BATAILLE DE LA PLAINE DE MUCRAMA

Mythes, légendes, textes mythologiques
Titre Original: Cath Maige Mucrama

La bataille de la plaine de Mucrama (Cath Maige Mucrama) - Récit légendaire irlandais qui raconte la bataille de Mucrama, où des rois et héros se disputent la souveraineté de l’Irlande. Le texte met en scène la lutte pour le pouvoir, les alliances et les trahisons, et illustre la bravoure des guerriers ainsi que le destin des royaumes. C’est un épisode du cycle des rois mêlant histoire mythique et traditions héroïques.

Ce texte nous est parvenu essentiellement par le Lebor Laignech (« livre du Leinster »), du 12ᵉ siècle, écrit en vieil irlandais, où le texte combine poésie et prose, souvent avec des vers insérés pour les combats ou les discours royaux. Une version incomplète de ce texte figure dans le manuscrit MS G 7 de la National Library of Ireland.

Résumé

Ailill Aulom, roi de Munster, eut trois fils avec Sadb et éleva Lugaid Mac Con comme fils adoptif (fosterage). Lugaid, injustement traité, s’exila, rassembla une armée en Alba et envahit l’Irlande, remportant la bataille de Mag Mucrama contre Eógan et le roi Art. Le druide Díl et sa fille Moncha préparèrent la naissance de Fiacha Muillethan, ancêtre des Eóganacht. Après un règne marqué par la guerre et l’injustice, Lugaid fut chassé, et Ailill retrouva le pouvoir à Munster, laissant les lignées dynastiques et héroïques de l’Irlande tracées pour l’avenir.

La bataille de la plaine de Mucrama

Ailill Aulom, fils de Mug Núadat, de la race d’Eber Finn fils de Míl Espáine, était roi de Munster. Sadb, fille de Conn Cétchathach, était son épouse. Elle eut trois fils : Eógan mac Ailella, Cían mac Ailella et Cormac mac Ailella ; d’eux descendent les Eóganacht, les Cíannacht et les Dál Cais.

Lugaid Mac Con, du peuple des Corco Loigde, était le fils nourricier d’Ailill et de Sadb. Lui et Eógan mac Ailella furent allaités sur le même genou et au même sein.

Un soir de samhain, Ailill alla surveiller ses chevaux sur Áne Chlíach. Un lit lui fut préparé sur la colline. Cette nuit-là, la colline fut entièrement rasée, et nul ne sut qui l’avait dépouillée. La même chose lui arriva une seconde fois. Il s’en étonna. Il envoya alors des messagers à Ferches, le poète, fils de Commán, qui se trouvait à Mairg en Leinster. Ferches était à la fois voyant et guerrier. Il vint parler à Ailill. Tous deux se rendirent une nuit de samhain sur la colline. Ailill demeura sur la colline ; Ferches se tint à l’écart. Le sommeil gagna Ailill tandis qu’il écoutait paître les bêtes Alors sortirent du síd Eógabul fils de Durgabul, roi du síd, le suivant, et Áne fille d’Eógabul, tenant en main un timpán(1) de bronze, jouant devant lui. Ferches se leva pour l’affronter et le frappa. Eógabul s’enfuit vers le síd. Ferches l’attaqua d’un grand javelot, si bien que son dos se brisa lorsqu’il atteignit le tertre. Ailill eut commerce charnel avec la jeune femme. Pendant l’acte, elle lui suça l’oreille, de sorte qu’elle ne laissa ni chair ni peau sur celle-ci, et qu’il n’y en repoussa jamais. C’est depuis ce temps qu’il fut appelé Ailill à l’oreille nue (Ailill Aulom).

(1) Le timpán (ou tiompán en irlandais moyen) est un instrument à cordes frappées ou pincées.

« Tu m’as fait grand tort », dit Áne, « en me violant et en tuant mon père. Je te causerai pour cela un immense dommage. Je ne laisserai aucun bien en ta possession lorsque nous nous séparerons. »

Le nom de cette jeune fille demeure sur la colline : Áne Chlíach. Brug Ríg était la demeure d’Ailill près de la Maigue, grand fleuve. À son sujet, le poète dit :
« Le fleuve Maigue, aussi longtemps qu’il sera un cours d’eau,
puisse-t-il être comme une chandelle de suif,
sans lumière, puisqu’il passe
près de la cour d’Aedáu, le poète, fils de Mellán.
»

Une autre fois, Eógan mac Ailella et Lugaid Mac Con, son frère nourricier, se rendirent auprès d’Art mac Cuinn, oncle maternel d’Eógan, alors qu’il faisait une tournée dans le Connacht, afin d’obtenir de lui chevaux et brides. En passant près de la Maigue, ils entendirent de la musique dans un if au-dessus de la cascade. Ils ramenèrent avec eux vers Ailill l’homme qu’ils avaient tiré de l’arbre, car ils se disputaient à son sujet, afin qu’Ailill tranche entre eux. C’était un petit homme, avec trois cordes sur son timpán.

« Quel est ton nom ? » « Fer Fí, fils d’Eógabul. » « Qu’est-ce qui t’a fait revenir ? » dit Ailill. « Nous nous disputons à propos de cet homme. » « Quel genre d’homme est-ce ? » « Un excellent joueur de timpán. » « Que la musique nous soit jouée », dit Ailill. « Il en sera ainsi », répondit-il.

Il leur joua alors un air de lamentation, si bien qu’ils se mirent à pleurer, à se lamenter et à s’affliger. On le supplia de s’arrêter. Il joua ensuite un air de rire, et ils se mirent à rire à tel point que leurs poumons semblaient presque visibles. Puis il joua un air d’endormissement, si bien qu’ils s’endormirent jusqu’à la même heure le lendemain. Il s’échappa alors vers l’endroit d’où il était venu, laissant derrière lui un trouble naissant entre eux, comme il lui semblait bon de le faire.

Ensuite, ils se réveillèrent.
« Juge entre nous, Ailill. »
« Cela a peu d’importance », dit Ailill. « Que disiez-vous lorsque l’homme fut trouvé ? »
« Moi », dit Lugaid, « j’ai dit : “La musique est à moi.” »
« Moi », dit Eógan, « j’ai dit : “Le musicien est à moi.” »
« Ainsi soit-il », dit Ailill, « l’homme appartient à Eógan. »
« C’est un jugement injuste », dit Lugaid.
« Non, il est juste », dit Ailill.
« Il n’est pas juste », dit Lugaid, « la justice n’est pas chose habituelle dans ta bouche. »
« Ce n’est pas à toi de le reprendre », dit Eógan, « à toi qui n’es qu’un vassal. »
« Ce sera un vassal comme moi qui te tranchera la tête et piétinera ta joue. »
« Comment ferais-tu cela ? » dit Eógan.
« Sur le champ de bataille », dit Lugaid.
« Dans un mois à compter d’aujourd’hui, rencontrons-nous à Cend Abrat. »

Cela se produisit effectivement. Ils se rencontrèrent un mois plus tard, chacun avec son armée, de sorte que les deux lignes de bataille se faisaient face. Du côté de Mac Con entra en bataille son père nourricier, Lugaid Lága, fils de Mug Núadat. Mac Con prit conseil auprès de son bouffon, nommé Do Déra, du peuple des Dáirine. Le bouffon était exactement semblable à Mac Con par la forme et l’apparence.

« Eh bien », dit Lugaid, « Eógan va maintenant me provoquer en combat singulier, et son esprit fougueux — fils et héritier du roi, petit-fils d’un autre roi — me renversera. »

« De telles paroles te vont mal », dit le bouffon, « tu es entièrement perdu. J’irai contre lui », dit le bouffon, « avec ton diadème sur la tête et revêtu de ton équipement de combat, afin que tous disent que c’est toi qui tomberas là. S’il arrive que je tombe, retire-toi aussitôt, car tous diront que c’est toi qui es tombé, et la bataille sera gagnée. Eógan cependant te cherchera tout au long de la bataille ; et s’il aperçoit les mollets de tes jambes, tu seras blessé. »

Ainsi fut fait. Le bouffon fut tué. Eógan cependant sut que ce n’était pas Lugaid qu’il avait abattu. Il se mit alors à le chercher. « La bataille est terminée », disaient-ils tous, « Lugaid est tombé ». Et il en fut ainsi : Lugaid fut vaincu. Alors Eógan aperçut, à travers le milieu de l’armée, les deux mollets de Lugaid, semblables à la neige d’une nuit, à cause de leur éclat. Eógan courut après lui, lança un trait et le frappa au mollet. De là vient le nom Bróngairr (« pus fétide »), à l’endroit où le pus s’écoula. « Le jet a-t-il atteint sa cible ? » dit-il.

Sur cela, la bataille prit fin. À son sujet, il a été chanté :
« La bataille de Cend Ebrat fut remportée
sur Mac Con, avec des centaines de butins.
Après sept années — sans précipitation —
il livra la bataille de Mucrama.
»
Ainsi cela advint.

Après cela, Lugaid ne put demeurer en Irlande à cause d’Eógan, et il s’enfuit en Alba, et l’on ne sut jusqu’où il était allé. Lugaid Lága était également parti avec Mac Con. Ils n’étaient que trois fois neuf hommes. Ils allèrent auprès du roi d’Alba. Lugaid avait instamment recommandé à ses compagnons de ne pas baisser la garde, de peur d’être reconnus et tués par le roi d’Alba en faveur du roi d’Irlande, Art mac Cuinn. Et Mac Con ordonna à ses compagnons de s’obéir les uns aux autres comme si chacun d’eux était roi sur l’autre, et en outre que nul ne l’appelle par son propre nom.

Le roi d’Alba leur souhaita la bienvenue. Ils ne dirent pas leurs noms, et l’on ne sut d’où ils venaient, sinon qu’ils étaient des Gaëls. Chaque soir pendant un an, on leur apporta dans une maison à part un porc et un bœuf.

Le roi s’émerveilla de l’excellence de leur apparence et de la supériorité de leur vaillance, tant dans la victoire des batailles, des affrontements et des combats, que dans le fait qu’ils surpassaient tous les autres dans les jeux, les exercices athlétiques et les concours sportifs, ainsi que dans le jeu de brandub, de buanbach et de fidchell. Il s’étonnait aussi qu’il n’y eût parmi eux aucun chef désigné.

Un jour, Lugaid jouait au fidchell avec le roi, lorsqu’ils virent un homme, vêtu de façon inconnue, entrer dans la maison et s’avancer vers eux.

« D’où vient cet homme ? » dit le roi. « Des Gaëls », dit-il. « Quel art pratiques-tu ? » dit le roi. « La poésie », répondit-il. « As-tu des nouvelles des hommes d’Irlande ? » dit le roi. « Le règne d’Art fils de Conn est-il bon ? » « Il est bon », dit-il, « jamais auparavant il ne vint en Irlande un prince semblable à lui. »

« Qui est roi de Munster ? » dit le roi. « Eógan fils d’Ailill », répondit-il, « car son père est un vieil homme. » « Et Lugaid Mac Con ? » dit le roi. « Ses aventures depuis son bannissement par Eógan fils d’Ailill ne sont pas connues. » « C’est une chose bien douloureuse », dit le roi. « Hélas pour l’Irlande qui l’a perdu ! Et la parenté de Lugaid », dit le roi, « comment va-t-elle ? » « Elle n’est pas en bon état », répondit-il, « mais dans la servitude, l’oppression et l’asservissement sous Eógan. »

Lorsque Lugaid entendit ce récit, il prit les pièces d’or du roi. Il posa son doigt sur deux ou trois d’entre elles, si bien qu’il fit tomber la rangée qui se trouvait devant lui. Le roi le regarda. « Ainsi donc, un soudain élan d’amour pour les siens t’a saisi », dit le roi. Celui dont l’histoire avait été racontée s’en alla. Alors Lugaid sortit.

« Eh bien, guerriers », dit le roi, « c’est Lugaid qui s’en va. Je le reconnais à sa manière d’agir. »

Le lendemain, un autre homme fut convoqué devant lui, et la même histoire lui fut racontée. Il se comporta de la même manière.

« Ainsi soit-il », dit le roi, « c’est bien Lugaid, et c’est par crainte de moi qu’ils ne disent pas leurs noms. Jouons donc un tour pour les démasquer. Qu’on leur donne un porc et un bœuf vivants, et qu’on leur dise que ce sont leurs propres gens qui devront les préparer. Alors ils tireront au sort. Lugaid sera exclu du tirage. Que l’intendant surveille. »

Cependant, Lugaid participa lui aussi au tirage au sort pour la préparation.

« Eh bien », dit le roi à l’intendant, « découvre qui préside au service, devant qui l’on sert les plats. » — « Il n’y avait personne », dit-il, « sinon l’intendant lui-même. » « Ainsi donc », dit le roi, « tue-moi une fournée de souris. »

Alors une souris crue, avec sa peau encore dessus, fut placée sur la portion de chaque homme et déposée devant eux. On leur dit qu’ils seraient mis à mort s’ils ne mangeaient pas les souris. Ils rougirent. Puis ils devinrent très pâles. Jamais encore ne leur avait été imposé un dilemme plus cruel.

« Comment vont-ils ? » dit le roi. « Ils sont troublés, par leurs plats devant eux. » « Voilà l’insatisfaction du Munster malgré des mets abondants », dit le roi. « Dis-leur qu’ils seront tués s’ils ne mangent pas. »

« Malheur à celui par qui cet ordre a été donné », dit Lugaid, en mettant la souris dans sa bouche, tandis que le roi l’observait.

Alors tous les hommes firent de même. Il y en eut un, malheureux entre tous, qui avait l’habitude de vomir lorsqu’il portait la queue de la souris à ses lèvres. « Une épée en travers de ta gorge ! » dit Lugaid. « Une souris doit être mangée jusqu’à la queue. ». Alors il avala la queue de la souris.

« Ils t’obéissent », dit le roi depuis l’entrée. « Et moi aussi je leur obéis », dit Lugaid. « Es-tu Lugaid ? » dit le roi. « C’est mon nom », dit Lugaid. « Eh bien, sois le bienvenu », dit le roi. « Pourquoi t’es-tu caché de moi ? » « Par crainte de toi », dit Lugaid. « J’aurais déjà vengé ton tort si je t’avais connu. » « Une aide pourrait encore m’être utile aujourd’hui », dit Lugaid. « Tu recevras de l’aide alors », dit le roi. « Je suis le roi d’Alba. Ma mère est fille du roi des Bretons. Ma femme est fille du roi des Saxons. Tu les emmèneras tous avec toi pour venger ton tort. » « J’en suis satisfait », dit Lugaid.

Alors un seul homme conduisit tous ces peuples en une unique expédition guerrière. Tous les navires, galères et barques qui se trouvaient sur les côtes des Saxons et des Bretons furent rassemblés, et ils étaient à Port Ríg en Alba, avec une immense multitude de coracles. On dit qu’il y eut un pont de coracles entre l’Irlande et Alba.

Lugaid arriva alors avec cette armée, cette grande et puissante multitude, pour venger son tort contre les hommes d’Irlande. Celui qui les conduisait n’était pas un fils dévoué. Ils envahirent l’Irlande et beaucoup se soumirent à lui. Ils ne rencontrèrent aucune opposition jusqu’à Mag Mucrima, en Crích Óc mBethrae, au nord d’Aidhne, au nord d’Áth Clíath.

Mag Mucrima tient son nom de porcs magiques sortis de la grotte de Crúachain, porte de l’Enfer de l’Irlande. C’est aussi de là qu’était sorti l’essaim de créatures à trois têtes qui ravagea l’Irlande jusqu’à ce qu’Amairgen, père de Conall Cernach, les détruise seul devant tous les Ulates.

De là sortirent aussi des oiseaux couleur de safran dont le souffle desséchait tout ce qu’il touchait en Irlande, jusqu’à ce que les Ulates les tuent à la fronde.

C’est aussi de là que sortirent ces porcs. Là où ils passaient, ni blé, ni herbe, ni feuille ne poussait pendant sept ans. Quand on tentait de les compter, ils changeaient de territoire. Et quand on y parvenait, les comptes ne concordaient jamais : « Ils sont trois », disait l’un ; « Sept », disait un autre ; « Neuf », « onze », « treize ». Il était impossible de les dénombrer. On ne pouvait non plus les tuer : lorsqu’on lançait un trait contre eux, ils disparaissaient.

Un jour, Medb de Crúachan et Ailill vinrent à Mag Mucrima pour les compter. Medb était dans son char. Un porc sauta par-dessus. « Ce porc est de trop, Medb », dirent tous. « Ce ne sera pas celui-là », dit Medb, saisissant sa patte : la peau se déchira sur son front, et elle resta avec la patte dans sa main ; nul ne sut où ils allèrent ensuite. C’est de là que Mag Mucrima tient son nom.

Mac Con fut alors autorisé à ravager l’Irlande jusqu’à Mag Mucrima, dans l’ouest du Connacht. « Il est temps de combattre les étrangers », dit Art mac Cuinn. « Il l’est en vérité », dit Eógan mac Ailella.

La veille de la bataille, Eógan alla trouver Díl maccu Chrecga, druide aveugle des Ossraige, à Druim Díl. « Viens avec moi », dit Eógan, « pour lancer une satire et un sort contre les hommes. » « J’irai », dit-il. « J’irai avec vous, cher père », dit sa fille Moncha, vierge. Elle fut son aurige.

Arrivés à Mag Clíach, le druide comprit au discours d’Eógan qu’il était voué à la mort. « As-tu une descendance, Eógan ? » « Peu », dit-il. « Alors, ma fille », dit Díl, « couche avec Eógan : peut-être les rois de Munster descendront-ils de moi à jamais. »

Un lit fut préparé. Bon fut l’enfant conçu : Fiacha Muillethan, fils d’Eógan. On l’appela aussi Fiacha Fer Dá Líach, car son père fut tué le lendemain de sa conception, et sa mère mourut le jour de sa naissance : deux chagrins, d’où son nom « Homme aux deux douleurs ».

Or c’est de cela que Fiacha Muillethan tira son nom. Les douleurs de l’enfantement saisirent Moncha fille de Díl à Áth Nemthend sur la Suir. « Il est fâcheux que ce ne soit pas demain matin que tu enfantes », dit son père. « Si c’était alors », dit le druide, « l’enfant aurait la préséance en Irlande pour toujours ». « Qu’il en soit ainsi alors », dit-elle, « à moins qu’il ne passe à travers mes flancs, il ne sortira d’aucune autre manière ».

Elle s’éloigna d’eux et entra dans la rivière. Elle s’adossa à une pierre qui se trouvait au milieu du gué. « Elle me retient », dit-elle. Elle demeura ainsi, immobile, jusqu’à l’heure de tierce le lendemain. « Il est temps maintenant », dit son père. Elle s’effondra. Elle mourut. La tête de l’enfant s’était élargie contre la pierre ; c’est pourquoi il fut appelé Fiacha Muillethan, ancêtre de tous les Eóganacht.

Alors Art mac Cuinn se rendit vers l’ouest, au-delà du Shannon, accompagné de grandes troupes des hommes d’Irlande. La nuit précédant la bataille, Olc Acha, un forgeron des hommes du Connacht, lui offrit l’hospitalité. Voici ce qu’Olc Acha dit alors : « C’est une armée puissante que Mac Con a menée contre toi. Terriblement mugira ce troupeau d’hommes de Bretagne et d’Alba contre toi. Ils n’ont pas l’esprit à la fuite, car leur fuite serait lointaine — jusqu’aux Alpes pour certains d’entre eux. De plus, l’homme avec lequel tu vas combattre — Eógan — s’est mal conduit. En cette occasion, Lugaid a droit à réparation de sa part. Combien d’enfants as-tu laissés, Art ? »

« Un seul fils », dit Art. « Bien peu, en vérité », dit-il. « Couche avec ma fille — Achtan est son nom — cette nuit, Art. Il m’a été prophétisé qu’une grande dignité sortira de moi. »

Ainsi fut-il. Grande fut la dignité : Cormac fils d’Art mac Cuinn.

Art coucha avec elle cette nuit-là. C’est alors que Cormac fut conçu. Il lui dit qu’elle enfanterait un fils et que ce fils serait roi d’Irlande. Puis il lui révéla chaque trésor qu’il avait caché pour l’usage de ce fils. Il lui dit encore qu’il serait tué le lendemain, et il prit congé d’elle. Il lui ordonna d’amener son fils en fosterage chez son ami parmi les hommes du Connacht. Et le lendemain, il alla au combat.

Or Lugaid avait préparé ses plans. La moitié de la troupe avait été dissimulée sous terre. On creusait des fosses sous la couche supérieure du sol ; on y plaçait des claies, une lance brisée en son milieu, et sa pointe était passée à travers la claie, là où se trouvaient les meilleurs hommes d’Irlande. De plus, on liait la jambe d’un Irlandais à la jambe d’un guerrier d'Alba, afin que l’Irlandais ne puisse prendre la fuite, et deux Bretons étaient placés, un de chaque côté d’un Irlandais.

Alors les deux lignes de bataille furent rangées l’une en face de l’autre. Les rois étaient en première ligne : Lugaid Mac Con, Lugaid Lága et Béinne Britt en tête d’un bataillon ; Art mac Cuinn, Eógan mac Ailella et Corbb Cacht mac Ailella en tête de l’autre.

Lugaid provoqua alors Eógan en combat singulier. Eógan dit qu’il n’irait pas à sa rencontre cette fois-ci, car sa conduite envers Mac Con avait été mauvaise. Lugaid ajouta que son poste ne serait pas occupé par un bouffon cette fois, même s’il devait tomber, car il préférait être dévoré par les loups d’Irlande plutôt que de demeurer plus longtemps loin de son pays.

Cependant, l’air au-dessus d’eux était noir de démons, attendant de traîner les âmes misérables en enfer. Il n’y avait là que deux anges. Ceux-ci se tenaient au-dessus d’Art partout où il allait dans l’armée, parce qu’il était le prince légitime.

Alors les deux lignes de bataille se ruèrent l’une contre l’autre. Terrible fut l’assaut qu’elles lancèrent. Terribles furent les spectacles : le nuage blanc de craie et de chaux montant vers le ciel, provenant des boucliers frappés par les tranchants des épées et par les lames à double tranchant des lances et des javelots, repoussés avec adresse par les guerriers ; le fracas et l’éclatement des boucliers frappés par les épées et les pierres ; la grêle perçante des traits ; le jaillissement et l’écoulement du sang des membres des combattants et à travers les flancs des guerriers.

Les deux Lugaid traversaient la bataille comme des ours parmi des porcs, abattant chaque homme l’un après l’autre. Chacun portait un casque à cimier, une cuirasse de fer, et tenait en main une large épée. Ils les maniaient contre les troupes et faisaient tomber des centaines d’hommes.

Eógan mac Ailella et Corbb Cacht mac Ailella agissaient de même de leur côté.

Acharnée et farouche fut cette rencontre où les hommes d’Irlande et d’Alba s’affrontèrent ; chacun foulait presque les pieds de l’autre tandis qu’ils se frappaient mutuellement. Or, lorsqu’ils étaient ainsi aux prises, un homme était soudain blessé à l’arrière de la tête et renversé depuis le sol. Les hommes d’Alba surgissaient de terre contre les hommes d’Irlande et se refermaient autour d’eux.

Alors Art mac Cuinn et les hommes d’Irlande furent vaincus et tués. La déroute s’enfuit vers le sud jusqu’à Áth Clíath en Crích Óc mBethrae. La tombe des sept fils d’Ailill Aulom se trouve au nord du gué. Turlach Airt, cependant, est éloigné au nord, à Áth Senbó (ou na Semant), vers le nord-est, là où Lugaid Lága fils de Mug Núadat trancha la tête d’Art sur la pierre qui se trouve à Turlach. Lorsque Béinne Britt était en train de trancher la tête d’Eógan mac Ailella, Lugaid Lága arriva sur lui. Alors il dit — car un élan d’amour pour les siens l’avait saisi :
Bas est le coup que Béinne porte,
haut est le coup que Béinne porte ;
au coup que Béinne Britt assène,
ma fureur dépasse toute mesure.

Sur ce, il frappa Béinne au travers du cou, si bien que sa tête tomba sur la poitrine d’Eógan. Tandis qu’il était ainsi occupé, Mac Con s’approcha de lui. « Voilà un mauvais traitement pour des alliés, Lugaid », dit-il. « Cela t’importe peu », dit Lugaid, « je te donnerai à la place la tête du roi d’Irlande dans un instant. »

Alors Lugaid Lága revint contre la fuite, vers le nord, jusqu’à ce qu’il rencontrât Art, qu’il tua et à qui il trancha la tête. De là vient le nom Turlach Airt, en Crích Óc mBethrae.

Après cela, Lugaid Mac Con s’empara de la royauté d’Irlande par la force et demeura à Tara pendant sept années complètes. Il prit Cormac mac Airt en fosterage.

Ailill Aulom, cependant, était encore en vie. Et voici son refrain :
Aujourd’hui mes pieds sont usés,
ni fils ni petit-fils ne veillent sur eux.
Ceci est mon juste legs :
je prononce une malédiction sur Mac Con.

Voici le refrain de Mac Con après la mort de son bouffon :
Aucun rire ne m’échappe depuis que Da Déra est mort,
car j’ai des raisons de tristesse
pour la perte du petit bouffon des Dáirine.

Voici le refrain de Sadb fille de Conn Cétchathach :
Hélas pour moi ! hélas pour Clíu !
lorsque Fer Fíth fut trouvé dans son if.
À cause de cela tomba Art fils de Conn,
et les sept fils d’Ailill Aulom.
Hélas pour moi ! hélas pour Clíu !
lorsque Fer Fíth fut trouvé dans son if.
Cela provoqua un combat inégal pour Art,
et une tombe échut à Corbb Cacht.

Or un jour, des moutons mangèrent la guède de la reine de Lugaid. L’affaire fut portée devant Mac Con pour jugement. « Je décrète », dit Mac Con, « que les moutons soient confisqués pour cela. » Cormac, encore enfant, se trouvait sur le lit à côté de lui. « Non, père nourricier », dit-il, « il serait plus juste de tondre les moutons pour avoir brouté la guède, car la guède repoussera et la laine repoussera sur les moutons. »

« Voilà le jugement véritable », dirent tous. « Et de plus, c’est le fils du prince légitime qui l’a prononcé. »

Alors un côté de la maison s’effondra du tertre, celui-là même où le faux jugement avait été rendu. Il restera ainsi pour toujours : le Clóenferta (tertre incliné) de Tara. À ce sujet, on a chanté :
Le vaillant champion Lugaid, troublé,
à ce qu’il me semble, rendit un jugement faux ;
depuis lors, pour l’éternité,
le rath demeure incliné de ce côté.

Après cela, il fut roi à Tara pendant une année, et aucune herbe ne sortit de la terre, ni feuille sur les arbres, ni grain dans les champs. Les hommes d’Irlande le chassèrent alors de la royauté, car il était un souverain illégitime.

Il partit ensuite vers l’ouest, dans son pays, avec une grande troupe migrante. Lugaid Lága, cependant, ne partit pas avec lui. « Vers l’endroit », dit-il, « où je me suis dressé contre mon frère à cause de toi et où j’ai tué un parent, je ne retournerai plus. Je me livrerai en expiation au fils du roi que j’ai tué. »

Par trois fois Mac Con le recommanda à Cormac, et chaque fois il se tournait de nouveau vers lui. Puis il lui fit ses adieux. Il alla vers l’ouest chez Ailill, pour se placer sous sa protection. Il entra à la cour. Sadb passa ses deux bras autour de son cou. « Ne va pas, petit fils », dit-elle, « l’homme vers qui tu vas est mauvais ; il ne pardonne pas. »

« Tu es le bienvenu », dit Ailill, « viens à moi afin que nous fassions alliance : que tu fasses de moi ton père et que je fasse de toi mon fils, car je n’ai aucun fils auprès de moi pour me soutenir. »

Alors il posa sa joue contre la sienne. Ailill le toucha avec une dent venimeuse qui se trouvait dans sa tête. « Ainsi le coup a porté », dit-il, « et tu te lamenteras quelque temps. » Sur ce, il s’éloigna de lui. Puis il rencontra Sadb. « Hélas ! » dit-elle en le regardant :
Voici le coup par lequel un roi tombe :
une dent venimeuse t’a blessé.
La langueur commence à te transformer.
Hélas, l’adieu définitif !

Cela se réalisa. Ensuite Ferches fils de Commán vint trouver Ailill. « En route, Ferches », dit Ailill, « pars à la poursuite de Lugaid. » En trois jours, la joue de Lugaid s’était dissoute.

Ferches partit à sa poursuite. Lugaid avait alors atteint son pays. Il appuya son dos contre une pierre dressée au milieu de la troupe. Ils aperçurent Ferches. « Ne le laissez pas approcher », dit Lugaid. Les hommes formèrent une barrière de boucliers entre eux. Ferches lança sa lance à travers la troupe ; elle perça son front et la pierre derrière lui résonna, et il se flétrit, sans vie.

Ferches s’enfuit alors devant la troupe jusque dans les rapides, afin d’y jeter les copeaux de sa hampe de lance sur l’eau. De là vient le nom Ess Ferchiss. À ce sujet, Sadb ingen Cuinn disait :
Hélas pour moi ! hélas en ce jour !
lorsque Fer Fíth fut trouvé dans son if.
C’est cela qui me conduira à la tombe :
le jet de Ferches contre Mac Con.

Alors Ailill dit :
Depuis trente ans maintenant
j’étais un vieillard usé,
jusqu’à ce que le jet du fils de Commán, le poète,
me tirât de ma torpeur.

Après cela, Ailill détint la royauté de Munster pendant sept années.

Telle est la bataille de Mag Mucrima, où tombèrent Art mac Cuinn, les sept fils d’Ailill, et un grand massacre des hommes d’Irlande avec eux. À ce sujet, on a dit :
La bataille de Mag Mucrima,
où tombèrent de nombreux rois ;
hélas pour Art mac Cuinn !
c’est lui le plus éminent qui mourut dans le carnage.

D’autres cependant disent que Lugaid Mac Con fut roi d’Irlande trente ans. D’où il est dit :
Mac Con s’empara de la terre de Banba
de toutes parts jusqu’à la mer claire et brillante ;
pendant trente ans, éclatante dignité,
il fut roi d’Irlande.


Traduit par nos soins d'après la version anglaise de O'Daly, (1975)

Liens externes :
🌏Irish Saga Online - Cath Maige Mucrama / iso.ucc.ie (consulté le 03/02/2026)
🌏The Battle of Mag Mucrama / maryjones.us (consulté le 03/02/2026)
🌏Ailill Aulom mac Moga Nuadat / archive.org (consulté le 03/02/2026)
🌏The Battle of Mag Mucrime / archive.org (consulté le 03/02/2026)
🌏Cath Maige Mucrima / celt.ucc.ie (consulté le 03/02/2026)
🌏Battle of Magh mucramha / archive.org (consulté le 03/02/2026)

Sources:
• R. I. Best & O. Bergin, (1965) - The Book of Leinster, Dublin, Dublin Institute for Advanced Studie, vol. 5, pp. 1252-1261
• Ph. Jouët,(2012) - Dictionnaire de la Mythologie et de la Religion Celtiques, Yoran embanner, Fouesnant, 1039p.
• M. O'Daly, (1975), Cath Maige Mucruma: the Battle of Mag Mucrama, Dublin, Irish Texts Society
• S. H. O’Grady, 1892), Silva Gadelica, Londres, Williams and Norgate, Vol. 1, pp. 310-318 ; Vol. 2, pp. 347-359.
• W. Stokes (1892) - "The Battle of Mag Mucrime", Revue Celtique, vol. 13, pp. 434-467
• W. Stokes (1892) - "The Battle of Mag Mucrime", Revue Celtique, vol. 14, pp. 95-96
• Pierre Crombet pour l'Arbre Celtique