La lettre oghamique (muin , correspondant à la lettre M de l'alphabet latin, est régulièrement associée à la vigne (vitis vinifera).
En Irlande, il n'y a aucune preuve solide d'une viticulture organisée dans l'Antiquité. Au mieux, on peut imaginer la présence de vigne sauvage, mais ça reste très marginal et incertain. Le climat irlandais n'était pas favorable à la vigne domestiquée à cette époque, contrairement au bassin méditerranéen.
L'irlandais muin a effectivement de nos jours l'acceptation de "plante grimpante, vigne", mais ses sens initiaux sont : "haut du dos", "amour/estime", "ruse/astuce". De fait, comme pour bon nombre d'oghams, il s'agit d'une étymologie "ad hoc", visant à aligner les oghams sur un alphabet des arbres, même lorsque le mot original n'avait rien à voir avec un arbre.
Dans la littérature irlandaise ancienne, les oghams sont décrits par des bríatharogaim (singulier : bríatharogam). Chaque bríatharogam (kenning en anglais) est composé de deux mots expliquant la signification de chaque ogham. Trois versions nous sont parvenues : Le Bríatharogam Morainn mac Moín, le Bríatharogam Maic ind Óc, Le Bríatharogam Con Culainn.
Les bríatharogaim (ou "kennings") sont vraiment des joyaux de la poésie ancienne irlandaise, permettant de capturer de manière concise et imagée des significations profondes liées aux lettres et aux symboles. Le travail des copistes médiévaux a vraiment contribué à transmettre cette culture ancienne, mais on peut se demander si ces associations sont le fruit d'une vision plus mystique et poétique du langage.
Bríatharogaim de Muin
Dans le cas de muin (la vigne), l'association avec la vigne est clairement une construction ad hoc des copistes médiévaux. Si l'on se cantonne au sens premier du mot, muin renvoie à la "nuque", le "sommet du dos", mais est également employé pour désigner la "ruse, la malice, l'intelligence subtile". Dans ce cadre, les métaphores des Bríatharogaim prennent un sens plus cohérent : la force, la supériorité ou la réussite passent par la ruse plutôt que par la puissance brute.
Ainsi, muin n'a rien à voir avec la vigne ou un arbre cultivé. L'idée que "le plus fort est le plus rusé" illustre bien cette notion, tout comme l'adage de massacre ou l'expression "chemin de la voix" : c'est la subtilité, la finesse et la ruse qui sont valorisées, et non un usage agricole ou végétal.
Bríatharogaim
Gaélique
Traduction
Bríatharogam Morainn mac Moín
tressam fedmae
le plus fort dans l'effort
Bríatharogam Maic ind Óc
árusc n-airlig
proverbe de massacre
Bríatharogam Con Culainn
conar gotha
chemin de la voix
📌 (*) Remarque historique : L'assimilation des Ogham aux arbres a été établie par les copistes médiévaux, et ce n'est pas une caractéristique originelle de l'écriture oghamique elle-même. En fait, parmi les 20 caractères de base et les 5 ajouts plus tardifs, seulement 8 sont réellement liés à des arbres.
Sources: • Ph. Jouët,(2012) - Dictionnaire de la Mythologie et de la Religion Celtiques, Yoran embanner, Fouesnant, 1039p.
• D. McManus, (1988) - "Irish letter-names and their kennings", Ériu n°39 (1988), pp. 127-168.
• Pierre Crombet pour l'Arbre Celtique