DÉFAITE ROMAINE DEVANT NUMANCE [-137]

Défaite romaine devant Numance [-137]

(La paix de Numance)


Version du Pseudo-Aurelius Victor

Aulus Hostilius Mancinus, préteur romain, reçoit le commandement des forces en Espagne après Pompeius. Avec pour mission de soumettre les Numantins.

Mancinus commence par réorganiser son armée et la conduit dans des lieux isolés afin de rétablir la discipline. Mais, il tombe par le plus pur des hasard, sur une célébration de fiançailles parmi les Numantins, au cours de laquelle deux rivaux doivent rapporter la main droite d'un ennemi pour épouser la jeune fille. Confondant le départ des Romains avec une fuite, les Numantins, au nombre de quatre-milles, attaquent et tuent vingt-milles soldats romains, infligeant une défaite cuisante à Rome.

Mancinus, sur les conseils de Tiberius Gracchus, son questeur, signe un traité de paix dicté par les vainqueurs, mais le Sénat refuse de ratifier ce traité et tente de livrer Mancinus aux Numantins, qui refusent. Les augures permettent finalement son retour dans le camp romain, et finit par obtenir sa préture.

Le texte ne précise pas si les deux rivaux ont effectivement rapporté les mains droites de leurs ennemis... On peut imaginer que, dans le chaos de la bataille et la défaite romaine, les fiançailles ont été reportées... ou annulées ! On retiendra surtout que Rome a perdu vingt-milles hommes, et que l'amour a dû attendre un peu.

Pseudo-Aurelius Victor, Des hommes illustres de la ville de Rome, LIX : "Aulus Hostilius Mancinus, parti comme préteur, contre les Numantins, malgré la défense des auspices, et je ne sais quelle voix qui le rappelait, résolut, après son arrivée à Numance, de rétablir avant tout la discipline dans l'armée, dont Pompeius venait de lui remettre le commandement ; il la conduisit donc dans des lieux solitaires. Par un effet du hasard, ce jour-là, les Numantins célébraient solennellement les fiançailles de leurs filles. Deux rivaux se disputaient la main de l'une d'elles, remarquable par sa beauté. Son père la promit en mariage à celui des deux qui rapporterait la main droite d'un ennemi. Les jeunes gens partent aussitôt ; ils prennent pour une fuite le départ précipité de l'armée romaine, et reviennent en avertir leurs concitoyens. À l'instant même ceux-ci, avec quatre mille des leurs, taillent en pièces vingt mille Romains. Mancinus, d'après le conseil de Tiberius Gracchus, son questeur, fit une paix dont le vainqueur dicta toutes les conditions : le sénat refuse de ratifier ce traité, et livre Mancinus aux Numantins, qui ne veulent point le recevoir : enfin les augures le font rentrer dans le camp romain ; par la suite même, il obtint la préture."

Pseudo-Aurelius Victor, Des hommes illustres de la ville de Rome, LXIV : "Tiberius Gracchus était petit-fils de Scipion l'Africain par sa mère ; questeur de Mancinus en Espagne, il approuva le traité honteux fait avec les Numantins. Il courait le risque d'être livré aux ennemis ; mais son éloquence le sauva."


Version du Plutarque

Plutarque, dans sa Vie de Tiberius Gracchus - questeur de Mancinus lors de cette campagne - évoque ces événements et qualifie d'ailleurs Mancinus de " plus malchanceux des généraux romains ". Son récit diffère toutefois sensiblement des autres traditions : il n'y est question ni d'entraînement dans des lieux isolés, ni de fiançailles, ni d'un concours de circonstances fortuit.

Selon Plutarque, les troupes de Mancinus, après une série de défaites, abandonnent leur camp en pleine nuit. Les Numantins s'en emparent aussitôt, poursuivent les Romains en retraite et finissent par les encercler dans une position sans issue. Tiberius négocie un traité de paix, et sauve vingt-milles citoyens romains, au prix de l'abandon du camp et de son butin.

Plutarque, Vies parallèles des hommes illustres, Tiberius Gracchus : "La guerre terminée, il fut nommé questeur ; et le sort lui échut d'aller servir contre les Numantins, sous le consul Mancinus, homme qui ne manquait ni de talent ni de courage, mais qui fut le plus malheureux des généraux romains. Il est vrai que les malheurs et les désastres qu'éprouva Mancinus ne servirent qu'à faire éclater davantage, non-seulement la prudence et le courage de Tibérius, mais, ce qui est plus admirable encore, le respect et la déférence qu'il portait à son générai, à qui le sentiment de ses infortunes avait presque fait oublier son rang et son autorité. Découragé par la perte de plusieurs batailles, Mancinus se retira à la faveur de la nuit, et abandonna son camp. Les Numantins, avertis de sa re- 178 traite, s'emparèrent d'abord du camp ; puis, se mettant à la poursuite des fuyards, ils massacrèrent les derniers ; ils enveloppèrent ensuite l'armée entière, et la poussèrent dans des lieux difficiles, d'où il lui était impossible de se dégager. Mancinus, désespérant de pouvoir s'ouvrir un passage, envoya un héraut aux ennemis, pour demander quelque composition. Les Numantins firent réponse qu'ils ne se fiaient à personne, sinon à Tibérius, et exigèrent qu'on le leur envoyât. L'affection qu'ils avaient conçue pour le jeune homme venait de la réputation dont il jouissait à l'armée, comme aussi du souvenir qu'ils conservaient de son père, lequel, faisant la guerre en Espagne et y ayant subjugué plusieurs nations, avait accordé la paix aux Numantins, et fait ratifier le traité par le peuple romain, qui l'avait observé religieusement et à la lettre. Tibérius leur fut donc envoyé : il s'aboucha avec les principaux officiers, et, après avoir obtenu certaines conditions et avoir cédé sur d'autres, il conclut avec eux un traité qui sauva évidemment vingt mille citoyens romains, outre les esclaves et ceux qui suivaient l'armée sans être enrôlés. Les Numantins restèrent maîtres de toutes les richesses qui étaient dans le camp romain et les pillèrent. Parmi le butin se trouvaient les registres de Tibérius, contenant les comptes des recettes et dépenses de sa questure. Comme il attachait un grand prix à les recouvrer, il quitta l'armée, qui était déjà en marche, et retourna à Numance, accompagné seulement de trois ou quatre de ses amis. Là, il appela les commandants de la place, et les pria de lui faire rendre ses registres, afin qu'il ne donnât point à ses ennemis un prétexte de le calomnier, quand ils le verraient hors d'état de rendre ses comptes. Les Numantins, ravis de rencontrer une occasion de l'obliger, l'invitèrent à entrer dans leur ville ; et, le voyant s'arrêter pour délibérer s'il le ferait ou non, ils 179 sortirent à sa rencontre, s'approchèrent de lui, et, lui prenant la main, le conjurèrent instamment de ne les plus regarder comme ennemis, mais d'avoir en eux une entière confiance. Tibérius se rendit à leur prière, soit par le désir de recouvrer ses registres, soit qu'il craignit de les offenser s'il paraissait se défier d'eux. Dès qu'il fut entré dans la ville, les magistrats firent servir a diner, et le pressèrent de s'asseoir à leur table et de manger avec eux. Ils lui rendirent ensuite ses registres, et l'invitèrent à prendre dans le butin tout ce qu'il voudrait. Mais Tibérius n'accepta autre chose, sinon l'encens dont il se servait pour les sacrifices publics ; et il prit congé d'eux après les avoir remerciés et leur avoir donné des marques sensibles de confiance et d'amitié. De retour à Rome, la paix dont il venait d'être l'agent fut l'objet d'une réprobation générale : on la regardait comme déshonorante pour la dignité de la ville. Mais les parents et les amis de ceux qui avaient servi à cette guerre, et qui formaient la plus grande partie du peuple, s'assemblèrent autour de Tibérius, disant hautement que c'était à lui seul qu'on devait la conservation de tant de milliers de citoyens, et rejetant sur le général ce qu'il y avait de honteux dans le traité. Toutefois ceux qui étaient mécontents de cette paix voulaient qu'on suivit l'exemple des anciens Romains, qui renvoyèrent aux Samnites, non-seulement les généraux qui s'étaient trouvés trop heureux d'échapper aux ennemis par une capitulation honteuse, mais aussi tous ceux qui avaient concouru ou consenti au traité, comme les questeurs et les tribuns des soldats, faisant ainsi retomber sur leur tête le parjure et l'infraction de la paix. Ce fut surtout en cette occasion que le peuple fit paraître sa bienveillance et son affection pour Tibérius : il ordonna que le consul Mancinus serait 180 livré aux Numantins, nu et chargé de fers, et fit grâce à tous les autres pour l'amour de Tibérius. Scipion, alors le plus grand des Romains et le plus considéré, fut, en cette occasion, à ce que l'on croit, fort utile à Tibérius ; mais il ne laissa pas d'être blâmé, de n'avoir pas empêché la condamnation de Mancinus, et fait confirmer le traité conclu avec les Numantins, dont Tibérius, son ami et son parent, était l'auteur.".

On voit ici que le traitement de l'événement diffère sensiblement selon les sources. Plutarque met en avant l'incompétence et la malchance de Mancinus, tout en soulignant le courage et la prudence de Tiberius Gracchus. Le Pseudo-Aurelius Victor évoque quant à lui vingt-milles morts du côté romain, tandis que Plutarque attribue à Tiberius le salut de plus de vingt-milles vies, par la négociation de la paix.

Ces deux versions sont manifestement exagérées. Le Pseudo-Aurelius Victor accentue la défaite romaine, tout en y trouvant une excuse alambiquée (hasard, fiançailles), tandis que Plutarque édulcore l'événement pour amplifier le rôle de Tiberius Gracchus, en mettant l'accent sur son courage et le salut de vingt-milles citoyens romains. Chacune des sources reflète donc un parti pris narratif, selon que l'auteur cherche à dramatiser la défaite ou à valoriser un héros moral.


Version de Florus

Une troisième version de cette défaite est relatée par Florus. Elle n'apporte pas beaucoup de détails nouveaux, si ce n'est que le chef des Numantins se nommait Megaravicus. On y trouve bien une histoire de mains coupées, mais sans aucun rapport avec de quelconques fiançailles, contrairement à la version du Pseudo-Aurelius Victor.

Florus, Abrégé de l'Histoire romaine, II, 18: "Jamais, à dire vrai, motif de guerre ne fut plus injuste. Les Numantins avaient accueilli les habitants de Ségida, leurs alliés et leurs parents, qui avaient échappé aux Romains, et ils avaient vainement intercédé en leur faveur. Bien qu'ils n'eussent pris part à aucune guerre, les Romains leur ordonnèrent de déposer les armes ; leur alliance était à ce prix. Les barbares accueillirent cette proposition comme si on voulait leur couper les mains. Et tout de suite, sous la conduite d'un chef intrépide nommé Megaravicus, ils prirent les armes. Ils attaquèrent Pompée, mais aimèrent mieux traiter avec lui alors qu'ils auraient pu l'écraser. Ils attaquèrent ensuite Hostilius Mancinus, à qui ils infligèrent également de si nombreuses défaites que personne, dans son armée, ne pouvait supporter les regards ou la voix d'un Numantin. Cependant, cette fois encore ils aimèrent mieux traiter et se contentèrent de prendre leurs armes à des troupes qu'ils auraient pu exterminer."

Sources:
• Pierre Crombet pour l'Arbre Celtique