Tochmarc Moméra (La Courtise de Moméra) — Récit irlandais médiéval transmis en moyen irlandais. Sa composition appartient vraisemblablement au Moyen Âge central, même si sa datation précise demeure discutée. Le récit s'inscrit dans une tradition généalogique et légendaire beaucoup plus ancienne, qui fait d'Eóghan et de son fils Ailill Oluim les ancêtres prestigieux des grandes lignées royales du Munster. La version conservée du récit se trouve dans le Livre jaune de Lecan (Leabhar Buidhe Leacáin), manuscrit conservé aujourd'hui à Trinity College Dublin sous la cote MS 1318, aux colonnes 341–342. L'histoire elle-même est située dans un passé légendaire que la tradition chronologique irlandaise rattache à l'Antiquité. Il convient toutefois de distinguer la chronologie interne du récit, qui relève de la tradition mytho-historique, de la date réelle de composition du texte.
Tochmarc Moméra appartient à la matière généalogique et pseudo-historique relative aux origines des Éoganachta. Il se rattache ainsi davantage au Cycle des Rois qu'au Cycle mythologique proprement dit. Le récit combine cependant des éléments généalogiques et dynastiques avec des motifs merveilleux — prophéties, druides, divination, voyage maritime extraordinaire et saumon surnaturel — qui témoignent de l'héritage mythologique de la littérature irlandaise médiévale.
Légitimation des Eóganachta. Le récit contribue à glorifier les origines de la dynastie des Eóganachta, grande lignée royale associée au Munster. La prophétie annonce à Eóghan que sa descendance régnera sur l’Irlande et inscrit ainsi son lignage dans un destin royal.
Une union dynastique prestigieuse. Le mariage d’Eóghan, héros irlandais, avec Moméra, fille du roi d’Espagne, confère à son ascendance un prestige particulier. L’union relie symboliquement la future lignée royale à une origine étrangère et prestigieuse. De ce mariage naît Ailill Oluim, présenté à la fin du récit comme le fruit de cette union et comme une figure majeure de la tradition généalogique du Munster.
La matière historique et légendaire. Comme de nombreuses sagas irlandaises médiévales, le récit mêle une tradition pseudo-historique et généalogique à des éléments merveilleux. Eóghan et ses descendants sont intégrés à la grande tradition des rois et des lignées du Munster, tandis que le récit annonce la future rivalité entre les descendants d’Eóghan et ceux de Conn Cétchathach. Cette dimension dynastique donne au récit une apparence historique, sans que l’on puisse pour autant considérer les événements racontés comme un récit historique au sens moderne.
Le merveilleux d’origine païenne. À cette trame dynastique s’ajoutent des motifs issus de l’imaginaire celtique : prophéties, druides, divination, animaux surnaturels et objets merveilleux. Le meilleur exemple est le saumon de l’Èbre, qui apparaît selon un cycle de sept ans et dont la laine possède des propriétés extraordinaires. Le manteau fabriqué avec cette laine devient lui-même un objet merveilleux et provoque la révélation du nom Eóghan Taidhleach.
Une réélaboration chrétienne. Le texte nous est parvenu dans une tradition manuscrite médiévale façonnée dans un environnement chrétien et lettré. Il ne faut cependant pas parler trop vite de « merveilleux chrétien » : le merveilleux de cet épisode est essentiellement hérité de la tradition préchrétienne irlandaise, avec les druides, la prophétie et les animaux surnaturels. La christianisation concerne surtout le contexte de transmission et de mise par écrit de ces traditions.
Un mythe d’origine récurrent. Le choix de l’Espagne comme lieu d’origine de Moméra s’inscrit dans une tradition ancienne de la mythologie irlandaise. Dans le Lebor Gabála Érenn, ou Livre des Conquêtes de l’Irlande, les Milésiens (Míl Espáine et ses descendants) sont présentés comme les ancêtres mythiques des Gaëls d’Irlande et comme venant d’Espagne. Cette tradition établit ainsi une relation généalogique et mythique entre l’Irlande et l’Hispanie. Dans La Courtise de Monéra, ce motif est particulièrement intéressant : Eóghan, ancêtre de la lignée royale du Munster, se rend lui-même en Espagne et y épouse Moméra, fille du roi d’Espagne. Le mariage peut donc être lu comme une réactivation du lien légendaire entre l’Irlande et l’Espagne. L’origine étrangère de Moméra contribue en même temps à donner à la lignée d’Eóghan une ascendance prestigieuse et à inscrire son histoire dans la géographie mythique des origines irlandaises. Il faut cependant distinguer deux traditions : dans le Lebor Gabála Érenn, ce sont les Milésiens qui viennent d’Espagne pour conquérir l’Irlande ; dans La Courtise de Moméra, c’est Eóghan qui part d’Irlande vers l’Espagne pour y chercher son épouse. Le mouvement est donc inversé, mais le lien symbolique entre les deux pays demeure.
Tochmarc Moméra
À une certaine époque, Eóghan Taidhleach se trouvait sur la pelouse de la résidence de son propre père, Mogh Neid, à Rath Airthir Femhin. Il n’y était pas depuis longtemps lorsqu’il aperçut, à l’extrémité de la pelouse, trois jeunes gens qui venaient vers lui. — « Que tes belles œuvres soient prospères, ô jeune homme, » dirent-ils. — « Et les mêmes vœux pour vous, ô jeunes gens, » répondit-il. — « Heureux est ton destin, » dirent-ils. — « Il est heureux, en vérité, » répondit-il. — « Vous aurez votre part de ce bonheur, » dit Eóghan. — « Ne sais-tu donc pas toi-même, ô jeune homme, quel bonheur t’est destiné ? » demandèrent-ils. — « Je ne le sais pas encore, » répondit-il. — « Nous en avons connaissance pour toi, » dirent les jeunes gens. « Jusqu’à ce jour, tu as porté deux noms ; maintenant, tu en recevras un troisième. Ta descendance régnera sur l’Irlande, et toi-même tu ne régneras qu’après qu’elle l’aura fait. » — « Il est certain que tu ne trouveras pas d’épouse avant d’avoir atteint le fleuve Eibhear(1), en Espagne ; c’est là que tu prendras femme. Elle sera la fille du roi d’Espagne et elle te donnera quatre enfants. Parmi eux se trouvera un champion, et sa descendance dominera l’Irlande, comme nous l’avons déjà dit. Il y aura aussi parmi eux des champions, auxquels reviendra également le titre de champion. » — « Et parmi eux seront deux belles princesses, illustres et charmantes. Les noms de ces quatre enfants seront les suivants : Ailill, leur fils aîné ; puis Coemhill, fille d’Eóghan ; puis Lughaidh, qui viendra après elle, et par lequel de nombreux guerriers trouveront la mort ; et enfin, celle qui sera la dernière à ouvrir le sein maternel sera Scoithniamh, fille d’Eóghan. » — « Pars donc lui rendre visite, c’est-à-dire va la demander en mariage, dès l’aube, au lever de la lumière et du jour, demain matin. » — « Comment avez-vous appris cela, ô jeunes gens ? » demanda Eóghan. — « Ce n’est pas désagréable à raconter. Nous sommes les trois fils d’Antipater le Druide, venus d’Espagne. Il chercha, comme on le lui avait demandé, à obtenir par sa divination la connaissance la plus exacte possible, et il la communiqua au roi, c’est-à-dire qu’il lui en fit part. » — Alors le roi, Eibhear, dit : « Va me trouver, Ahaidh, c’est-à-dire, ô Fathaidh, et demande au Druide de quelle race, de quelle lignée, de quelle tribu ou de quelle famille sera l’homme qui épousera cette jeune fille qui se trouve devant moi, c’est-à-dire ma propre fille. » — « Je partis donc et ordonnai au Druide de faire une prophétie pour le roi au sujet du destin de sa fille. Le Druide consulta la plus haute de ses connaissances, et il lui fut révélé que l’époux de sa fille viendrait de l’île de César, c’est-à-dire d’Irlande. » — « Quel genre d’homme venu d’Irlande pourrais-je donner à ma fille ? » demanda Eibhear. — « Un homme illustre viendra de l’île des fils de Miléadh pour te rendre visite, » répondit le Druide. « Ils ont conquis trente-sept anciens cantreds dans la brillante île où ils se trouvent. » — « Je demande quand il viendra, » dit Eibhear. — « Lorsque des messagers envoyés par toi iront le trouver, » répondit le Druide. — « Envoie donc des messagers, » dit Eibhear au Druide, « vers l’endroit où réside ce jeune homme que tu annonces. » — « Le Druide envoya alors ses trois fils, dont voici les noms : Fathé, Fis et Firinné. Le Druide nous ordonna ensuite de venir auprès de toi. Viens donc avec nous demain à l’aube, et ne laisse pas beaucoup de gens en entendre parler de ta bouche. Et surtout, qu’elle ne l’apprenne pas de toi, à savoir la fille d’Eochaidh, ta mère ; car il est certain qu’elle ne te permettrait pas de t’aventurer sur les flots de l’océan si elle en avait connaissance. » — « Allez, ô jeunes gens, » dit Eóghan, comme le font tous les autres, dans la grande cour, jusqu’à l’aube de demain ; quant à moi, je vous rejoindrai au crépuscule, à la fin du jour. »
Ils allèrent donc dans la cour, tandis qu’il resta occupé à ses jeux et exercices de plein air jusqu’à la fin du jour. Il se rendit alors auprès des jeunes gens. Ils y demeurèrent jusqu’à l’aube, puis les jeunes gens mirent les mains sur lui afin de l’inciter à partir avec eux. Le jeune homme sortit sur un tertre de terre, et les autres jeunes gens le suivirent, c’est-à-dire les fils du Druide. — « Eh bien, jeune homme, » dirent-ils, « viendras-tu à l’endroit où tu avais promis de venir ? » — « J’irai, en vérité, » répondit-il. — « » demandèrent-ils. — « Personne ne partira, » répondit-il, « sinon moi-même et mes cinq frères de lait et d’éducation qui sont ici : Ut ; Oenara ; Fiacha Suighthi, fils de Feidhlimidh Reachtaidh ; Aiglenn, fils du roi d’Osraighe, qui est un autre de mes frères de lait ; puis Maghur, fils du roi du sud de l’Irlande, celui d’après lequel Glenn Maghair porte encore aujourd’hui son nom ; et Gaisgedhach, fils du roi de l'ouest du Munster, un autre de mes frères de lait ; et Tighernach, fils du roi de Connacht, encore un autre de mes frères de lait ; ainsi que Mosadh, mon serviteur, d’après lequel Magh Mosadh porte son nom. »
Ils se mirent en route vers l’endroit où se trouvait le navire des jeunes gens, lequel était mouillé à Dún-na-mbarc, dans l’ouest de l’Irlande. Les neuf jeunes gens prirent la mer et suivirent leur route par-dessus la crête des flots. Cette nuit-là, ils se rendirent à Inis-na-faircsiona(2). Si cette île porte le nom d’Inis-na-faircsiona, c’est parce que l’on peut y voir à la fois l’Irlande et l’Espagne. Ils passèrent la nuit sur cette île. Ce matin-là, le roi [d’Espagne] dit au Druide : — « Découvre pour nous l’histoire des jeunes gens qui sont partis de chez nous sur la surface de la mer. » — « Je vais te la révéler maintenant, » répondit-il. « Ils ont entrepris leur voyage hier, et ils arriveront en Espagne cette nuit. »
Ceux qui sont venus de loin, Leur venue s’est faite avec bonheur ; Leur descendance s’étendra sur le Magh Fail, Ces hommes qui, cette nuit, atteindront l’Espagne.
Après cela, ils remontèrent dans leur navire et atteignirent les côtes de l’Espagne. On leur accorda tous les services et les soins qui leur étaient dus, puis on les conduisit à la cour du roi d’Espagne, c’est-à-dire à la Tour de Breogan, en Espagne. Ils y reçurent un accueil chaleureux et amical. On les servit et on prit soin d’eux. On leur donna les mets les plus frais et la bière la plus ancienne. Ils y passèrent la nuit ; mais personne ne les interrogea sur l’affaire qui les avait conduits là, et eux-mêmes n’en parlèrent à personne. — « Eh bien, mon fils Eóghan, » dit Fiacha Suighdhe, « si l’on te demande d’épouser la princesse, envoie quelqu’un parler au Druide. Qu’on lui offre des présents, des richesses et des biens, et qu’on lui dise qu’il n’y aura pas de mariage favorable avant l’expiration d’une année. Ainsi pourrons-nous observer la jeune fille pendant cette année, et prendre connaissance des coutumes de l’étrange pays où nous sommes arrivés. » — « Je trouve cette période bien trop longue, ô jeune homme, »répondit Eóghan.
Tandis qu’ils s’entretenaient ainsi, ils aperçurent les messagers du roi qui venaient vers eux. — « Eh bien, ô jeunes gens, » dirent les messagers, « quand accomplirez-vous ce pour quoi vous êtes venus ? » — « Ce n’est pas à nous de retarder cette affaire, » répondit Eóghan ; « elle sera accomplie dès que le roi le désirera. »
Les messagers retournèrent alors auprès du roi et lui rapportèrent la réponse des jeunes gens. Le roi demanda ensuite au Druide, qui se trouvait avec lui : — « Quand sera le moment favorable pour leur mariage ? » — « À mon avis, » répondit le Druide, « on ne saurait trouver pour eux un moment plus propice que cette nuit. Allons à la maison où se trouvent les jeunes gens. »
Le roi, accompagné des nobles d’Espagne, se rendit donc à la demeure où se trouvaient les jeunes gens. Il les interrogea tous sur leur lignée et leur origine ; et ils lui donnèrent les réponses qui ont déjà été rapportées plus haut. Puis on les conduisit dans leurs chambres et on les fit coucher ; et l’on ne demanda au roi aucun présent ni aucune richesse. — « Ô jeunes gens, » dit le roi, « si vous étiez tous venus à moi pour demander des présents, des richesses ou des trésors, je vous les aurais donnés. C’est pourquoi je vous dispense des présents et de la dot que ma fille aurait dû recevoir. »
Alors les gens se rendirent dans la salle des banquets. Ils prirent part à un festin où l’on buvait et mangeait dans de grandes cornes richement sculptées et incrustées, dans des vases d’or et dans des coupes de finndruine [alliage métallique précieux]. Et chacune de leurs paroles était exécutée comme un ordre. On leur prépara de riches couches, et ils allèrent se coucher dans leurs lits. Des musiciens jouèrent pour eux leurs airs et leurs mélodies. Ils demeurèrent dans leurs lits jusqu’à ce que le soleil eût rempli de lumière les collines et les territoires de l’Espagne. Ils restèrent ainsi trois jours et trois nuits, avec des jeux et des divertissements chaque jour, et des beuveries chaque nuit. Au terme de ces trois jours et trois nuits, des présents, des biens et des richesses furent donnés à la princesse. Ce qui arriva ensuite dans leur histoire n’est pas ce qui doit être rapporté ici ; mais ils demeurèrent en Espagne jusqu’à la fin d’une année. Il y a, au milieu de l’Espagne, un fleuve appelé le fleuve Eibhear. Tous les sept ans, un saumon vient dans ce fleuve depuis les profondeurs secrètes de la création, et de la laine pousse sur son corps. C’est alors que le même Druide dit à la princesse : — « C’est aujourd’hui qu’il t’est destiné de trouver ce qui donnera à ton époux et compagnon son troisième nom. Va donc aujourd’hui jusqu’au fleuve, c’est-à-dire jusqu’au fleuve Eibhear. C’est aujourd’hui que le saumon doit y venir, puisqu’il y a sept ans, jour pour jour, qu’il y est venu pour la dernière fois. Fais-le capturer par toi, et enlève-lui toi-même sa laine. »
Depuis que Lighbhratach, la fille du roi d’Espagne, était ici, quatre années s’étaient écoulées entre elle et ton père(3). Et il dit :
Va au fleuve, ô femme, Ta cause y sera entendue, Jusqu’à ce que tu en rapportes un vêtement sans pareil, Dont sortira Eóghan Taidhleach.
Ils se rendirent au fleuve et y tendirent un piège au saumon, jusqu’à ce qu’ils parviennent à le capturer. Puis ils lui retirèrent la couverture qui se trouvait sur son corps. Elle confectionna pour son époux un manteau avec la laine qui recouvrait le saumon, et toutes les couleurs qui se trouvaient sur celui-ci se retrouvèrent dans le manteau. Le jour où il revêtit ce manteau, la couleur qui apparaissait à l’homme qui se trouvait près de lui n’était pas celle qui apparaissait à l’homme qui se tenait le plus près de lui [à son tour]. Alors le roi le regarda et, à l’instant même où il le fit, Eóghan devint entièrement resplendissant, tant par son visage que par son vêtement. — « Par ma parole, » dit le roi, « Eóghan est maintenant tout aussi resplendissant que son manteau. » — « Il est depuis longtemps destiné et prophétisé que ce nom serait porté par lui, » dit le Druide, « et il le portera jusqu’à ce qu’il rencontre la mort et la destruction ; à savoir : Eóghan Taidhleach. Après cela, il sera appelé Eóghan Fidheach. »
Ils se rendirent au fleuve et y tendirent un piège au saumon jusqu’à ce qu’ils parviennent à le capturer. Ils lui retirèrent alors la couverture qui le recouvrait, et elle confectionna pour son époux un manteau avec la laine qui se trouvait sur le saumon. Toutes les couleurs qui étaient sur celui-ci se retrouvèrent dans le manteau. Le jour où il revêtit le manteau, la couleur qui apparaissait à l’homme qui se trouvait près de lui n’était pas celle qui apparaissait à l’homme qui se tenait encore plus près de lui. Le roi le regarda alors et, au moment même où il le fit, Eóghan devint entièrement resplendissant, aussi bien de visage que de vêtement.
— « Par ma parole, » dit le roi, « Eóghan est maintenant tout aussi resplendissant que son manteau. »
— « Depuis longtemps il est destiné et prophétisé que ce nom serait porté par lui, » dit le Druide, « et il le portera jusqu’à ce qu’il rencontre la mort et la destruction, à savoir Eóghan Taidhleach. Après cela, il sera appelé Eóghan Fidheach. » — « Je pense qu’il est temps, » dit le jeune homme, « que je retourne dans mon pays, mon héritage et ma terre. » — « Pars, mon fils, » dit le Druide, « sur la surface de la mer. Tu arriveras sain et sauf, et ton père se trouve devant toi dans l’exercice de sa souveraineté. Prends ton épouse avec toi ; vous ne serez pas restés neuf nuits en Irlande qu’elle donnera naissance à l’enfant qui est dans son sein, et la renommée de cet enfant remplira la bouche des hommes d’Irlande. »
On leur donna alors des présents, des biens et des richesses. Ils restèrent là jusqu’à l’aube du jour suivant. — « La chance et le présage sont devenus puissants, » dit le Druide.
Ils montèrent alors dans leurs navires, et ils en remplirent six. Le Druide vint à eux au moment où ils montaient à bord. Il appuya sa poitrine contre le navire dans lequel se trouvait Eóghan et lui dit : — « Grande sera la lutte que les peuples mèneront contre toi dans le pays où tu vas entrer. Mais il est certain que tu ne laisseras pas toute l’Irlande à quelqu’un d’autre ; et il y en aura un qui ne te la laissera pas non plus. L’Irlande sera partagée entre vous deux. »
Une troupe de six navires l’accompagna, placée sous son propre commandement et entretenue à ses frais. Ils arrivèrent à Dún Corcan, dans l’ouest de Mumhain [Munster]. Ils débarquèrent alors, et leur arrivée fut annoncée dans toute l’Irlande. À son arrivée, Cathair Mór était le souverain suprême de l’Irlande. Après cela, Eóghan lui envoya des messagers pour s’adresser à lui, et lui demanda de lui accorder un territoire. — « Je lui donnerai l’emplacement d’une cour dans la province de Connacht, dit Cathair Mór, et je lui donnerai deux cours dans les deux provinces de Mumhain. »
C’est alors que Dubh-thelach lui fut donné dans la province de Cú Roí ; Druim Ard [la Haute Crête, ou la Haute Colline] lui fut donné dans la province de Connacht ; et Telach-an-t-Sloigh lui fut donné en Uibh Liathain. Eóghan se rendit alors pour voir les lieux qui lui avaient été accordés. À ce moment, les douleurs du travail et de l’enfantement saisirent la princesse, et elle donna naissance à un beau fils. Le Druide dit : — « Grande sera la renommée de ses exploits dans les pays qui l’entourent. »
Il fut baptisé dans les eaux des Druides et le nom d’Ailill lui fut donné. Par la suite, un surnom fut ajouté à son nom. Le propre père d’Eóghan vint alors, et ils commencèrent à creuser pour établir la cour et la noble demeure. L’enfant fut porté à la cour de sa mère et de son père à lui, Eóghan.
Eóghan abattit des arbres tout autour de lui et entreprit de retourner la terre avec eux. Il jugea que la force des mains des hommes était insuffisante si elle n’était pas accompagnée de celle de leurs pieds. L’ingénieuse invention qu’il imagina fut donc d’attacher des retours, ou pédales, aux arbres que les hommes tenaient dans leurs mains. — « Nous sommes convaincus, » dit le fils du Druide, « qu’en ce jour tous tes noms se trouvent réunis en toi. À cause de ces retours que tu as fixés aux arbres, tu seras appelé Eóghan Fidhfhecach. » — « Tu bâtiras les trois cours qui t’ont été accordées ; et Fidhfheccai sera le nom de chacune de ces cours. Grâce à elles, tu conquerras la moitié de toute l’Irlande. »
Et telle est la Courtise de Moméra, fille du roi d’Espagne, lorsqu’elle épousa Eóghan Taidhleach, ainsi que la naissance d’Ailill Oluim.
Traduit par nos soins à partir de la version d'O'Curry (1855)
Notes: (1)L'Ébre (2)Littéralement l'ile de la vision. (3)Cette phrase est difficilement compréhensible dans la traduction d’O’Curry. Celui-ci soupçonne qu’au moins une phrase a été omise par le transcripteur du manuscrit, ce qui empêche de déterminer avec certitude le sens de la mention des « quatre années » et son rapport exact avec Lighbhratach et son père.
Sources: • E O’Curry, Eugene, (1855) - Cath Mhuighe Léana, or The Battle of Magh Leana, together with Tochmarc Moméra, or The Courtship of Momera, Dublin, Celtic Society, p. 152–167
• Pierre Crombet pour l'Arbre Celtique