Le Sanas Cormaic (Sanas Chormaic), plus connu sous le nom de Glossaire de Cormac, est un ouvrage rédigé au Xe siècle par Cormac mac Cuilennáin, évêque de Cashel et roi de Munster. Il s'agit d'un glossaire dans lequel sont consignées de nombreuses définitions, notamment d'ordre étymologique et mythologique. Le glossaire nous est conservé dans plusieurs versions manuscrites, dont deux des principaux témoins figurent dans le Livre de Leinster et le Livre jaune de Lecan.
Le Sanas Cormaic se distingue notamment du Cóir Anmann par la nature des noms qu'il explique. Alors que le Cóir Anmann s'intéresse principalement aux noms propres, notamment aux noms de personnages de la tradition irlandaise, le Sanas Cormaic fournit de nombreuses étymologies et explications portant sur des noms communs.
Le glossaire ne se limite donc pas aux personnages, aux lieux ou aux noms mythologiques : Cormac mac Cuilennáin examine également des mots du vocabulaire courant et cherche à en expliquer l'origine, la formation ou le sens au moyen de rapprochements avec d'autres mots irlandais, avec le latin, et parfois avec l'hébreu ou le grec.
Cette différence est essentielle pour comprendre la portée du Sanas Cormaic : il ne s'agit pas seulement d'un recueil d'explications de noms propres, mais d'un véritable glossaire de la langue, dans lequel l'étymologie sert à expliquer le vocabulaire irlandais.
Les étymologies du Sanas Cormaic
Il ne faut pas prendre ces étymologies au pied de la lettre. Cela ne signifie pas pour autant que les Irlandais du Moyen Âge étaient de « mauvais » linguistes au sens général. Les grammairiens irlandais médiévaux avaient une conscience très développée de la morphologie, des variantes et des relations entre les mots. Ce qui leur manquait, c'était notre méthode historique et comparative : les lois phonétiques, la reconstruction des proto-langues, la comparaison systématique des cognats, etc. Et parfois, ironiquement, ils tombent juste sans savoir pourquoi. C'est ce qui rend le Sanas Cormaic particulièrement intéressant à lire à la lumière de la linguistique moderne.
Cormac mac Cuilennáin peut avoir raison lorsqu'il rapproche un mot irlandais d'un mot latin, mais il en donne parfois l'explication dans le mauvais sens. Il suppose souvent que le latin est la source du mot irlandais, alors que les deux sont en réalité des descendants apparentés d'un ancêtre indo-européen commun. Il peut donc avoir identifié une véritable parenté indo-européenne, tout en l'interprétant comme un emprunt ou comme une dérivation directe du latin.
Il faut cependant distinguer plusieurs cas. Certains mots latins sont réellement entrés en vieil irlandais par emprunt, notamment dans le vocabulaire chrétien. Dans ces cas-là, l'explication « irlandais ← latin » est effectivement correcte. Il faut donc déterminer au cas par cas si l'on a affaire à : un emprunt latin réel ; un cognat indo-européen, c'est-à-dire deux mots issus d'un ancêtre commun ; ou simplement une ressemblance que Cormac interprète comme une étymologie.
C'est précisément ce qui rend la lecture du Sanas Cormaic avec les connaissances de la linguistique historique moderne si intéressante : on peut voir où Cormac mac Cuilennáin touche quelque chose de juste, où il inverse la direction historique, et où il établit une relation qui n'est qu'une ressemblance.
Le cas d'athair. Cormac mac Cuilennáin voit bien qu'athair et pater sont apparentés, mais il n'a évidemment pas les outils nécessaires pour reconstruire le proto-indo-européen *ph₂tḗr et expliquer l'évolution phonétique qui a conduit à la forme irlandaise. Il y a même un détail particulièrement amusant : le latin ater, « noir », n'est pas le véritable intermédiaire d'athair. Cormac mac Cuilennáin rapproche la forme irlandaise de ater parce qu'elle ressemble phonétiquement à ce qu'il imagine comme une forme ancienne de pater. Son raisonnement revient donc intuitivement à quelque chose comme : pater → ater → athair alors que l'histoire linguistique réelle est plutôt à reconstruire ainsi : *ph₂tḗr → proto-celtique → athir → athair Cormac mac Cuilennáin avait donc devant lui le phénomène de parenté entre les langues, mais pas encore la chronologie phonétique ni la méthode comparative qui permettent de l'expliquer.
Sources: • J. O'Donovan (trad.), W. Stokes (éd.) (1868) - Cormac, Sanas Chormaic, Calcutta, Irish Archaeological and Celtic Society.
• Ph. Jouët, (2012) - Dictionnaire de la Mythologie et de la Religion Celtiques, Yoran embanner, Fouesnant, 1039p.
• F. Le Roux - Ch.-J. Guyonvarc'h, (1986) - Les Druides, Ouest-France, 448p.
• K. Meyer, (1912) - "Sanas Cormaic: An Old-Irish Glossary." Anecdota from Irish Manuscripts, vol. IV. Halle a. S.: Max Niemeyer; Dublin: Hodges, Figgis & Co., Ltd.
• Pierre Crombet pour l'Arbre Celtique
LIENS THÉMATIQUES
LIENS ANALOGIQUES
• Caier mac Uthidir [personnages de la mythologie irlandaise (de Caelbad à Cutra)]
• Cruitine [personnages de la mythologie irlandaise (de Caelbad à Cutra)]
• Livre du Leinster (Le) [manuscrits irlandais (Les)]
• livre jaune de Lecan (Le) [manuscrits irlandais (Les)]
• Nede mac Adnai [personnages de la mythologie irlandaise (de Naoise à Nuadhat Neacht)]