Les quatre renseignements que l'on doit demander de toute composition doivent être demandés aussi de celle-ci : à savoir le lieu, [l'auteur], le temps et la cause de sa composition.
Le lieu de cette composition est le Grand Cork de Munster ; son auteur est Anier mac Conglinne, d'Onaght Glenowra. Elle fut composée à l'époque de Cathal Mac Finguine meic Concengairm, ou meic Concenmáthair. La raison de sa composition était de chasser le démon de la gourmandise qui se trouvait dans la gorge de Cathal mac Finguine.
Cathal mac Finguine était un bon roi, qui gouvernait le Munster ; c'était un grand prince guerrier. Guerrier, certes, mais d'une étrange espèce : avec les crocs d'un chien, il mangeait comme un cheval, — Satan, c'est-à-dire le démon de la gloutonnerie logé dans sa gorge — dévorait sa ration en même temps que lui. Un porc, une vache et un jeune taureau de trois empans, avec trois-vingt pains de pur froment, une cuve de bière nouvelle et trente œufs d'oiseaux de bruyère, voilà ce qui constituait son premier repas, sans compter la collation qu'il prenait avant que son grand festin ne fût prêt. Quant à ce grand festin, il dépasse tout calcul et toute estimation.
La raison de la présence du démon de la gloutonnerie dans la gorge de Cathal mac Finguine était qu'il avait, bien qu'il ne l'eût jamais vue, un premier béguin pour Ligach ingen Máele Dúin, roi d'Ailech ; et elle était la sœur de Fergal mac Máele Dúin, également roi d'Ailech, qui était alors en lutte pour la royauté d'Irlande contre Cathal mac Finguine, comme il ressort de la querelle des deux vieilles femmes, lorsqu'elles eurent un duel en quatrains à Freshford :
« Il vient du Nord, il vient du Nord, le fils de Máel Dúin, par-dessus les rochers. Par-dessus le bord de la Barrow, par-dessus le bord de la Barrow, il ne s'arrêtera pas avant d'avoir pris du bétail. »
« Il s'arrêtera, il s'arrêtera », dit la vieille femme du Sud ; « il sera reconnaissant s'il s'en sort. Par la main de mon père, par la main de mon père, si Cathal le rencontre, il ne prendra aucune bête. »
Alors des noix, des pommes et beaucoup de douceurs étaient envoyés par Ligach ingen Máele Dúin, à Cathal mac Finguine, en raison de son amour et de son affection pour lui. Fergal mac Máele Dúin, l'apprit, et sa sœur fut appelée auprès de lui. Il lui donna sa bénédiction si elle lui disait la vérité, et sa malédiction si elle la lui refusait. Sa sœur lui parla ; car, aussi grand que fût son amour et son affection pour Cathal mac Finguine, elle craignait que la malédiction de son frère ne l'atteigne. Alors elle lui raconta la véritable histoire.
Le frère lui ordonna d'envoyer les pommes à lui-même. Et un étudiant fut appelé auprès de lui ; il promit de grandes récompenses à l'étudiant pour qu'il mette des charmes dans ces nombreux mets, afin de causer la perte de Cathal mac Finguine. Le lettré mit donc des charmes et des enchantements païens dans ces nombreux mets, et ils furent remis à Fergal, qui dépêcha des messagers pour les porter à Cathal. Et ils le supplièrent, par chacune des sept choses universelles — le soleil et la lune, la rosée et la mer, le ciel et la terre, le jour [et la nuit] (1) — de manger ces pommes, puisqu'elles étaient apportées de la part de Ligach ingen Máele Dúin, par amour et affection pour lui.
(1) Le manuscrit présente une lacune après lá (lue par K. Meyer comme « jour », à rattacher au vieil-irlandais láthe), avec un espace laissé vacant d'une dizaine de caractères. Meyer restitue ensuite logiquement « et la nuit », en raison de la structure en binômes complémentaires de l'énumération précédente : soleil/lune, rosée/mer, ciel/terre, jour/nuit. Cette restitution est compréhensible, mais elle ne résout pas la difficulté numérique : la série ainsi complétée comporte huit termes, et non sept. Il est possible que le chiffre sept ne renvoie pas à une liste d'éléments isolés, mais aux sept étapes de la Création biblique, dont l'auteur ne fournit que quelques marqueurs représentatifs. Les éléments cités fonctionneraient alors comme des évocations condensées de l'ordre cosmique créé, la suite étant volontairement laissée dans le sous-entendu parce qu'elle est supposée connue du tous.
Cathal mangea alors les pommes, et de petites créatures furent engendrées en lui par les sortilèges empoisonnés qu'elles contenaient. Et ces petites créatures se rassemblèrent dans le ventre de l'une d'elles — dans cet animal — si bien que fut formé le démon de la gourmandise. Et telle est la cause pour laquelle le démon de la gourmandise demeura dans la gorge de Cathal mac Finguine, pour la ruine des hommes de Munster durant trois demi-années ; et il est probable qu'il aurait ravagé l'Irlande pendant une autre demi-année.
Il y avait alors huit notabilités à Armagh, et ce sont d'elles que furent chantés les lais suivants :
« J'ai entendu parler cette nuit de huit personnes, à Armagh après minuit ; je les proclame avec quantité d'exploits, leurs noms ne sont point de douces harmonies.
Comgán était le nom du fils de Dá Cherda. Il fut célèbre après la chasse. Critán était le noble fils de Rustang, un nom qui lui convenait pleinement.
Dub Da Thuath, au noble appel, tel était le nom du fils de Stelene. Donnflíach, la nonne blanche de Béarra, Garbdaire, c'était le nom du fils de Samán.
Aniér était le nom du fils de Conglinne, venu du bord du doux Bann aux crêtes. Bécán, Becnait, gonflé de carnage, étaient le père et la mère d'Iarban.
Mon roi, roi du haut ciel, toi qui accordes aux armées la victoire sur la mort, grand fils de Marie — à toi revient la voie — De l'ensemble des voix, j'en ai distingué huit. »(2)
(2) Pour ce poème, il vaut mieux se référer à la version en vieil-irlandais. K. Meyer a en effet traduit plusieurs noms propres, donnant parfois l'impression qu'il s'agit de noms communs ou de simples épithètes descriptives. Or ces formes doivent être comprises dans leur contexte onomastique : certaines désignent les personnages de la liste des huit, tandis que d'autres apparaissent uniquement comme éléments de filiation.
Un grand désir s'empara alors de l'esprit de l'étudiant : celui de se consacrer à la poésie et d'abandonner ses études. Car il trouvait misérable l'existence qu'il menait à l'ombre de ses livres. Il se demanda où il ferait son premier voyage de poète. Après réflexion, il décida de se rendre auprès de Cathal Mac Finguine, qui accomplissait alors une tournée royale dans l'Uí Echach de Muman. L'étudiant avait entendu dire qu'il y trouverait des laitages de toute sorte en abondance, car il en était extrêmement friand.
Cette idée vint à l'esprit de l'étudiant un samedi soir, alors qu'il se trouvait à Ros Comáin, où il poursuivait ses études. Il vendit alors le peu qu'il possédait pour deux galettes de froment et une tranche de vieux lard traversée d'une veine de maigre. Il les rangea dans sa sacoche à livres. Cette nuit-là, il se confectionna une paire de souliers pointus en cuir, faits de sept épaisseurs de cuir fauve.
Le lendemain, il se leva de bonne heure, releva sa tunique au-dessus de l'entrejambe, puis s'enveloppa dans les plis de son manteau blanc, fermé sur la poitrine par une fibule de fer. Il hissa sa sacoche à livres sur l'arrondi de son dos. De la main droite, il saisit son bâton noueux, bien équilibré, long de cinq empans. Puis, après avoir fait le tour du cimetière dans le sens du soleil, il prit congé de son maître, qui lui donna la bénédiction de l'Évangile.
Il se mit en route, traversa le Connaught, franchit les monts d'Áchad Dá Éo (Aughty), gagna Luimneach, puis Carn Ara, Barna Trí Charbad, Sliabh Caoin, le pays des Fir Féni — aujourd'hui appelé Fermoy —, traversa Móin Mór, et parvint enfin à la maison d'hôtes de Corcach, où il se reposa un moment avant les vêpres. Ainsi, en ce seul samedi, il avait parcouru la distance de Ros Comáin à Corcach.
À son arrivée, il trouva la maison d'hôtes ouverte. C'était l'un de ces jours où les trois éléments — le vent, la neige et la pluie — s'engouffraient par la porte, si bien que le vent n'épargnait ni le moindre brin de chaume ni le plus petit grain de cendre, qu'il emportait avec lui jusqu'à l'autre porte, sous les lits, les couchettes et les claies de la demeure seigneuriale.
La couverture de la maison d'hôtes était roulée en boule sur le lit et grouillait de poux et de puces. Rien d'étonnant, à vrai dire : jamais elle n'était étendue au soleil durant le jour, ni secouée le soir, car, lorsqu'on la relevait, elle n'était jamais vide. À côté du montant de la porte se trouvait la cuve de bain de la maison d'hôtes, contenant encore l'eau de la veille et ses pierres.
L'étudiant ne trouva personne pour lui laver les pieds. Il ôta donc lui-même ses chaussures et se lava les pieds dans cette cuve, où il rinça ensuite ses souliers. Il suspendit sa sacoche à livres à une cheville fixée au mur, reprit ses chaussures, puis ramena la couverture autour de lui en s'en enveloppant les jambes. Mais les poux et les puces qui lui mordillaient les jambes étaient aussi nombreux que le sable de la mer, les étincelles du feu, la rosée d'un matin de mai ou les étoiles du ciel, si bien que la lassitude le gagna. Et personne ne vint lui rendre visite ni lui témoigner le moindre égard.
Il décrocha sa sacoche à livres, en tira son psautier et se mit à chanter les psaumes. Les savants et les livres de Corcach rapportent que la voix de l'étudiant, tandis qu'il psalmodiait, s'entendait jusqu'à mille pas au-delà de la cité, grâce aux mystères spirituels, en laudes, en récits et en diverses formes de chant, en diapsalmes, synpsalmes et décades, avec des Pater, des cantiques et des hymnes à la fin de chaque cinquantaine. Pourtant, chacun à Corcach avait l'impression que cette voix venait de la maison voisine. Cela tenait au péché originel, au péché héréditaire de Mac Conglinne et à sa malchance la plus manifeste : il demeura ainsi sans boisson, sans nourriture et sans avoir pu se laver, jusqu'à ce que tous les habitants de Corcach se fussent couchés.
Alors Manchín, abbé de Corcach, une fois couché, demanda : « Mon garçon, avons-nous des hôtes cette nuit ? », « Non » , répondit le servant.
Cependant, l'autre servant dit : « J'en ai vu un qui traversait précipitamment, avec impatience, la pelouse, peu avant les vêpres, il y a quelque temps. » « Tu ferais mieux d'aller le voir, » dit Manchín, « et de lui porter sa ration. Car il a été trop paresseux pour revenir chercher sa part, et, de plus, la nuit a été très mauvaise. »
On lui apporta sa part, et voici les rations qui lui furent portées : une petite coupe d'eau de petit-lait de l'église, deux étincelles de feu au milieu d'une poignée de paille d'avoine, et deux mottes de tourbe fraîche.
Le serviteur vint à la porte de la maison d'hôtes, et la peur ainsi que l'effroi le saisirent devant cette maison béante, ouverte, noire comme la nuit. Il ne savait pas si quelqu'un se trouvait à l'intérieur ou non. Alors l'un des deux demanda, en posant son pied sur le seuil : « Y a-t-il quelqu'un ici ? » « Il y a quelqu'un, » répondit Mac Conglinne. « C'est briser les charmes qui pèsent sur cette maison que de la remettre en ordre pour un seul homme. » « Si jamais les charmes qui la frappent étaient brisés, » dit Mac Conglinne, « ce serait cette nuit : car leur rupture était destinée à arriver, et c'est moi qui les brise. » « Lève-toi, » dit le serviteur, « et mange ton repas. » « Je prends à témoin le jugement de mon Dieu, » dit-il,« que puisque j'ai été maintenu à attendre jusqu'à maintenant, jusqu'à ce que je sache ce que vous avez ici, je ne me lèverai pas. »
Le serviteur prit les deux étincelles de feu qui se trouvaient au milieu de la touffe de paille d'avoine, les posa sur le foyer et tira une autre touffe de paille du lit. Il disposa les deux mottes de tourbe fraîche autour des touffes, souffla sur l'étincelle, alluma la paille et lui montra son repas. Alors Mac Conglinne dit :
« Mon garçon, » dit Mac Conglinne, « pourquoi ne ferions-nous pas un duel en quatrains ? Compose un quatrain sur le pain, et moi j'en ferai un sur le mets qui l'accompagne.
Cork, où sont les douces cloches, son sable est amer, son sol n'est que sable, il n'y a point de nourriture en elle.
Par le Jugement, je ne mangerais pas à moins que la famine ne les y contraigne la ration d'avoine de Cork, la ration d'avoine de Cork.
Emporte avec toi le pain pour lequel tu as fait ta prière ; malheur à celui qui mange cette ration : voilà ce que j'en dis, mon garçon. »
Le serviteur mémorisa les quatrains, car son intelligence était vive.
Ils rapportèrent la nourriture à l'endroit où se trouvait Manchín et récitèrent les quatrains à l'abbé. « Eh bien, » dit Manchín, « la mauvaise parole révélera l'enfant. Les petits garçons chanteront ces vers, à moins que les paroles ne soient vengées sur celui qui les a composées. » « Que comptes-tu donc faire ? » demanda le serviteur. « Ceci, » dit Manchin : « aller vers la personne qui les a faits, la dépouiller de tous ses vêtements, lui infliger des coups de fouet et de cravache, jusqu'à ce que sa chair et sa peau se brisent et se détachent de ses os » (pourvu seulement que ses os ne soient pas brisés) ; « le mettre dans la Lee et lui faire boire tout son saoul de l'eau boueuse de la Lee. Puis qu'on le place dans la maison d'hôtes, sans le moindre moindre vêtement. » (Et il n'y avait dans cette maison d'autre vêtement que la couverture, où les poux et les puces étaient aussi nombreux que la rosée de mai.) « Là, qu'il dorme cette nuit-là dans l'état le plus misérable et le plus sombre où il se soit jamais trouvé. Que la maison soit fermée sur lui de l'extérieur jusqu'au matin, afin qu'il ne puisse pas s'échapper, jusqu'à ce que mon conseil, avec celui des moines de Corcach, soit tenu à son sujet demain, en présence même du Créateur et de saint Barra, dont je suis le serviteur. Notre décision ne sera autre que sa crucifixion demain, pour l'honneur de moi-même, de saint Barra et de l'Église. ».
Ainsi fut-il fait. Et alors ce furent sa faute héréditaire et son propre péché manifeste qui se dressèrent contre Mac Conglinne. On le dépouilla de tous ses vêtements, et on lui appliqua des verges et des fouets. On le mit dans la Lee, et il eut tout son soûl de son eau stagnante. Après quoi il resta couché dans la maison d'hôtes jusqu'au matin.
Le lendemain, Manchín se leva de bon matin ; et il fit rassembler les moines de Corcach, jusqu'à ce qu'ils fussent tous réunis en un même lieu, à la maison d'hôtes. Celle-ci fut ouverte devant eux, et ils s'assirent sur les traverses des lits et sur les couchettes de la maison. « Eh bien, misérable, ». dit Manchín,« tu n'as pas bien agi en outrageant l'Église hier soir. » « Les gens d'Église n'ont pas mieux agi, ». répondit Mac Conglinne, « en me laissant sans nourriture, alors que j'étais l'unique convive. » « Tu n'aurais pas été privé de nourriture, même si tu n'avais reçu qu'une petite miette, ou une boisson de petit-lait dans l'église. Il y a trois choses sur lesquelles on ne devrait pas se plaindre dans l'Église : les fruits nouveaux, la bière nouvelle et la part de la veille du dimanche. Car, si petite soit-elle, quelle que soit la part obtenue le samedi soir, ce qui vient aussitôt après le lendemain, c'est le chant des psaumes, puis la sonnerie des cloches, la messe avec la prédication et le sacrement, et le secours aux pauvres. Ce qui a manqué la veille du dimanche sera obtenu le dimanche ou le lundi à la veille du jour suivant. Tu as commencé à te plaindre bien trop tôt. ». « Et je soutiens, ». dit Mac Conglinne, « que nous avons agi avec humilité, et qu'il y eut largement de quoi en retour. ». « Mais je jure devant le Créateur et saint Barra, ». dit Manchín, « que tu ne proféreras plus d'outrage. Emmenez-le avec vous, afin qu'il soit crucifié sur le pré, pour l'honneur de saint Barra et de l'Église, et pour mon propre honneur. ». « Clerc, ». dit Mac Conglinne, « ne me fais pas crucifier ; mais qu'un jugement droit et juste soit rendu sur moi, car cela vaut mieux que de me crucifier. ».
Alors ils entreprirent de rendre leur jugement sur Mac Conglinne. Manchín commença à plaider contre lui, et chacun des moines de Corcach, selon son rang, se leva à son tour contre Mac Conglinne. Mais, bien qu'ils eussent beaucoup de sagesse, de connaissance et de science, ils ne purent légalement le convaincre d'aucun chef d'accusation dans ses paroles pour lequel il aurait pu être crucifié.
Alors on l'emmena sans jugement à Ráthín Mac n-Aeda, un pré situé dans le quartier sud de Corcach. Il dit : « Une faveur pour moi, Manchín, et vous, moines de Corcach ! ». « Est-ce pour te faire épargner ? ». demanda Manchín. « Ce n'est pas ce que je demande, ». répondit Mac Conglinne, « bien que je serais heureux que cela en résultât. ». « Parle, dit Manchín. « Je ne parlerai pas, » dit Mac Conglinne, « avant d'avoir obtenu des garanties. »
Des garanties et des engagements solides et fermes furent imposés aux moines de Corcach pour qu'ils s'y conforment, et il les lia par ses garants. « Dis ce que tu désires, » dit Manchín. « Je le ferai, » dit Aniér : « manger le viatique qui se trouve dans ma besace avant d'aller à la mort, car il n'est pas juste de partir en voyage sans avoir reçu l'absolution. Donnez-moi ma besace. »
On lui apporta sa besace ; il l'ouvrit et en tira les deux gâteaux de froment et la tranche de vieux lard. Puis il préleva le dixième de chacun des gâteaux et coupa le dixième du lard, avec bienséance et justice. « Voici les dîmes, moines de Corcach, » dit Mac Conglinne. « Si nous connaissions l'homme qui y a meilleur droit, ou celui qui est plus pauvre qu'un autre, c'est à lui que nous donnerions nos dîmes. »
Tous les pauvres qui se trouvaient là se levèrent en voyant les dîmes et tendirent les mains. Alors il se mit à les regarder et dit : « En vérité, devant Dieu, » dit-il, « on ne pourra jamais savoir si l'un d'entre vous a plus besoin de ces dîmes que moi-même. Le voyage d'aucun d'entre vous n'a été plus long hier que le mien — de Roscommon à Corcach. Je n'ai goûté ni morceau ni goutte après mon arrivée. Je n'avais rien mangé sur la route, je n'ai pas trouvé l'accueil d'un hôte à mon arrivée, mais j'ai reçu [l'outrage], chiens galeux, voleurs et chiens de fumier que vous êtes, moines de Corcach ! On m'a dépouillé de tous mes vêtements, on m'a appliqué des verges et des fouets, on m'a plongé dans la Lee, des hommes injustes exercèrent leur violence contre moi. L'équité ne me fut pas accordée. Devant le Créateur, dit Mac Conglinne, ce ne sera pas la première chose que le démon me reprochera, après mon passage dans l'autre monde : de vous avoir donné ces dîmes, car vous ne les méritez pas. »
Ainsi, le premier morceau qu'il mangea fut sa dîme ; après quoi il mangea son repas — ses deux galettes, avec sa tranche de vieux lard. Puis, levant les mains et rendant grâce à son Créateur, il dit : « Maintenant, conduisez-moi à la Lee ! »
Sur ce, on l'emmena vers la Lee, avec ses liens et ses gardes, et tout le reste.
Lorsqu'il arriva au puits dont le nom est Bithlán (« Toujours-plein »), il ôta son manteau blanc et l'étendit pour le mettre sous son flanc ; il plaça sa besace de livres sous la courbe de son dos. Il se laissa glisser sur son manteau, étendu sur le dos, passa son doigt dans l'anneau de sa broche et plongea la pointe de l'épingle, par-dessus son dos, dans le puits. Et tandis que la goutte d'eau coulait lentement de l'extrémité de la broche, la broche se trouvait au-dessus de son souffle.
Les hommes qui le gardaient et le tenaient enchaîné se lassèrent. « Votre propre trahison s'est retournée contre vous, chiens et voleurs que vous êtes, moines de Corcach ! Quand j'étais dans ma cellule, ce que j'avais coutume de faire, c'était de mettre de côté les morceaux qui pouvaient m'arriver pendant cinq ou six jours, puis de les manger en une seule nuit, en buvant ensuite tout mon soûl d'eau. Cela me soutenait pendant trois jours et trois nuits entières sans rien d'autre, et cela ne me nuisait pas. Je subsisterai trois jours et trois nuits avec ce que j'ai mangé à l'instant, puis trois jours et trois nuits supplémentaires en pénitence, et encore trois jours et trois nuits à boire de l'eau, car j'ai des garanties en main. Je le jure devant Dieu et saint Barra, dont je suis ici le serviteur, » dit Mac Conglinne : « quand bien même aucun moine de Corcach, du plus élevé au plus humble, ne quitterait le lieu où il se trouve, mais qu'ils iraient tous à la mort en une seule nuit — Manchín le premier ou le dernier — à la mort et à l'enfer, puisque je suis assuré du ciel et que je serai en présence de Celui auprès de qui il n'y a ni fin ni corruption. »
Cette histoire fut rapportée aux moines de Corcach, qui tinrent aussitôt conseil ; et la conclusion de leur assemblée fut que Mac Conglinne recevrait une bénédiction pour aller humblement à la crucifixion, ou bien que neuf personnes l'entoureraient pour le garder jusqu'à ce qu'il meure là où il se trouvait, afin qu'il pût être crucifié ensuite.
Cette décision fut rapportée à Mac Conglinne. « C'est une sentence de maudits,. » dit-il. « Pourtant, quoi qu'il advienne, nous irons humblement, comme notre Maître Jésus-Christ alla vers Sa Passion.. »