Egerton 1782, Livre de Uí Maine, Livre jaune de Lecan, Livre de Lismore, Livre de Sligo
Aided Diarmada meic Fergusa Cerrbeoil (La Mort tragique de Diarmait , fils de Fergus Cerrbéll — Récit de mort tragique (aided), appartenant à la tradition des récits de la royauté de Tara et généralement rattaché par les études modernes au Cycle des rois. Le récit est consacré à Diarmait mac Cerbaill, roi de Tara, et associe histoire légendaire, prophétie, merveilleux chrétien et réflexion sur les rapports entre souveraineté royale et pouvoir ecclésiastique.
Le témoin principal du récit complet est le MS Egerton 1782, f. 37, manuscrit dans lequel se trouve la version éditée et traduite par Standish Hayes O’Grady dans Silva Gadelica (1892), vol. I, p. 72-82, avec traduction anglaise au vol. II, p. 76-88. C’est la source directe de notre traduction. Le récit est également conservé dans le Leabhar Ua Maine / Livre de Uí Maine, MS D ii 1, RIA, f. 74r. Il apparaît également dans le Livre jaune de Lecan, MS 1318, Trinity College Dublin, colonnes 868-872. Le Livre de Lismore conserve quant à lui deux extraits du récit, notamment le passage sur la fête de Tara et celui concernant les panégyristes du roi. Il existe en outre une tradition indirectement attestée par le Livre de Sligo, aujourd'hui perdu : un manuscrit qui cite le Livre de Sligo comme source du récit. Cela est particulièrement intéressant parce que cela montre que l'histoire circulait dans une tradition écrite aujourd'hui partiellement perdue.
Le récit raconte la vie politique et la mort de Diarmait mac Fergusa Cerrbeoil, roi de Tara, et surtout le conflit qui l'oppose progressivement au monde ecclésiastique.
Au début du récit, Diarmait est en exil, chassé par Túathal Máelgarb. C'est précisément à cette époque que Ciarán mac an tSaoir arrive à Druim Tibrat, futur Clonmacnoise, pour y fonder son monastère. Une prophétie annonce que le feu allumé par les clercs ne pourra jamais être éteint. Diarmait répond que, au contraire, il sera éteint immédiatement. La rencontre entre les deux hommes devient alors décisive : Ciarán demande à Diarmait de l'aider à planter le poteau de l'église, en plaçant sa main sur la sienne. Il lui annonce que, dès le lendemain, Diarmait régnera sur l'Irlande. La prophétie se réalise : Maelmor tue Túathal Máelgarb et Diarmait devient roi.
Diarmait accorde à Ciarán une terre comme altar-sod, et leur relation semble d'abord extrêmement favorable. Lors de la réunion d'Usnach, une sécheresse terrible frappe l'Irlande. Ciarán prie et fait venir la pluie. En retour, Diarmait lui reconnaît des droits perpétuels et se soumet symboliquement à son autorité religieuse. À Tailtiu, cependant, survient l'épisode d'Ambacuc (bacuc dans le texte) : un homme prête un faux serment sous la main de Ciarán. Un ulcère lui vient au cou et sa tête se sépare de son corps, sans qu'il meure immédiatement.
Le récit multiplie ensuite les prophéties concernant Diarmait . Beg mac Dé, le grand voyant, prédit notamment que Diarmait sera tué, que son royaume connaîtra de grands bouleversements, que les rapports entre l'Église et le pouvoir séculier seront renversés, et que l'Irlande connaîtra guerres, famines et désordres. Les prédictions concernant la mort de Diarmait sont extrêmement précises : chemise faite d'un seul grain de lin, manteau provenant d'une seule brebis, bière brassée avec un seul grain, lard provenant d'un porc extraordinaire, puis mort par lance, noyade et incendie. Le récit prépare ainsi minutieusement l'accomplissement final de la prophétie.
Le véritable conflit idéologique du récit apparaît avec Ruadán de Lorrha. Diarmait veut faire respecter son droit royal et poursuit Áedh Guaire, qui s'est réfugié sous la protection de Ruadán. Le roi tente de le récupérer de force. Les miracles de Ruadán empêchent successivement ses hommes de l'atteindre : l'un devient aveugle, l'autre perd la force de ses bras. Ruadán et Brendan de Birr se rendent alors à Tara pour réclamer la libération d'Áedh Guaire. Diarmait refuse : selon lui, l'Église ne peut pas accorder l'immunité à quelqu'un qui a violé la loi royale. C'est le point culminant du conflit entre les deux pouvoirs.
Les clercs maudissent Diarmait et accomplissent des miracles ; Diarmait répond par ses propres prodiges. Finalement, Ruadán et Diarmait s'affrontent verbalement et se lancent des malédictions réciproques. Le roi prédit notamment la ruine du diocèse de Ruadán, l'abandon de son monastère et la profanation de ses cimetières. Ruadán prédit à son tour la ruine du royaume de Diarmait , la dispersion de son corps après sa mort et l'abandon définitif de Tara. Le récit transforme donc le conflit politique contemporain en prophétie de l'avenir de l'Irlande.
Un autre épisode majeur concerne Colum Cille. Diarmait a fait exécuter Curnan, fils d'un roi du Connacht, malgré les garanties ecclésiastiques dont celui-ci bénéficiait. Colum Cille prend alors le parti des adversaires de Diarmait . Une confrontation militaire se prépare. Le magicien de Diarmait , Frechan, crée une « barrière magique » entre les deux armées. Tuatán, l'un des hommes de Colum Cille, franchit la barrière d'un bond mais est tué par une lance. Diarmait est finalement vaincu. C'est à cet épisode que le récit rattache l'étymologie de Cuil Dreimne / Cuil Dreimfhéinne, interprété comme le lieu où une barrière fut opposée à un guerrier qui ne pouvait être arrêté.
Diarmait demande alors à Beg de lui révéler exactement comment il mourra. Beg lui décrit son parcours futur en une longue série de vers : Tara, les tertres, la Boyne, plusieurs rivières et lieux, jusqu'au lieu où il sera finalement tué. Puis il décrit les circonstances mêmes de sa mort. Diarmait fait venir ses magiciens, qui confirment à leur tour les trois modalités annoncées : massacre, noyade et incendie. Mais Diarmait croit pouvoir échapper à ces prophéties.
Diarmait entreprend sa tournée royale traditionnelle d'Irlande. Il finit par accepter l'hospitalité de Banbhan à Rathbeg, malgré les avertissements de Mughain. Tout est alors organisé pour accomplir les anciennes prophéties. La chemise vient d'une seule graine de lin ; le manteau provient de la laine d'une seule brebis ; la bière provient d'un seul grain ; le lard correspond à la prophétie du porc extraordinaire ; et la charpente de la maison provient d'une poutre trouvée flottant sur la mer. Diarmait comprend alors qu'il se trouve dans la maison prophétisée.
Áedh le Noir lui porte une lance qui le transperce et lui brise la colonne vertébrale. Diarmait tente de se réfugier dans la maison, qui est incendiée. Il entre dans la cuve à bière pour échapper au feu. Enfin, la poutre faîtière tombe sur sa tête et l'achève. Les éléments prophétisés sont ainsi réunis : la lance, le feu, la cuve et la poutre. Son corps est presque entièrement brûlé, mais sa tête subsiste et est transportée à Clonmacnoise.
Derrière l'accumulation de miracles, de prophéties et d'anecdotes, le récit est donc construit autour d'un axe très net. Diarmait représente la souveraineté royale ; Ciarán, Ruadán et Colum Cille représentent progressivement une puissance ecclésiastique capable de la limiter, de la maudire et finalement de prophétiser sa chute. Mais le récit n'est pas simplement une « vie de saint ». Il est aussi une histoire légendaire de la royauté de Tara, où chaque épisode de la vie de Diarmait est relié à une prophétie et où sa mort est présentée comme l'accomplissement inéluctable de tout ce qui a été annoncé auparavant. Et surtout, la mort finale n'est pas un épisode isolé : tout le récit est construit pour y conduire. Les prophéties de Ciarán, Beg, Ruadán et des druides convergent progressivement vers Rathbeg.
Aided Diarmada meic Fergusa Cerrbeoil
C’était à l’époque où, par Túathal Máelgarb, Diarmait mac Fergusa Cerrbeoil, fut une fois contraint à l’exil sur le Lough Ree et sur le Shannon : — Or, c’est à cette même époque que Ciarán mac an tSaoir vint à Druim Tibrat (à l’endroit où se trouve aujourd’hui Clonmacnoise) pour y fonder son monastère. Avec huit hommes sur le lac, Ciarán voyagea, mais avec douze cents par voie de terre. Un feu est allumé par les ecclésiastiques.
Là où Diarmait se trouvait alors en exil, c’était à Snámh Da En, sur le Shannon (c’est-à-dire : deux oiseaux que Nár mac Conaill Cernaig meic Findchóem, tua là sur l’épaule d’Eistine l’Amazone, d’où le lieu tire son nom de Snámh Da En, c’est-à-dire « le lieu de nage des deux oiseaux »). Ses devins dirent à Diarmait : « Le but pour lequel ce feu est allumé cette nuit est tel qu’il ne sera jamais éteint. » « En vérité, il le sera dès maintenant [c’est-à-dire qu’il sera éteint] », dit Diarmait , au moment où les bateaux arrivèrent à Port-grencha, à l’endroit où se trouve aujourd’hui Tipra Finghin.
C’est là que le religieux était en train d’établir une église. « Quel est le travail que tu accomplis ? » demanda Diarmait . « Construire une petite église », répondit Ciarán. « Alors cela pourrait tout aussi bien être son nom : Egláis Bheg, c’est-à-dire « petite église ». » « Enfonce avec moi le pieu dressé », dit Ciarán à Diarmait , « et [pendant que nous le faisons] laisse ma main être placée sur la tienne ; ainsi, avant que demain ne soit passé, ta main et ton autorité royale auront été imposées sur les hommes d’Irlande. » « Comment cela pourra-t-il s’accomplir, puisque Túathal règne sur l’Irlande et que moi, je suis chassé du pays ? » Ciarán répondit : « Cela est l’affaire de Dieu. » Le frère de lait de Diarmait , Maelmor ú Argata, se rendit [au moment prédit] à l’endroit où se trouvait Túathal, à Grellach-eilte, au sud-est de Ros-ech, et lui enfonça une lance dans la poitrine, de sorte qu’il le laissa sans vie : un acte pour lequel Maelmor fut lui-même tué peu après, et de là vient le récit appelé Echtra Mhaeilmhoir, c’est-à-dire « le récit de Maelmor » (or Maelmor appartenait aux Uí-Chonaill de Murthemny, et était le troisième frère de lait de Diarmait : Luchta d’Ath-ferna et Enna mac Ú Laigsi étaient les deux autres). Sur quoi, avant même qu’une semaine ne fût écoulée, les hommes d’Irlande proclamèrent Diarmait roi.
Par Diarmait et par les hommes d’Irlande, la grande assemblée d’Usnach est désormais tenue à Beltane ; car, à cette époque, les trois grandes assemblées de l’Irlande étaient celles-ci : l’assemblée d’Usnach, à Beltane ; l’assemblée de Taillte, à Lammas ; la fête de Tara, à Samhain [la Toussaint] ; et quiconque, parmi les hommes d’Irlande, aurait transgressé ces usages, celui-là [je le dis] qui aurait violé cette ordonnance qui était la leur, était passible de mort. De Diarmait à Ciarán vient un message l’invitant à se joindre à l’assemblée, et le roi lui-même se rend à Cnoc-brecain pour l’y recevoir ; là, il s’arrêta pour attendre, d’où vient le nom de Tulach na Comnaidhe [c’est-à-dire « colline de l’arrêt »]. Ciarán vint donc le rejoindre. « Eh bien, comment cela se fait-il ? » dit Diarmait : « puisque c’est ici que, pour la première fois depuis que, par ta bénédiction, j’ai accédé au royaume, nous nous rencontrons à présent, que cette étendue de terre, telle qu’elle est (avec ses bœufs et son bétail), te soit donnée en guise de “gazon d’autel”. » Mais dans cette même plaine se trouvait un homme qui était l’ennemi du roi : Flann Find mac Dima (dont viennent les noms de Tulach Dhima ou Tulach Fhlainn). Le roi [se trouvant dans le voisinage] fait brûler la maison de Dima, et son propriétaire est grièvement blessé à l’intérieur ; ce guerrier [cherchant à échapper aux flammes] se réfugie dans une cuve de bain qui se trouve dans l’habitation, et c’est là qu’il expire. « Bien vite tu as transgressé ton pacte », dit Ciarán à Diarmait , « puisque, dans l’affaire de la terre que tu nous as accordée, tu nous as déjà fait violence. Pourtant, quoi qu’il en soit », poursuivit-il, « ni de toi-même ni de tes enfants je ne prendrai ni le Ciel ni la Terre [c’est-à-dire les joies de l’un et les possessions temporelles de l’autre] ; mais la mort violente qu’il a reçue de toi, c’est précisément celle que toi aussi tu connaîtras : être blessé, noyé et brûlé. » « Religieux », dit Diarmait , « je suis épouvanté : je t’accorde ta propre estimation en réparation de cet acte. » « Non », répondit le religieux : « le trait que j’ai lancé, par ce même trait je puis moi-même être frappé à mort, s’il n’en advient pas ainsi. » Et c’est ainsi que la mort de Diarmait advint effectivement comme cela avait été annoncé.
Tous deux, le roi et le religieux, se rendirent à Usnach, se joignirent à l’assemblée des hommes d’Erin, et y demeurèrent pendant une quinzaine de jours. Au cours de cette assemblée, une terrible soif [c’est-à-dire une sécheresse] les accabla, si bien que leurs êtres humains furent en grand péril, et que leurs animaux à quatre pattes périrent en grand nombre. Ils eurent alors recours à Ciarán pour qu’il leur apporte secours. Ciarán pria, et il survint alors une pluie [c’est-à-dire une averse] qui, en témoignage du miracle, laissa douze grands cours d’eau en Irlande ; c’est pourquoi Ciarán a droit à une redevance générale dans toute l’Irlande. En présence des hommes d’Irlande, Diarmait rendit alors hommage à Ciarán et lui assura pour toujours ses propres services et ceux de ses enfants.
Par la suite, à l'époque de la fête de Lammas, Ciarán se rendit à l'assemblée de Taillte ; il y accomplit de nombreux prodiges ainsi que des miracles d'une grandeur exceptionnelle. C'est là aussi que se produisit un fait extraordinaire : un homme prêta un faux serment en présence de Ciarán ; en conséquence, un ulcère purulent se développa dans son cou, provoquant la chute de sa tête ; il se mit alors à errer au milieu de l'assemblée des hommes d'Irlande, dépourvu de tête. Cet homme devint le bacuc que les moines gardèrent auprès d'eux à Cluain pendant une longue période — sept années durant. Par la suite, Diarmait régna longtemps sur l'Irlande ; nul roi de cette époque ne fut plus grand ni plus vénéré que lui, ni ne le surpassa par sa prestance, sa sagesse, son éloquence ou l'excellence de son gouvernement royal.
Il arriva jadis que Diarmait donnait un festin : — Mughain, fille de Concraidh mac Duach de l’Eoganacht de Cashel, se tenait à ses côtés — elle qui était la mère du fils de Diarmait , Áedh, et qui, à ce moment même, le portait en son sein. Alors tous ceux qui avaient pris part au festin sortirent sur la pelouse pour se rafraîchir et, tandis qu’ils s’y trouvaient, ils virent s’approcher d’eux sur l’herbe le neveu de Diarmait , Suibne, fils de Colman More. Cent cavaliers, tel était son nombre : des manteaux gris sombre, retenus par des agrafes d’argent, enveloppaient une moitié de la troupe, tandis qu’autour de l’autre étaient des manteaux cramoisis, frangés d’or et d’argent ; sous une moitié de la troupe étaient des chevaux gris sombre, et sous l’autre des chevaux blancs ; ils avaient cinquante lévriers, portant des chaînes de bronze, et tous avaient des boucliers bombés suspendus à leur côté. Au moment même où Suibne entra dans l’assemblée, la femme (Mughain, précisément) poussa un grand cri inarticulé, qui fut entendu de toute la compagnie. « Femme, qu’est-ce donc que cela ? » demanda Diarmait ; « est-ce vers le jeune homme qui vient d’arriver que se porte ta pensée ? » Beg mac De dit : « Tu n’es assurément pas prophétesse ; mais tu as une voyante. » « Découvre donc l’affaire, puisque tu es prophète. » « Je le sais », dit Beg ; « le fils que cette femme porte en elle, c’est lui qui tuera le jeune homme que voici. » Cela se vérifia : Áedh Slaine tua [par la suite] Suibne, qui laissa un fils (Conall mac Suibne), lequel tua à son tour Áedh Slaine. C’est à ce sujet qu’un quatrain fut composé : —
Ils ne tiennent pas juste compte, certains des jeunes hommes : c’est Conall qui tua Áedh Slaine, parce qu’Áedh Slaine avait tué Suibne.
C’est-à-dire : Conall mac Suibne, c’est lui qui tua Áedh Slaine à Loch Sewdy ; Áedh Gustan, le frère de lait de Conall, tua le même jour Áedh Buie, roi de Teffia, et Áedh Roin, roi d’Offaly, à Bruidhen Dachoga ; et ce fut le premier fratricide du clan de Colman et de la descendance d’Áedh Slaine, à savoir Áedh Slaine tuant son parent, Suibne, fils de Colman, puis Conall, fils de Suibne, le tuant à son tour en représailles.
Or, ce même Beg mac Dé était le meilleur voyant de son temps ; c’est encore lui qui, à trois hommes venant de sortir de Tara, dit une parole subtile : « Eh bien », s’étaient dit les trois hommes, « puisque Beg vient vers nous, nous allons lui dire quelque chose : Beg, salut à toi. » « C’est bien », répondit Beg. « Combien de temps y aura-t-il encore des habitants dans la forteresse dont nous venons ? » demanda le premier. « Quelle est la profondeur de la rivière ? » demanda le deuxième. « Quelle est cette année l’épaisseur de la graisse de lard ? » demanda le troisième. « Pas go toin amarach », répondit Beg. C’est lui encore qui parla une fois à neuf hommes à la fois et leur adressa un seul discours qui satisfaisait [c’est-à-dire répondait et résolvait] leurs neuf discours qu’ils lui avaient adressés. C’est encore lui qui, à Tara, énonça devant Diarmait , fils de Cerbhall (à l’époque où les panégyristes officiels célébraient le roi, sa paix et sa bonne conduite), ce qui suit : Black Áedh, fils de Suibne, c’est-à-dire fils du roi de Dalaradia, se trouvait devant Beg mac Dé (or c’était Diarmait qui avait tué ce Suibne et recueilli son fils Áedh mac Suibne pour l’élever), et Beg dit : « Je vois le vaillant chien-loup qui dévastera la brillante demeure. » « Quel chien est-ce, Beg ? » demanda Áedh. « Un cu ruadh [loup] — quelque chien que ce soit — cela pourrait fort bien être toi-même », répondit Beg. « Comment cela pourrait-il être ? » demanda Diarmait . « C’est facile à dire : cette main de Black Áedh, c’est elle, en vérité, qui, dans la maison de Banbhan l’hospitalier, fera entrer dans ta bouche une boisson empoisonnée, alors qu’en même temps tu porteras sur toi une chemise faite à partir d’une seule graine de lin, avec un manteau produit à partir d’une seule brebis ; dans ta corne : de la bière brassée avec un seul grain de céréale ; sur ton plat : du lard provenant d’un porc qui n’a jamais été mis bas ; tandis que c’est la poutre maîtresse de la maison — le faîtage — qui, après que tes ennemis t’auront pour ainsi dire déjà mis à mort, tombera sur ta tête. » « Black Áedh au supplice ! » crièrent-ils tous. « Non », dit Diarmait ; « mais qu’il soit expulsé d’Irlande, et, aussi longtemps que je vivrai, qu’il n’y revienne pas. » Sur quoi, par ordre de Diarmait , Black Áedh fut relégué en exil dans le pays d’Écosse et, aussi longtemps que Diarmait vécut, ne fut pas autorisé à rentrer en Irlande.
Le tribut de Diarmait , ainsi que sa discipline et sa loi, prévalaient généralement dans toute l’Irlande : ses intendants et ses administrateurs, ainsi que ses soldats réguliers en quartiers, étaient présents partout à travers l’Irlande, dans toutes les directions. À cette époque précise, les intendants et les sergents du roi l’accompagnaient en Connacht ; il y avait également le héraut du roi, qui avait coutume de les précéder et de faire une proclamation à toute maison où ils arrivaient en quête d’une hospitalité destinée aux hôtes. Et voici quelle proclamation le crieur faisait entendre : il annonçait que la porte de la ville, ou celle du château, par laquelle ils devaient entrer, devait être démolie devant eux, afin que la lance de Diarmait pût passer transversalement ; chose que, par crainte du roi, nul n’osait manquer d’accomplir devant eux. Mais le Diable — c’est lui qui, avec violence, prit possession [litt. « sauta dans »] du crieur — pour lui inspirer alors le mauvais acte suivant, afin qu’un mal plus grand encore en résultât.
Car ils vinrent un jour à la demeure d’Áedh Guaire, dans le pays des Uí-Maine, en Connacht, dont le château devait nécessairement être percé devant eux et devant la lance du roi. Alors la colère s’empara d’Áedh ; il tua le « garçon à la lance » (c’est-à-dire le crieur), puis, aussitôt, pour échapper à Diarmait , s’enfuit au pays de Muskerry et se plaça sous la protection de l’évêque Senach, car la mère de l’évêque et celle d’Áedh Guaire étaient deux sœurs. Par la suite, Senach l’évêque le conduisit auprès de Ruadhan de Lorrha et le remit à sa protection ; car Ruadhan avait deux sœurs, Cael et Ruadhnait, et ce furent elles qui avaient élevé l’évêque Senach. Ruadhan fit ensuite établir Áedh Guaire parmi les Bretons, car, à cause de Diarmait , il ne pouvait se trouver nulle part en Irlande. Mais telle était l’influence et le pouvoir de Diarmait sur les autres que, à cause de lui, Áedh ne put finalement demeurer ni en Écosse ni chez les Bretons ; si bien qu’il retourna en Irlande auprès de Ruadhan, qui le fit cacher sous terre. Ruadhan se trouvait alors à l’endroit où se trouve aujourd’hui Poll Ruadhain [c’est-à-dire « la fosse de Ruadhan »]. On rapporta au roi qu’Áedh Guaire était de nouveau venu en Irlande et que Ruadhan le tenait caché sous terre.
Alors Diarmait se rendit auprès de Ruadhan et envoya son cocher lui reprendre Áedh Guaire de force. Le jeune homme entra dans le sanctuaire, mais à l’instant même il fut privé de la vue. Le roi, désormais irrité de ce fait, vint auprès de Ruadhan et lui demanda (car il savait que Ruadhan ne dirait pas de mensonge) où se trouvait Áedh Guaire. Ruadhan répondit : « En vérité, je ne sais pas où il est, s’il ne se trouve sous toi même, à l’endroit où tu es. » Le roi sortit alors du sanctuaire et ne prêta plus attention à ce que le religieux avait dit ; mais, par la suite, il se rappela dans son esprit les paroles de Ruadhan et comprit que, dans le sol sous lui, à l’endroit où il s’était tenu, se trouvait Áedh Guaire. Diarmait retourna dans le sanctuaire et vit une chandelle allumée sous lui, dans le sol où se trouvait Áedh Guaire. Il chargea un homme de ses gens (il s’appelait Donnan) de descendre auprès d’Áedh et de creuser la terre qui se trouvait au-dessus de sa tête ; mais ses bras furent aussitôt privés de leur force. Sur quoi il vint auprès de Ruadhan et lui rendit hommage ; l’homme qui avait auparavant été aveuglé lui rendit également hommage, et désormais ils demeurèrent auprès de Ruadhan : ce sont ces deux hommes qui, aujourd’hui, sont réputés saints à Pollruane. Alors Diarmait lui-même entra dans l’église et tira Áedh Guaire du trou dans la terre, qui est aujourd’hui appelé Pollruane. Le roi fit amener Áedh enchaîné à Tara, où, en récompense de toutes ses machinations, Diarmait aurait voulu le faire pendre.
Entre-temps, Ruadhan était allé chercher Brendan de Birr afin de l’emmener avec lui pour reprendre son protégé, et tous deux se rendirent à Tara. Là, ils demandèrent au roi de leur remettre celui dont Ruadhan avait garanti la sécurité ; mais Diarmait répondit qu’à l’égard de celui qui avait enfreint la loi royale, l’Église n’avait aucun droit d’étendre son immunité, car agir ainsi impliquait une violation du droit tant humain que divin. Les religieux entonnèrent alors des psaumes d’imprécation et sonnèrent leurs cloches contre le roi. Cette nuit-là, au même instant, moururent à Tara douze fils de chefs, qui étaient douze jeunes gens placés sous la tutelle du roi ; leurs gardiens respectifs vinrent trouver les religieux et les exhortèrent avec insistance à ressusciter les jeunes gens. Les saints prièrent, et les jeunes hommes furent rappelés à la vie.
Pendant une année entière après cela, ils anathématisèrent Diarmait et le harcelèrent de miracles, lui leur opposant prodige pour prodige. Mais, à la longue, ils n’obtinrent rien de lui, jusqu’à ce que, par l’intermédiaire de l’intendant de la maison, afin de l’amener à dire au roi que, cette fois enfin, les religieux avaient pris une réfection, ils lui promissent le Ciel. L’intendant alla trouver Diarmait et lui dit que les religieux avaient pris un repas, de sorte que, de cette manière [car ce n’était pas vrai], ils avaient pris sur lui l’avantage en matière de jeûne. Cette nuit-là, Diarmait fit un rêve : à Tara se trouvait un grand arbre, dont la cime atteignait les nuages du ciel et dont l’ombre s’étendait sur toute l’Irlande. Il vit cinquante étrangers (parmi lesquels deux étrangers de premier rang) qui abattaient l’arbre ; mais tout ce qu’ils en coupaient était aussitôt reconstitué par lui. Ensemble, ils le chassèrent de l’arbre et le renversèrent à terre, si bien que le fracas de la chute de l’arbre le réveilla. « C’est ainsi », dit Diarmait : « je suis l’arbre ; les étrangers qui l’abattent sont les religieux qui abrègent ma vie, et c’est aussi par eux que je tombe. »
Le lendemain, le roi se leva et se rendit à l’endroit où se trouvaient les religieux : « Vous avez mal agi », dit-il, « en ruinant mon royaume, alors que je soutenais la cause juste. Quoi qu’il en soit », poursuivit-il, « que ton diocèse soit le premier qui soit ruiné en Irlande et, Ruadhan, puissent tes moines t’abandonner ! » Le saint répliqua : « Puisse ton royaume dépérir promptement. » Diarmait dit : « Ton siège sera désert, et les porcs fouilleront tes cimetières. » « Tara sera déserte », dit Ruadhan, « et il n’y aura jamais plus aucune demeure en ce lieu. » Diarmait dit : « Puisse une honteuse difformité atteindre ta personne », et aussitôt l’un des yeux de Ruadhan éclata. Ruadhan dit : « Puisse ton corps être mutilé par tes ennemis, et tes membres dispersés de telle sorte qu’on ne les retrouve pas réunis au même endroit. » Diarmait dit : « Puisse venir un sanglier qui fouille la colline sur laquelle tu seras enterré, et que tes reliques soient dispersées ; puisse également, à l’heure de none, retentir continuellement dans ton cimetière le hurlement des “chiens sauvages” [c’est-à-dire des loups], ainsi que le cri d’alarme chaque soir ; et que ce ne soient pas ses propres moines qui y demeurent. » Ruadhan dit : « Puisse le genou qui ne s’est pas levé en signe de révérence devant moi ne pas être enseveli avec ton corps. » Puis, sur le foyer royal, Ruadhan lança la malédiction des ténèbres noires : que jamais plus, à Tara, aucune fumée ne s’élève de la poutre faîtière.
C’est alors que Diarmait regarda la poutre faîtière de la maison. « Cette poutre t’est hostile ; c’est cette poutre de toiture qui sera un jour projetée sur ton visage, lorsque tu lèveras les yeux vers elle, après que ceux qui viendront d’au-delà de la mer t’auront terrassé. » « Religieux, prends tout ce que tu veux », cria le roi. Alors leur prisonnier leur fut rendu, et les deux parties se séparèrent. Sur quoi Diarmait dit ceci :
Malheur à celui qui livre combat au clergé des églises ; malheur à celui qui voudrait lutter, rendant coup pour coup ; par ceci — par ma dissension et celle de Ruadhan — Tara sera désolée et entièrement dévastée.
Il poursuivit : « C’est une mauvaise chose que vous avez accomplie, religieux : la ruine de mon royaume ; car, dans les derniers temps, l’Irlande ne sera pas en meilleur état qu’elle ne l’aura été à présent. Mais, quoi qu’il en soit, puisse-t-il arriver que, dans ces temps-là, de mauvais chefs, leurs héritiers présomptifs et leurs hommes de guerre prennent leurs quartiers dans vos églises ; et que ce soient leurs propres [c’est-à-dire les habitants eux-mêmes] qui, dans vos maisons, leur ôtent leurs brogues pour eux, tandis que vous serez impuissants à vous en débarrasser. »
Les religieux (leur prisonnier avec eux) prirent le chemin du retour et se rendirent ainsi à Pollruane ; mais auparavant, ils aperçurent trente chevaux gris sombre, d’une forme absolument remarquable, qui sortirent de la mer et vinrent vers eux. Ils les présentèrent au roi ; on éprouva leur vitesse [en la comparant à celle de ses autres chevaux] et ils se révélèrent plus rapides ; mais lesdits chevaux reprirent alors exactement la forme [qu’ils avaient dans la mer] et retournèrent ainsi à l’endroit même d’où ils étaient d’abord venus. Après quoi Diarmait et les religieux vécurent en paix.
C’est alors que Diarmait , une nuit, vit deux hommes s’approcher de lui : l’un, à ce qu’il lui sembla, avait l’apparence d’un religieux ; l’autre, celle d’un laïc. Ils s’avancèrent vers lui, lui ôtèrent son diadème royal, en firent deux diadèmes, chacun des deux hommes en prenant une moitié, car c’est ainsi qu’ils le partagèrent entre eux, puis s’éloignèrent avec cela. Diarmait sortit alors de son sommeil et raconta sa vision. « C’est exactement cela », dirent Beg mac Dé et Cairidh, fils de Finnchaemh [sa mère], qui était le poète de Diarmait : « Nous avons pour toi l’interprétation de ton rêve : ton royaume est arrivé à son terme, ton règne touche à sa fin et, désormais, ta souveraine autorité sur l’Irlande t’est retirée. Une division entre l’Église et les Laïcs — voilà ce qui subsistera désormais ; et ce que préfigure le partage de ton diadème royal, c’est précisément un tel partage de la souveraineté de l’Irlande entre l’Église et l’État. » Il poursuivit : « Un temps viendra où l’Église sera asservie par l’État et où le privilège des terres ecclésiastiques n’existera plus ; mais celles-ci seront exposées au logement forcé de tous. En revanche, le mal s’abattra sur l’État : le fils, le père, le parent [quel que soit son degré de parenté] s’entretueront, et l’arme de chaque homme sera rougie du sang d’un autre. Par la perfidie de tous les hommes, les fruits de la terre périront, ainsi que les glands des arbres et les produits des eaux. »
La fête de Tara est maintenant célébrée par Diarmait : au cours du banquet lui-même, Curnan (fils d’Áedh, fils d’Eochaid Tirmcharna, dont descend le Síol Maelruain du Connacht) tue un homme et se place sous la protection des deux fils de Muirchertach mac Erca : Fergus et Donall, lesquels, à leur tour, le placent sous la garantie de Colum Cille. Le roi le fait mettre à mort pour expier son méfait, et le Connacht se retourne contre Diarmait : il lui intente un procès pour le meurtre de Curnan, fils de leur roi. Diarmait entreprend alors de ravager le Connacht et atteint Cuil Sibrinne, tout près de Cuil Dreimne. Pour venger sur Diarmait la garantie qu’il a violée, Colum Cille rassemble le clan Neill du Nord. Avec lui, Fergus et Donall (les deux fils de Muirchertach mac Erca), Ainmire, fils de Sedna, roi de Cenél Conaill, Muiredach mac Duach, et Áedh, fils d’Eochaid Tirmcharna, se rendent dans le Connacht. Mais, entre les deux armées, Frechan, fils de Tenesan (le magicien de Diarmait), dressa une « barrière magique », et c’est alors que Colum Cille prononça ces paroles : « Pourquoi donc, ô Dieu, ne détournes-Tu pas de nous ce brouillard en Irlande, à travers lequel justice leur est refusée ? »
Une foule se rassemble autour d’une tombe ; c’est un jeune homme mort qu’ils regardent ; c’est mon magicien qui ne vivra plus ; mieux vaudrait que le Fils de Dieu ne secoure pas.
Il est beau comme il réclame réparation pour le meurtre de Baetan devant la foule ; moi, je réclamerai réparation pour elle,pour les blessures de Baetan aux cheveux blonds.
Tuatán (fils de Dimán, fils de Sarán, fils de Cormac, fils d’Eoghan, fils de Niall) arrive alors, renverse la barrière et la franchit d’un seul bond ; mais, de l’autre côté, une lance vient à sa rencontre, le transperce et le tue. De tous les hommes de Colum Cille, il fut alors le seul que la mort atteignit. Diarmait est ensuite vaincu. « C’est fri feinnidh ndremain, c’est-à-dire un cas de [barrière] opposée à un guerrier qui ne voulait pas être arrêté », dit Colum Cille ; c’est de là que s’est imposé le nom de Cuil Dreimne, autrement Cuil Dreimfhéinne.
Diarmait se rendit à Tara et dit de nouveau à Beg : « Fais-moi savoir avec certitude de quelle manière je mourrai. » Beg répondit : « Il n’y a là aucun doute :
Tu partiras de Tara, par-dessus un tertre, depuis un tertre fertile, depuis la terre, depuis la mer, sur les tombes de la Boyne, au-delà de Leca mic Maine, sur Sadb, sur Sadbrann, au-delà de Foibrech, sur Carn Dreimne, sur la rivière Dollad, sur la rivière Daboll, sur la rivière Daibline, sur la rivière Callan, sur Armagh, sur la rivière Torrent, sur Aiss, sur Foidne, entre Callan et Loch Dofomna Deéise. Pour un présage solitaire, Macha lavera ta tête. Tu verras les vaches de Burren. Tu boiras une boisson où se trouve un ver. Un homme sombre, borgne, tuera un porc noir, parmi les meilleurs des porcs. Tu sonderas les profondeurs. Tu vois un brigand sous une couronne ; dans le rath de Beg, tu boiras une boisson de malt faite d’un seul grain ; et c’est là que tu seras étendu, Diarmait .
« Mon royaume après moi — de quelle manière sera-t-il ? » demanda Diarmait ; et c’est alors que Beg prononça ceci : —
Un monde mauvais est maintenant proche : où les hommes seront en servitude, les femmes libres ; les glands feront défaut, les bois seront lisses, les floraisons mauvaises ; nombreux seront les vents, été pluvieux, blé vert ; beaucoup de bétail, peu de lait ; les dépendants seront un fardeau dans chaque pays, les porcs maigres, les chefs mauvais ; mauvaise foi, meurtres incessants ; un monde flétri, des raths en grand nombre. Voici les princes qui te succéderont : — [Le royaume passera] de Niall à Niall, de terre en terre : un Niall par la mer ; un Niall dans le meurtre ; un Niall dans le feu ; un Niall au jour ; un Niall pour abattre chaque nuit, après la destruction d’Ailech.
« Que l’on nous amène nos magiciens », dit Diarmait , « afin que nous sachions si c’est bien la même chose qu’eux et Beg nous ont prédite. » « Il doute donc de moi », dit Beg ; et, dans une grande colère et une vive indignation, il s’éloigna de Diarmait , suivi d’une grande foule qui le suppliait de lui donner une prophétie, et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’il aperçût Colum Cille, qui l’attendait. Il le salua, et Colum Cille dit : « C’est une merveilleuse prophétie ; c’est de Dieu que vient cette grande prescience qui t’est accordée. » « Nous en remercions Dieu », répondit Beg. Colum Cille demanda alors : « Connais-tu le jour de ta propre mort ? » « Religieux, je le connais bien », répondit Beg : « il me reste encore sept années de vie. » « C’est une grande chose pour celui à qui cela est accordé, si toutefois c’est vrai », dit Colum Cille. « Ce n’est pas vrai », dit Beg : « il ne me reste que sept mois de vie. » « C’est encore bien, si c’est vrai », dit Colum Cille. « Ce n’est pas vrai », dit Beg : « il ne me reste de ma vie que sept heures de ce jour — qu’on me donne vite la communion et le sacrifice ! » Alors le religieux le tonsura, lui donna la communion et le sacrifice, et Beg s’en alla [peu après] au Ciel. Or il avait été prophétisé à Beg qu’avant d’atteindre la mort il devait prononcer trois mensonges [comme ci-dessus] ; car, jusqu’à cette heure, jamais il n’avait dit de mensonge. C’est également pour cette raison que Colum Cille était allé à sa rencontre, car il savait que ce jour-là il devait mourir sur-le-champ.
Ses magiciens [mentionnés plus haut] furent alors amenés auprès de Diarmait , et il leur demanda de quelle manière il devait rencontrer la mort. « Par massacre », dit le premier magicien ; « et c’est une chemise faite d’une seule graine de lin, avec un manteau de laine provenant d’une seule brebis, qui seront sur toi la nuit de ta mort. » « Il me sera facile d’éviter cela », dit Diarmait . « Par noyade », dit le deuxième magicien ; « et c’est de la bière brassée avec un seul grain de céréale que tu boiras cette nuit-là. » « Par le feu », dit le troisième devin ; « et du lard provenant d’un porc qui n’a jamais été mis bas — voilà ce qui sera sur ton plat. » Diarmait dit : « Tout cela est invraisemblable. »
Alors, dans sa tournée royale, Diarmait se mit en route et parcourut l’Irlande en suivant la droite [c’est-à-dire en allant vers le sud et l’ouest], car c’était ainsi que le roi de Tara faisait le tour de l’Irlande, à savoir : de Tara vers le Leinster ; de là vers le Munster ; de là vers le Connacht, et enfin à travers la province d’Ulster ; de sorte qu’au terme d’une année de tournée, il atteignait de nouveau Tara à la Samhain, à temps pour accomplir les rites de la Samhain et pour rencontrer les hommes d’Irlande à la fête de Tara.
Un jour donc, alors que Diarmait était en tournée, il vit un guerrier entrer auprès de lui et lui demanda : « D’où viens-tu ? » — « De pas bien loin », répondit-il ; « viens donc passer chez moi une nuit en hôte. » — « Très bien », dit Diarmait , « dis-le à Mughain. » — « Non », répondit-elle : « aussi longtemps que je vivrai, jamais je ne me rendrai à une invitation ; et si tu manges [chez lui], ce sera malgré moi : car aller à une invitation aura [ainsi qu’il a été prophétisé] une mauvaise issue pour toi. »
Avec Banbhan [qui l’avait invité], Diarmait se rendit à Rathbeg, et lorsqu’ils furent installés dans la maison, ils virent entrer une jeune femme gracieuse, vêtue de vêtements d’une rare élégance. « D’où vient cette femme ? » demanda Diarmait . Banbhan répondit : « C’est ma fille et, pour faire dépit à Mughain parce qu’elle n’est pas venue avec moi, cette jeune fille sera cette nuit ton épouse. » « J’en suis fort satisfait », répondit le roi. Pendant que l’on préparait le repas, on leur dressa un lit, et [le repas étant maintenant prêt…]
Banbhan dit à sa fille : « Eh bien, jeune fille, as-tu apporté des vêtements pour le roi ? » « Oui », répondit-elle, et elle lui tendit une chemise et un manteau, que le roi prit et revêtit. « C’est une belle chemise », dirent tous. « Elle est digne de toi », dit Banbhan, « puisqu’elle est faite d’une seule graine de lin : cette jeune fille est une créature pleine de fantaisie ; c’est elle qui a semé une seule graine de lin et en a fait une poignée, laquelle est ensuite devenue tout un sillon. » « C’est un beau manteau », s’écrièrent tous. « Il est beau, en effet », dit Banbhan : « il est fait de la laine d’une seule brebis. »
Alors on leur servit de la viande et de la boisson, et Banbhan dit : « Le lard provenant d’un porc qui n’a jamais été mis bas est excellent. » « Comment cela ? » demanda Diarmait . « C’est facile à expliquer. C’étaient des truies pleines : on les éventra au couteau, de sorte que leurs petits porcelets, encore vivants, furent retirés de leur ventre, puis engraissés par la suite. » « C’est une bonne bière », dirent tous. « Elle est bonne, en effet », dit Banbhan, « et elle est brassée avec un seul grain de céréale : un jour, je sortis pour inspecter mes terres cultivées et je tuai une tourterelle ; dans son jabot, on trouva un seul grain, mais on ignorait de quelle céréale il s’agissait. On le sema néanmoins dans un sillon, et sa récolte remplit une faucillée. On sema de nouveau cette récolte, et voici ce qu’elle a produit sous forme de bière » [littéralement : « voici son grain et sa bière »].
Après cela, Diarmait leva les yeux et dit : « La partie basse de cette maison est neuve, mais sa charpente supérieure n’est pas récente. » Banbhan répondit : « Il était une fois que nous allâmes pêcher en curraghs, et nous vîmes venir vers nous la poutre faîtière d’une maison qui flottait sur la mer. Par curiosité pour cette chose, je fis construire une maison avec elle. » Alors Diarmait dit : « En vérité, la prophétie de Beg et celle des druides concernant ma mort et la fin de mon règne se sont réalisées. C’est la maison qui m’était destinée », dit Diarmait . « Hors du fort, guerriers ! » cria-t-il, et sur-le-champ il bondit lui-même pour sortir. « Non ! Voici ton chemin ! » dit Áedh le Noir, qui se tenait dans l’embrasure de la porte, tout en lui enfonçant une lance dans la poitrine ; elle le transperça de part en part et lui brisa ainsi la colonne vertébrale. Alors Diarmait retourna dans la maison ; à l’extérieur, les gens d’Ulster encerclèrent la demeure, et celle-ci fut incendiée avec ceux qui s’y trouvaient. Diarmait lui-même, cherchant refuge devant les flammes, entra dans la cuve à bière ; et bientôt la poutre faîtière de la maison lui tomba sur la tête, de sorte qu’il mourut [littéralement : « de sorte qu’il en fut mort »].
Ainsi périt le roi ; et son corps fut entièrement consumé, à l’exception de la tête, qui, avec ses reliques, fut transportée à Clonmacnoise et ensevelie dans [le versant appelé] le Claen Ferta, ou autrement le Céite ; car c’est là qu’il avait choisi d’être enterré, lorsqu’il jeûnait à Eglais Bheg, par lequel jeûne il avait été guéri de son mal de tête, après avoir accompli son jeûne contre les saints d’Irlande, ceux-ci lui ayant auparavant refusé sa guérison. C’est au sujet de cette mort que fut prononcé ceci :
Le charme protecteur de Rathbeg — la perte de Diarmait qui fut… l’extinction d’un prince — l’abondance des batailles — malheur à celui qui préparera sa destruction entière.
Et telle est la mort de Diarmait , fils de Cerbhall (ce qui revient à dire cerrbhall, c’est-à-dire ceirrbheol, autrement dit bél cerr).
Fin.
Traduit par nos soins d'après la version anglaise de O'Grady (1892)
Sources: • S. H. O’Grady (1892) - "Aided Diarmada meic Cherbaill" Silva Gadelica, Édimbourg, Williams and Norgate, vol. I, p. 72-82, avec traduction au vol. II, p. 76-88.
• Pierre Crombet pour l'Arbre Celtique