FESTIN DE LA FORTERESSE DES OIES

Mythes, légendes, textes mythologiques
Titre Original: Fled Dúin na nGéd
Cycle(s): cycle des rois
Type(s): Fled & Scél
Manuscrit(s): livre jaune de Lecan

Fled Dúin na nGéd (« Le festin de Dún na nGéd ») — Récit (scél) en irlandais moyen, conservé dans plusieurs manuscrits médiévaux. Son auteur est inconnu ; la composition est généralement située entre 1050 et 1150. L’œuvre appartient à la littérature narrative irlandaise médiévale et non à la chronique historique proprement dite, même si elle s’appuie sur un événement historique réel : la bataille de Mag Rath (Cath Maige Rátha, 637). Les principales sources manuscrites sont le Leabhar Buidhe Lecáin (RIA MS 535, anciennement 23 P 2) ainsi que les manuscrits Stowe MS 23 K 44 et Stowe MS B iv 1) conservés à la Royal Irish Academy. Les grandes éditions modernes sont celle de John O’Donovan (1842), The Banquet of Dun na nGedh, and the Battle of Magh Rath, an ancient historical tale, avec traduction anglaise et notes — édition utilisée ici — et celle de Carl Marstrander (1910), qui fournit le texte irlandais, une introduction et un glossaire.

Un fled et un scél

Le titre révèle déjà la double nature du récit : il s’agit d’un fled, c’est-à-dire un festin royal, mais également d’un scél, un récit plus large qui explique l’origine d’un événement majeur. Le festin de Dún na nGéd commence par l’épisode des œufs d’oies, qui donne son relief au lieu et pose immédiatement la question fondamentale de l’hospitalité royale. La nourriture offerte aux invités n’est pas un simple détail matériel : elle révèle la capacité du roi à maintenir l’abondance et l’équilibre du monde social. Vient ensuite l’épisode du chaudron, qui approfondit cette même question. Le chaudron devient le symbole de la capacité d’un prince à nourrir la multitude et à exercer pleinement sa fonction royale. Les louanges prononcées par les épouses des fils d’Eochaid Buide révèlent alors les qualités propres à chaque héros : générosité, puissance guerrière, richesse et hospitalité. Le festin devient ainsi une véritable épreuve publique où se mesurent les qualités des lignées princières.

Histoire et imaginaire mythique

Le texte est donc à la fois un récit de festin, un récit héroïque et un récit d’origine expliquant une bataille historique. Il mêle mémoire politique, généalogie royale, motifs mythologiques et éléments merveilleux. Les personnages appartiennent pour une large part au cadre historique du haut Moyen Âge irlandais. Domnall mac Áeda, Congal Cláen, les descendants de Conall, les descendants d'Eógan, les Airgialla et les différents rois mentionnés renvoient à des réalités politiques du VIIᵉ siècle. La bataille de Mag Rath (637) correspond à un affrontement conservé dans la mémoire historique irlandaise. Cependant, le récit n’est pas une simple chronique. Il transforme ces événements en une histoire où les actions humaines sont liées à un ordre supérieur.

Le rêve, la prophétie et la vérité

Le songe de Domnall, la prophétie de Máel Coba et la malédiction d’Erc Sláine appartiennent à un imaginaire plus ancien. Le rêve royal est un moyen traditionnel de révéler l’avenir. Le saint, quant à lui, conserve une fonction comparable à celle des anciennes figures de sagesse : il possède une connaissance cachée et sa parole, parce qu’elle est vraie, possède une efficacité sur le monde. La parole de vérité n’est donc pas seulement une information : elle agit sur la réalité.

Le festin royal et l’ordre du monde

Le festin reprend une conception très ancienne de la royauté. Le festin royal n’est pas seulement une réunion de prestige ; il manifeste l’abondance et l’harmonie du royaume. Un manque, même limité à un mets particulier comme les œufs d’oie, devient le signe d’un désordre plus profond. La faute commise envers Erc Sláine n’est donc pas seulement une faute religieuse : elle révèle une rupture entre le roi, la sainteté et l’équilibre du monde.

Erc Sláine : saint chrétien et figure de sagesse

Erc Sláine est particulièrement intéressant par sa double dimension. Historiquement, il appartient à la tradition des premiers évêques irlandais liés à Slane et au christianisme patricien. Mais dans Fled Dúin na nGéd, il prend une dimension plus ancienne : il devient le détenteur de la vérité, celui qui perçoit les conséquences invisibles des actes humains. Sa figure rappelle, dans un cadre chrétien, le rôle traditionnel du sage, du poète inspiré ou du dépositaire de la connaissance.

Vers la bataille de Mag Rath

Le récit se poursuit par la prophétie des druides, l’alliance de Congal Cláen avec différentes puissances extérieures et son départ pour affronter Domnall mac Áeda. L’épisode de Conán Rod, fils du roi d'Alba, introduit des motifs héroïques et merveilleux. Sa filiation royale est reconnue grâce à des épreuves de vérité : la pierre qui ne peut être soulevée par le menteur ou le meurtrier, et les chevaux qui refusent de courir sous celui qui dit faux. Ces motifs appartiennent à la tradition des récits de légitimité royale, où la vérité d’un lignage est confirmée par des signes surnaturels.

La bataille et les trois buadha

La dernière partie rejoint la tradition de Cath Maige Rátha. La bataille oppose Congal Cláen à Domnall mac Áeda. La victoire de Domnall est présentée comme une victoire de la vérité sur le mensonge. Parmi les événements remarquables (buadha) associés à la bataille figurent : la mort de Congal ; la folie de Suibhne, qui ouvre sur la tradition de Buile Shuibhne ; le retour extraordinaire d’un homme d’Alba portant un autre héros attaché à lui. Ces épisodes montrent que la bataille historique devient, dans la tradition littéraire, un événement fondateur chargé d’une dimension merveilleuse.

Fled Dúin na nGéd

Il y eut jadis un roi illustre sur Érin, à savoir Domnall mac Áeda meic Ainmirech meic Sédna meic Fergusa Cennfhoda meic Conaill Gulbain meic Néill Noígíallaig, de la lignée de Túathal Techtmar et d’Úgaine Mór. Or cet Úgaine Mór fit prêter serment, en prenant à témoin le soleil et la lune, la mer , la rosée et les couleurs, ainsi que tous les éléments visibles et invisibles, et de tout ce créature qui est au ciel et sur la terre, que la souveraineté d'Érin appartiendrait à jamais à ses descendants. Et Túathal Techtmar mac Fíachach Finnola fit prêter le même serment, à l'exemple de son ancêtre Úgaine Mór et il stipula que, si la souveraineté d'Érin venait à être disputée à ses descendants en violation de ces serments prêtés sur les éléments, par lesquels il les avait liés, sa postérité conserverait néanmoins la possession légitime de Tara, avec les familles qui en dépendaient ainsi que les anciennes tribus de Tara et de Meath, à perpétuité et pour toujours ; et que, même si un membre de la race d'Úgaine ou de Túathal consentait à céder la souveraineté à un autre, celui-ci ne pourrait toutefois venir résider à Tara, à moins d'avoir attribué aux descendants d'Úgaine Mór et de Túathal Techtmar des terres d'une ancienneté égale à celle de Tara, aussi longtemps qu'il régnerait sur eux ; et qu'à la mort de ce roi, Tara reviendrait à la race d'Úgaine, conformément à l'injonction imposée par Úgaine lui-même aux hommes d'Érin lorsqu'il reçut les otages d'Érin et des contrées s'étendant vers l'est jusqu'à Létha.

Cependant, par la suite, Tara fut frappée d'anathème par saint Rúadán de Lothra et les Douze Apôtres d'Érin, ainsi que par tous les autres saints d'Érin. Dès lors, quiconque obtenait la souveraineté ne trouvait plus de bon augure à résider à Tara depuis qu'elle avait été maudite ; aussi le siège et la résidence de chaque roi qui accédait à la suprême royauté étaient-ils établis dans le lieu qu'il jugeait le plus commode et le plus agréable. Lorsque Domnall mac Áeda, monta sur le trône, il choisit d'abord Dún na nGéd, sur les rives de la Boyne, comme résidence, de préférence à tout autre lieu d'Érin.

Et il éleva sept très grandes enceintes autour de ce fort, sur le modèle de la royale Tara ; il aménagea également les bâtiments de ce fort selon le modèle des demeures de Tara, à savoir la grande enceinte centrale, dans lequel siègent le roi lui-même, les reines, les ollamhs et ceux qui sont les plus éminents dans chacun des arts ; et la Maison de Munster, la Maison du Leinster, le Choeur du Connaught, les Écuries d'Ulster, la Prison des Otages, l'Étoile des Poètes, le lieu ensoleillé de l'unique pilier (ce dernier ayant été construit pour la première fois à Tara par Cormac mac Airt, pour sa fille Gráinne), ainsi que d'autres bâtiments encore.

Une nuit, alors que Domnall dormait dans cette demeure, il eut une vision et un songe : il vit un jeune lévrier, nommé Fearglond, qu'il avait lui-même élevé, surgir de son propre corps, depuis son genou, avec rage et fureur, rassemblant les chiens d'Érin, d'Alba, du pays des Saxons et de Bretagne ; et ceux-ci livrèrent au roi et aux hommes d'Érin qui l'entouraient sept batailles durant les sept jours de la semaine, et un massacre de têtes fut accompli entre eux chaque jour ; mais, au septième jour, les chiens furent vaincus, et dans la dernière bataille le propre chien du roi, du moins le croyait-il, fut tué. Le roi s'éveilla alors de son sommeil et bondit, effrayé, hors de son lit, de sorte qu'il se retrouva nu sur le sol de la maison. L'épouse du roi, fille du roi d'Osraige, passa ses deux bras autour de son cou et lui dit : « Reste avec moi, ô roi », dit-elle, « et ne prête pas attention aux visions de la nuit, et ne sois pas effrayé par elles, car les descendants de Conall Gulban et d'Eógan mac Néill, les Airgialla, la descendance de Colmán, la lignée d'Áed Sláine et les quatre tribus de Tara sont autour de toi cette nuit dans cette maison ; c'est pourquoi, » dit-elle, « demeure ferme et garde ta raison. »

« Bénédiction sur toi, femme », dit-il. « C'est bien que tu m'aies apaisé. » Puis il retourna avec elle dans le lit. Et la reine lui demanda de lui raconter ce qu'il avait vu dans sa vision. « Je ne te le dirai pas, ô reine », répondit-il, « ni à personne d'autre, jusqu'à ce que j'arrive au lieu où se trouve Máel oaba le clerc, mon frère, car c'est lui qui est le meilleur interprète des songes d'Érin. »

Un mois plus tard, le roi se rendit avec cent chars à Druim Dilair, où résidait Máel Coba mac Áeda meic Ainmirech. Celui-ci avait renoncé à la souveraineté d'Érin par amour de Dieu, le créateur des éléments, et vivait là dans un petit ermitage, avec dix femmes et cent clercs chargés d'offrir des messes et de chanter les vêpres aux heures prescrites. Le roi arriva à Druim Dilair, à la demeure de Máel Coba, où il fut accueilli ; un lieu de repos fut préparé pour lui et pour ses gens, et de la nourriture leur fut distribuée jusqu'à ce qu'ils fussent tous rassasiés. Ils demeurèrent là une semaine, et Domnall révéla entièrement son rêve à Máel Coba. Puis il lui dit : « Donne ton jugement sur cela, cher frère. » Máel Coba rougit en entendant le rêve et dit : « Il y a longtemps que les événements montrés dans ce rêve ont été annoncés, ô roi, » dit-il, «  et je vais en donner l'interprétation. Un jeune lévrier dans un rêve, » dit-il, «  est la même chose que le fils d'un roi : tu as deux fils adoptifs bien-aimés, ô roi », dit-il, « à savoir Cobthach Cáem mac Ragallaig meic Úadach (Ragallach étant roi de Connaught) et Congal Cláen mac Scannláin Scíathlethain (Congal étant lui-même roi d'Ulster), L'un ou l'autre de ces deux-là se dressera contre toi, ô roi, et amènera avec lui en Érin les pillards et les fauteurs de mal venus d'Alba, de France, du pays des Saxons et de Bretagne. Ils te livreront, à toi et aux hommes d'Érin , sept batailles, si bien qu'un grand massacre aura lieu entre vous deux ; et, dans la septième bataille qui sera livrée entre vous, ton fils adoptif tombera. Telle est l'interprétation de la vision que tu as vue, ô roi », dit Máel Coba. « Maintenant, il convient que tu prépares un festin, ô roi, » ajouta-t-il, « que tu y invites les hommes d'Érin, que tu obtiennes les otages de chaque province d'Érin, et que tu retiennes aussi enchaînés, jusqu'à la fin d'une année, ces deux fils adoptifs qui sont les tiens, car c'est l'un d'eux qui se dressera contre toi, et parce que le venin se retire de tout rêve au cours de l'année. Ensuite, libère-les et accorde-leur de nombreux joyaux et beaucoup de richesses. »

« Cela ne sera pas fait par moi », dit le roi, « car je préférerais quitter Érin plutôt que d'agir traîtreusement envers mes propres fils adoptifs ; car jamais ils ne se dresseront contre moi, et quand bien même tous les hommes du monde s'opposeraient à moi, Congal ne le ferait pas. » Et alors il dit :

Domnall :

« J'ai vu un mauvais songe,
Cette nuit, après un mois et une semaine,
À cause de lui j'ai quitté ma demeure,
Pour le raconter, pour le dire.

Mon jeune lévrier au caractère estimable,
Fearglond, meilleur que tout chien de chasse,
Me sembla rassembler une meute
Par laquelle il détruisit Érin en une heure.

Rends sur cela un jugement véritable,
Máel Coba, ô clerc ;
C'est à toi qu'il appartient de le faire sans hésiter,
Car tu es voyant et véritable clerc.
 »

Máel Coba :

« Le fils d'un roi et un jeune lévrier
Montrent le même courage et les mêmes exploits ;
Ils ont tous deux la même inclination,
Et dans les rêves ils désignent la même chose.

Le fils du roi d'Ulster, de haute autorité,
Ou le fils du roi de la province du Connaught,
Cobthach — se dressera contre toi de toute manière —
Ou bien son compagnon de jeu, Congal Cláen.
 »

Domnall :

« Que Cobthach se dresse contre moi,
C'est une chose cruelle à dire, car elle est difficile à croire ;
Et le noble Congal ne se lèverait pas
Contre moi pour l'or rouge du monde entier.
 »

Máel Coba :

« Un conseil qui ne nuira à personne,
De ma part à toi, ô descendant d'Ainmire :
De les mettre aux fers pendant une année entière et lumineuse ;
Ta prospérité n'en souffrira pas.
 »

Domnall :

« Hélas pour le juge qui rendrait cette décision,
Car le remords s'emparerait de moi ;
Si je commettais cet acte, il ne me réjouirait pas,
Je n'agirais ni selon le bon sens ni selon la raison.
 »

Après cela, le roi retourna dans sa demeure et prépara un festin pour célébrer l'achèvement de son palais et son accession au trône. Il n'y avait à Érin aucune forteresse comparable à la sienne ; cependant, ni la reine ni Domnall lui-même ne jugeaient harmonieux le son du nom qui lui avait été donné, à savoir Dún na nGéd. Domnall ordonna à ses intendants, à ses légistes et aux percepteurs de ses rentes et de ses tributs de rassembler et d'apporter au festin tous les œufs d'oie qui pourraient être trouvés à Érin, car Domnall ne jugeait pas honorable qu'il existât à Érin une sorte de nourriture qui ne se trouverait pas à ce festin. Tous les préparatifs furent donc réunis pour le festin : vin, hydromel et bière, ainsi que toute autre sorte de nourriture, à l'exception des seuls œufs ; car il n'était pas facile de s'en procurer.

Et les collecteurs parcoururent Meath à la recherche des œufs, jusqu'à ce qu'ils arrivassent à un petit ermitage, dans lequel se trouvait une seule femme, portant sur la tête une capuche noire, et priant Dieu. Les gens du roi virent une troupe d'oies à la porte de cet ermitage ; ils entrèrent dans la maison et trouvèrent un récipient rempli d'œufs d'oie. « Nous avons eu grand succès, » dirent-ils, « car quand bien même nous parcourrions toute Ériu, il ne pourrait se trouver davantage d'œufs d'oie réunis en un seul endroit qu'il n'y en a ici. » « Ce ne sera pas un bon succès, » répondit la femme, « et cela ne contribuera pas au bonheur du festin auquel cette petite quantité de provisions sera apportée. » « Pourquoi cela ? » demandèrent-ils. « C'est évident, » dit la femme : « un saint thaumaturge du peuple de Dieu demeure ici, à savoir l'évêque Erc Sláine ; et son habitude est de rester plongé dans la Boyne, jusqu'à ses deux aisselles, du matin jusqu'au soir, son Psautier devant lui sur la rive, constamment occupé à prier. Son repas, chaque soir à son retour ici, consiste en un œuf et demi, et trois brins de cresson de la Boyne ; il ne vous appartient donc pas de lui enlever le peu de nourriture qu'il possède. » Mais les gens orgueilleux du roi ne lui répondirent rien — car, en cette occasion, ils n'étaient que des gens du peuple sous l'apparence de héros — et ils emportèrent les biens de l'homme juste et du saint, malgré lui. Mais malheur à celui à qui cette petite quantité de nourriture fut apportée, car un grand mal en résulta par la suite ; car Érin ne connut plus, pendant quelque temps, aucune nuit de paix ni de tranquillité, ni ne fut exempte de désir de mal ou d'injustice, à partir de ce moment.

Le saint patron, l'évêque Erc Sláine, vint à sa demeure dans la soirée, et la femme lui raconta comment il avait été dépouillé. Alors l'homme juste se mit en colère et dit : « Ce ne sera pas un heureux présage pour celui à qui cette sorte de nourriture a été apportée ; et que la paix ou le bien-être d’Érin ne résultent pas du festin auquel elle a été apportée ; mais que des querelles, des disputes et des troubles en soient la conséquence pour elle. » Et il maudit le festin aussi durement qu'il lui fut possible de le maudire.

Alors que les gens du roi se trouvaient ensuite à l'assemblée, ils virent un couple s'approcher d'eux, à savoir une femme et un homme ; chacun de leurs membres était plus grand que le sommet d'un rocher sur une montagne ; le tranchant de leurs tibias était plus aigu qu'un rasoir ; leurs talons et leurs jarrets se trouvaient devant eux ; si l'on jetait sur leur tête un sac rempli de pommes, aucune ne tomberait à terre, mais toutes resteraient accrochées aux pointes des poils épais et hérissés qui poussaient sur leur tête. Chacun de leurs membres était plus noir que le charbon ou plus sombre que la fumée ; leurs yeux étaient plus blancs que la neige ; une mèche de leur barbe inférieure faisait le tour de l'arrière de leur tête, et une mèche de leur barbe supérieure descendait jusqu'à couvrir leurs genoux. La femme avait des favoris, mais l'homme en était dépourvu. Ils portaient entre eux une cuve remplie d'œufs d'oie. Dans cet état, ils saluèrent le roi. « Qu'est-ce que cela ? » demanda le roi. « C'est évident, » répondirent-ils : « les hommes d'Érin préparent un festin pour toi, et chacun apporte ce qu'il peut à ce festin ; notre contribution est la quantité d'œufs que nous portons. » « Je vous en suis reconnaissant », dit le roi. On les conduisit dans le palais, et on leur servit un repas de viande et de bière suffisant pour cent personnes. L'homme le consomma entièrement et n'en donna aucune part à la femme. On leur servit un autre repas suffisant pour cent personnes, et cette fois la femme seule le consomma. Ils demandèrent davantage, et un troisième repas, encore suffisant pour cent personnes, leur fut donné ; tous deux le consommèrent ensemble. « Donnez-nous de la nourriture, » dirent-ils, « si vous en avez. » « Sur notre parole, nous ne le ferons pas », dit Cas Cíabach, à savoir l'intendant du roi, « avant que les hommes d'Érin dans leur ensemble ne viennent au festin. » Alors les autres dirent : « Malheur à vous de ce que nous ayons pris part au festin les premiers, car les hommes d'Érin y seront querelleurs, puisque nous appartenons au peuple de l'Enfer. » Et ils annoncèrent de grands maux pour les foules ; puis ils sortirent précipitamment et disparurent dans le néant.

Après cela, furent invités au festin les rois provinciaux d'Érin, ainsi que ses évêques et ses chefs, avec leurs jeunes seigneurs et leurs gardes du corps ; furent également invités les maîtres de toutes les sciences, tant les plus ordinaires que les plus extraordinaires. Voici quels étaient alors les rois provinciaux d'Érin : Congal Cláen mac Scannláin, dans la royauté d'Ulster ; Crimthan mac Áeda Cirr, dans la royauté du Leinster ; et Máel Dúin mac Áeda Bennáin, dans la royauté du Munster, et son frère Illán mac Áeda Bennáin, sur Desmond ; et Ragallach mac Úadach, dans la souveraineté du Connaught ; et Domnall mac Áeda lui-même, dans la haute royauté d'Érin, au-dessus de tous ceux-là.

Toutes ces multitudes — hommes, jeunes gens, femmes et jeunes filles, laïcs et clercs — furent conduites sur la Plaine Verte de Dún na nGéd pour prendre part au festin que Domnall mac Áeda, y avait préparé. Le Haut Roi se leva pour accueillir les rois et dit : « Soyez tous les bienvenus, rois et reines, poètes et ollamhs. » Puis il s'adressa à Congal Cláen, son propre fils adoptif : « Va voir le grand festin qui est préparé dans le palais et apprécie-le, car nul n'est meilleur que toi pour examiner et juger tout ce qu'il voit. »

Alors Congal entra dans la demeure où le festin était préparé et en examina l'ensemble, les mets aussi bien que le vin et la bière. Son regard se porta sur les œufs d'oie qu'il y vit ; il s'en étonna, en mangea une partie de l'un d'eux, puis but un trait après l'avoir goûté. Il ressortit ensuite et dit à Domnall : « Il me semble, » dit-il, « que si les hommes d'Érin demeuraient trois mois dans le palais, il s'y trouverait encore assez de nourriture et de boisson pour eux. » Le roi s'en réjouit, puis alla lui-même inspecter le festin. C'est alors qu'on lui apprit que l'évêque Erc Sláine avait maudit le festin, ainsi que quiconque mangerait des œufs qui lui avaient été enlevés. Le roi aperçut les œufs et demanda qui avait mangé une partie de l'œuf entamé — en désignant celui que Congal avait brisé —, car il savait que le premier à prendre part à un festin frappé de malédiction serait celui qui détruirait Érin et se dresserait contre lui. C'est pourquoi il s'enquit de cet œuf. Tous répondirent : « C'est Congal, ton propre fils nourricier, qui en a mangé. » Le roi en fut profondément affligé, car il éprouvait plus de chagrin de voir Congal avoir été le premier à goûter au festin que si cela était arrivé à n'importe quel autre homme d'Érin ; il avait déjà souvent fait l'expérience de son impétuosité et de son penchant au mal. Après cela, le roi déclara : « Que personne d'autre ne prenne part à ce festin avant que les Douze Apôtres d'Érin n'aient été amenés pour le bénir, le consacrer et, s'ils le peuvent, en détourner la malédiction. »

Tous ces saints furent ensuite réunis et se trouvèrent dans le palais auprès de Domnall. Voici les noms des saints qui s'y rendirent : Findén Mag Bile, Findén Clúain h-Iraird, Colum Cille, Colum mac Crimthainn, Ciarán Clúain mac Nois, Caindech mac hUí Daland, Comgall Beannchair, Brenaind mac Findloga, Brenaind Birra, Rúadán Lothra, Nindid Craibdec, Mobí Clárainech et Molaisi mac Nadfroich. Ceux-ci étaient les Douze Apôtres d'Érin, et chacun d'eux était accompagné de cent saints. Toute cette multitude de saints fut réunie pour bénir et consacrer le festin ; mais ils ne purent détourner la malédiction, parce que Congal avait goûté au festin avant qu'il eût été béni, et ils ne purent neutraliser le venin qui en était résulté.

Après cela, les assemblées prirent place. Le roi s'assit le premier sur le siège d'or. Or, la coutume et la loi voulaient qu'au temps où le Haut Roi d'Érin appartenait aux Uí Néill du Sud, le roi du Connaught fût assis à sa droite ; mais si le Haut Roi était issu des Uí Néill du Nord, le roi d'Ulster devait prendre place à sa droite et le roi de Connaught à sa gauche. Or il n'en fut pas ainsi cette nuit-là. Maelodar Maca, roi des neuf territoires des Airgialla, fut placé à l'épaule droite du roi, tandis que les autres rois provinciaux occupaient les places qui leur revenaient. Il en résulta par la suite un grand mal.

De la viande et de la boisson leur furent ensuite distribuées, jusqu'à ce qu'ils devinssent ivres et gais ; et un œuf d'oie fut apporté sur un plat d'argent devant chacun des rois présents dans la demeure. Mais lorsque le plat et l'œuf furent placés devant Congal Cláen, le plat d'argent se transforma en un plat de bois, et l'œuf d'oie en un œuf de poule aux plumes rouges, comme les prophètes l'avaient annoncé autrefois. Lorsque les Ulates virent cela, ils ne jugèrent pas honorable de rester assis ou de manger après que leur roi, Congal Cláen, eut subi une telle indignité. Après cela, un serviteur de confiance des gens de Congal, nommé Gáir Gand mac Sdúagáin, se leva et dit : « Ce n'est pas un présage de bonne fortune pour toi cette nuit, ô Congal, que de tels grands affronts t'aient été infligés dans la demeure du roi ; à savoir que Maelodar Maca, roi des Airgialla, ait été placé à la place qui t'était due, et qu'un œuf d'oie soit posé sur un plat d'argent devant chaque roi de la demeure, excepté devant toi seul, devant qui l'on place un œuf de poule sur un plat de bois. » Mais Congal ne considérait pas que quoi que ce soit reçu dans la demeure de son bon père nourricier pût être une offense à son égard, jusqu'à ce que le même serviteur se lève de nouveau et lui répète la même remarque, comme il est dit :

« Ce repas que tu as pris cette nuit
Est sans fierté, sans honneur ;
Un œuf de poule venant du roi qui ne t'aime point,
Et un œuf d'oie pour Maelodar.

Je n'avais jamais connu
La noble dignité du roi d'Airgialla,
Jusqu'à ce que je voie Maelodar,
Honoré dans la maison du festin.

Quand bien même un seul roi posséderait, sans contestation,
La race de Conall et d'Eógan,
Et les Airgialla par les exploits de leurs lances,
Il n'occuperait pas ta place.

Que les étrangers puissent rejeter ce repas,
Qui t'est donné dans la demeure de Domnall ;
 »
Dit Gáir Gand : « puisse-t-il ne pas être pour toi un danger,
Si tu prends part au mauvais repas.
 »

La fureur et la folie de l'esprit s'emparèrent de Congal sous l'effet des paroles de ce jeune homme, et la démone de la fureur, Tésiphone, entra dans le creux de son cœur afin de lui suggérer toute sorte de mauvais conseils. Alors il se leva, ceignit sa bravoure ; sa fureur héroïque s'éleva, et son oiseau de vaillance battit des ailes au-dessus de lui. À ce moment-là, il ne distinguait plus l'ami de l'ennemi, comme cela était naturel pour lui, descendant de son ancêtre Conall Cernach mac Amairgin. Ensuite il se précipita en présence du roi. Mais Cas Cíabach, l’intendant du roi, s'approcha de lui ; ne sachant pas que c'était Congal qui se trouvait là, il lui dit de s'asseoir à une autre place et qu'il recevrait nourriture et boisson comme les autres. Mais lorsque Congal entendit cela, il frappa Cas Cíabach d'un coup et le fendit en deux devant tous. Alors tous ceux qui étaient dans la demeure, jusqu'au roi lui-même, furent saisis d'effroi devant Congal lorsqu'ils virent la colère qui l'habitait. Mais Congal dit : « Ne crains pas, Ô roi, car bien que les torts que tu m'as causés soient grands, tu n'as plus besoin de me redouter maintenant ; et je vais exposer devant tous les offenses que tu m'as faites. Le roi qui régnait sur Érin avant toi était Suibne Mend mac Fiachna meic Feradaig meic Muiredaig meic Eogain meic Néill Noígiallaig. Tu ne fus pas soumis à ce roi ; tu allas conclure un accord avec les Ulates, et mon père ainsi que ma propre tribu me confièrent à toi en fosterage. Une femme de ma propre tribu fut envoyée avec moi pour m'allaiter et m'élever auprès de toi ; mais lorsqu'elle arriva dans ta demeure, tu renvoyas cette femme des Ulates dans son propre pays, et tu plaças une femme de ta propre tribu pour prendre soin de moi dans le jardin de la forteresse où tu demeurais. Il arriva qu'un certain jour je fus laissé seul dans le jardin, sans personne pour veiller sur moi ; alors les petites abeilles du jardin s'élevèrent sous la chaleur du soleil, et l'une d'elles déposa son venin dans l'un de mes yeux, si bien que mon œil devint de travers, ce qui m'a valu le nom de Congal Cláen. Tu me fis élever auprès de toi jusqu'à ce que tu fusses chassé par le roi d'Érin, Suibne Mend mac Fiachna meic Feradaig ; alors tu partis auprès du roi d'Alba, m'emmenant avec toi dans cet exil. Tu reçus de grands honneurs de sa part, et toi et le roi d'Alba conclûtes un accord ; il te jura qu'il ne s'opposerait pas à toi tant que la mer entourerait Érin. Tu revins ensuite à Érin, et je revins avec toi, car j'étais en exil avec toi. Nous abordâmes à Traigh Rudhraighe, et là nous eûmes une brève consultation. Ce que tu dis alors fut ceci : "celui que tu amènerais à trahir le roi d'Érin, tu serais tenu de lui restituer son territoire lorsque tu deviendrais toi-même roi d'Érin." Je partis pour cette entreprise, roi, en échange de la promesse que mon héritage me serait entièrement rendu lorsque tu deviendrais souverain d'Érin. Je ne tardai pas jusqu'à atteindre Ailech Neid, où le roi avait alors sa résidence. Le roi sortit sur la plaine, entouré d'une grande multitude des hommes d'Érin, et il jouait aux échecs au milieu de ses gens. J'entrai dans l'assemblée, passant à travers la foule sans la permission de personne, et je portai un coup de ma lance, Gearr Congail, que je tenais en main, contre la poitrine du roi. La pierre qui se trouvait derrière lui reçut le coup, et le sang de son cœur couvrit la pointe de la lance, si bien qu'il tomba mort. Mais tandis que le roi goûtait la mort, il lança vers moi une pièce d'échecs qu'il tenait en main, et elle brisa l'œil difforme de ma tête. J'étais auparavant l'homme à l'œil de travers ; depuis lors, je suis l'homme à l'œil aveugle. Alors les troupes et les gens du roi s'enfuirent, pensant que toi et les hommes d'Alba étiez avec moi, puisque j'avais tué Suibne Mend, le roi. »

« Je revins ensuite auprès de toi, et après cela tu pris la souveraineté d'Érin. Mon père, Scandall Sciathletan, mourut peu après ; alors je vins vers toi afin d'être fait roi [d'Ulster], comme tu me l'avais promis. Tu ne tins pas ta promesse, sinon dans une faible mesure, car tu me privas de la lignée de Conall et de celle d’Eógan, ainsi que des neuf territoires d'Airgialla, la terre de Maelodar Maca, celui-là même qui siège maintenant à ton épaule et que tu as placé à la place d'un roi, me préférant à moi cette nuit, dans ta propre demeure, ô roi  », dit-il. « Et un œuf d'oie fut placé devant lui sur un plat d'argent, tandis qu'un œuf de poule fut placé devant moi sur un plat de bois. Je te livrerai donc bataille, à toi et aux hommes d'Érin, à cause de cela, puisque tu les as rassemblés autour de toi cette nuit », dit Congal. Puis il sortit de la demeure, et les Ulates le suivirent.

Domnall dit aux saints d'Érin qui se trouvaient dans la demeure : « Suivez Congal », dit-il, « et ramenez-le, afin que je puisse lui accorder lui-même la part d'honneur qui lui est due. » Les saints partirent à sa suite et le menacèrent de le maudire avec leurs cloches et leurs crosses, à moins qu'il ne revînt avec eux. « Je jure par ma vaillance, » dit Congal, « qu'aucun clerc parmi vous ne rejoindra vivant la demeure du roi, si moi-même ou un seul Ulates êtes maudits par vous. » Alors la terreur saisit les saints ; sur quoi Congal s'éloigna loin d'eux, et ils le maudirent ensuite. Ils maudirent également Suibne mac Colmáin Chuair meic Cobhthaigh, roi de Dál nAraide, car c'était lui qui leur avait arraché de force la tunique aux multiples couleurs que Domnall avait remise entre les mains de saint Rónán Finn mac Beraig, afin qu'elle fût donnée à Congal. Mais comme Congal avait refusé d'accepter la tunique du roi, Suibne la prit des mains du clerc, malgré lui. C'est à propos de cette malédiction qu'ils prononcèrent contre Congal que furent composés les vers suivants :

« Congal Cláen
N'a tenu aucun compte de la malédiction que nous avons prononcée.
Nous étions vingt-quatre saints — sans mensonge —,
Et chacun possédait l'intercession de cent autres.

Le fils audacieux,
Contre qui nous avons fait retentir la voix des cloches,
Ne devrait pas marcher au combat,
Quand même une douce prospérité s'offrirait à lui.

Grande est la félicité
De celui qui, nombreux ou peu nombreux soient ses guerriers,
Possède le droit royal :
Dieu lui portera véritablement secours.

Grande est la profanation
Que de lutter contre le roi de la noble Daire ;
Remettre une terre entre les mains de Congal,
C'est mettre un os dans la gueule d'un chien.
 »

Après cela, Domnall demanda aux poètes d'Érin de partir à la poursuite de Congal afin de l'arrêter. Les poètes se mirent en route. Lorsque Congal les vit s'approcher, il s'écria : « La générosité de l'Ulster est à jamais ternie, car nous n'avons offert aucun présent aux poètes dans la maison du festin, et les voilà qui nous suivent pour nous en faire reproche. » Les poètes arrivèrent auprès de Congal. Celui-ci leur souhaita la bienvenue et leur offrit de riches présents ; puis ils lui exposèrent le message dont ils étaient chargés. Congal répondit qu'il n'accepterait du roi d'autre condition qu'une bataille, afin de tirer vengeance de l'affront et du déshonneur qui lui avaient été infligés ; et il refusa de revenir avec eux. Il prit alors congé des poètes et poursuivit sa route à travers la province jusqu'à la demeure de Cellach mac Fiachna, frère de son père, auquel il rapporta toute l'affaire depuis le commencement jusqu'à la fin. Cellach était un vieillard d'un âge très avancé. Il n'entendait presque plus ; il ne marchait plus, mais demeurait constamment couché dans un lit clos de bronze, qui lui servait de lit. Toutefois, dans sa jeunesse, il avait été un héros de grand renom. Tandis que Congal lui racontait les événements, Cellach tira son épée, qu'il avait tenue cachée sous son vêtement à l'insu de tous jusqu'à ce que Congal eût achevé son récit, puis il dit : « Je te donne ma parole : si tu acceptes du roi autre chose qu'une bataille, tous les Ulates ensemble ne pourront te sauver de moi, car je te passerai cette épée à travers le cœur. Il n'est pas dans la coutume des Ulates d'accepter une compensation au lieu d'une bataille avant d'avoir tiré vengeance des affronts. J'ai sept vaillants fils ; ils iront avec toi au combat. Et si j'en avais encore la force, j'irais moi-même ; les Ulates ne seraient pas vaincus tant que je serais en vie. » Et il prononça alors ces paroles :

« Mon fils, ne te contente pas de moins qu'une bataille,
Quand bien même le roi de Tara demanderait la paix ;
Si tu triomphes, plus grande sera ta gloire ;
Si tu es vaincu, tu en abattras autant que toi-même.

N'accepte ni joyaux ni richesses,
Mais seulement les têtes des braves,
Afin qu'aucun autre roi n'inflige jamais
Un affront à la race de Rudraige.

Scandall Sciathletan avait moins de raisons encore
Lorsqu'il livra bataille à Cúan Chách ;
Il fixa la tête de Cúan sur un rempart,
Pour avoir dit que Scandall s'était flétri.

Fais appeler mes sept fils,
Puisque je ne puis moi-même partir avec toi ;
Quand ils seraient plus nombreux encore,
Ils rejoindraient ton armée.

Dans toutes les grandes batailles que ton père livra
À travers Érin, d'est en ouest,
Je me tenais à sa droite,
Ô fils de mon fidèle frère !

Et dans cette grande bataille que ton père livra à l'est,
Où il massacra les Francs,
Contre le très glorieux roi de France,
Sache, mon fils, que ce n'était pas un jeu d'enfant !
 »

Le vieillard ajouta : « Rends-toi à Alba, dit-il, auprès de ton grand-père Eochaid Buide mac Áedáin meic Gabráin, qui est roi d'Alba. Ta mère est sa fille, et ta grand-mère, c'est-à-dire la mère de ta mère, épouse du roi d'Alba, est la fille du roi de Bretagne, Eochaid Aingces. En vertu de cette parenté, amène avec toi les hommes d'Alba et de Bretagne à Érin, afin de livrer bataille au roi. »

Congal le remercia. Il partit pour l'Alba accompagné de cent guerriers d'élite et ne s'attarda ni sur mer ni sur terre jusqu'à son arrivée à Dún Monaid, où Eochaid Buide mac Áedáin meic Gabráin, roi d'Alba, siégeait entouré des nobles du royaume. Avant d'entrer dans l'assemblée, Congal rencontra Dubdiad, druide, sage et poète du roi, homme doué du don de prophétie et druide de grand renom. Celui-ci souhaita la bienvenue à Congal et lui demanda quelles nouvelles il apportait. Congal lui raconta alors toute l'affaire. Alors Dubdiad prit la parole, et Congal lui répondit :


Dubdiad :

« Mon affection est pour la flotte brillante
Que j'ai aperçue à grande distance ;
Déclare ta noble lignée sans tache,
Et le pays d'où vous êtes venus.
 »

Congal :

« Nous sommes venus de la noble Érin,
Ô jeune homme fier et illustre ;
Et nous sommes venus jusqu'ici
Pour parler à Eochaid Buide.
 »

Dubdiad :

« Si vous êtes venus jusqu'ici
Pour vous entretenir avec Eochaid Buide,
Après votre traversée de la mer,
Je vous offre mon affection.
 »

Après cela, Congal entra dans l'assemblée où se trouvait le roi d'Alba. Le roi et les hommes d'Alba lui souhaitèrent la bienvenue, et il leur raconta son histoire du commencement à la fin. Le roi d'Alba dit à Congal : « Il n'est pas en mon pouvoir de partir avec toi pour livrer bataille contre le roi d'Érin, car lorsque celui-ci fut chassé d'Érin, il reçut de moi honneur et protection. Nous conclûmes un pacte, et je lui promis, en engageant ma parole, que jamais je n'irais l'affronter en bataille. Cependant, tes forces ne seront pas moins nombreuses parce que je ne t'accompagnerai pas, » dit-il, « car j'ai quatre fils, à savoir Áed in errid úaine, Suibne, Congal Mend et Domnall Brecc, l'aîné, qui sont tes oncles maternels. Ce sont eux qui commandent les guerriers et les héros d'Alba; ils iront avec toi à Érin livrer bataille à Domnall. Va toi-même t'entretenir avec eux, là où ils se trouvent actuellement entourés par les hommes d'Alba. » Alors Congal alla auprès d'eux, et ils lui souhaitèrent la bienvenue. Il leur rapporta la proposition du roi, et celle-ci leur plut.

Alors Áed mac Echach Buide, dit à son épouse d'aller demander le chaudron du roi. Elle alla et dit : « C'est dans ma demeure que Congal et les chefs d'Ulster et d'Alba feront halte, et il convient que le chaudron inépuisable (Coire Ainsic) soit donné afin de préparer leur nourriture. »

Pourquoi l'appelait-on le Coire Ainsic ? Il n'est pas difficile de le dire. C'était le chaudron qui rendait à chacun sa juste part, et aucune compagnie ne s'en éloignait insatisfaite ; car quelle que fût la quantité qu'on y mettait, il n'en était jamais retiré après cuisson que ce qui suffisait à l'assemblée selon son rang et sa dignité. Un chaudron de cette sorte se trouvait à Bruiden Dá Derga, où Conaire mac Mess Búachalla, fut tué ; et à Bruiden Blai Bruga, où se trouvait l'épouse de Celtchar mac Uthechair ; et à Bruiden Forgall Monach, auprès de Lusk ; et à Bruiden Mic Cecht, sur Sliab Fuait ; et à Bruiden Mic Dá Thó, où les Connachtiens et les Ulates furent massacrés en se disputant le célèbre porc ; et à Bruiden Dá Choga, où Cormac Conloinges fut tué, ainsi que ses Ulates massacrés autour de lui ; et c'est un chaudron de même nature que possédait aussi le roi d'Alba à cette époque.

Le roi dit à l'épouse de son fils : « En quoi ton mari est-il supérieur à tous les hommes d'Alba, pour que je lui donne mon chaudron ? » Elle répondit : « Jamais il n'a refusé quoi que ce soit à personne ; son hospitalité dépasse le monde. » Ainsi parla la femme :

« Áed n'a point reçu, ne recevra point
Une chose qu'il refuserait à quiconque ;
Sa générosité, de plus, est plus vaste
Que le vaste monde fécond.

Les joyaux de la terre au visage vert,
Que l'homme ou le mortel a découverts,
Ne demeureraient pas, durant l'espace
D'une seule heure, dans la main d'Áed.

Ce qui est dépensé pour les hôtes
Par ses trois frères de grande fierté,
Serait placé sur de petites broches
Par Áed in errid úaine.
 »

Le roi dit : « Je ne te donnerai pas encore le chaudron. » Elle retourna alors auprès de son mari et lui rapporta ce que le roi avait dit. Congal Mend mac Echach Buide, dit à son épouse d'aller demander le chaudron. Elle alla donc et demanda le chaudron afin de préparer la nourriture du roi d'Ulster. Le roi dit : « Quelle vertu possède donc ton mari pour qu'il obtienne le chaudron de préférence au fils pour lequel on venait justement de le demander ? » Elle répondit : « Il n'existe pas de fils de roi meilleur que Congal. Il remporte la victoire dans chaque bataille, et ses armes, lorsqu'elles sont portées dans un pays étranger, rendent légitime ce qui était une possession illégitime. » Ainsi parla la femme :

« Quant à Congal Mend,
Je n'ai point vu de meilleur fils de roi ;
Car tous se courbent dans la bataille
Sous l'abri de son bouclier, même cent têtes.

Lorsque les armes de Congal sont portées
Dans un pays étranger — cause d'envie —,
Un pays légitime en est fait,
Du pays étranger par la force.

Lorsque l'épouse de Congal regarde
Un jeune homme renommé pour sa beauté,
L'homme dont le nom est Congal
Ne prend pas la peine de l'accuser !
 »

Le roi refusa de lui donner le chaudron, et elle s'en retourna raconter tout ce que le roi lui avait dit. Domnall Brecc dit à son épouse d'aller demander le chaudron au roi. Elle alla donc auprès du roi et demanda le chaudron. Il lui demanda : « Quelle qualité possède ton mari de plus que les autres fils pour lesquels le chaudron a été demandé ? » Elle répondit : «  Domnall Brecc n'a jamais reçu de reconnaissance d'aucun roi ; quand bien même Sliab Monaid, s'il était d'or, il le distribuerait en une seule heure. Aucun roi n'a jamais mieux gouverné l'Alba que Domnall Brecc. » Ainsi parla la femme :

« Domnall Brecc,
Domnall mac Echach Buide,
De tout roi, par la bonté de son esprit,
Il n'a reçu aucune reconnaissance.

Tout ce que je dis est vrai, ô roi !
Les poètes de l'Occident le proclament.
Si le grand Sliab Monaid était d'or,
Il le distribuerait ; il ne le garderait pas.

Tout ce que je dis est vrai,
Ô roi, juste dans ton combat.
l'Alba n'a jamais été légitimement obtenue
Par un meilleur roi que Domnall.
 »

Le roi refusa, et la femme revint auprès de son mari, lui rapporta ce que le roi avait dit et comment elle s'était vu refuser le chaudron. Suibne dit à son épouse d'aller demander le chaudron. Elle alla donc et demanda le chaudron. Le roi demanda : « Quelle qualité possède donc ton mari, ma fille, de plus que les autres fils, pour que tu viennes demander le chaudron ? » Elle répondit : « Quatre peuvent être autour du lit d'un seul homme, et un seul homme reçoit le souper de quatre dans la maison de Suibne ; le nombre de ceux qui peuvent y tenir debout ne pourrait y tenir assis, et le nombre de ceux qui peuvent y tenir assis ne pourrait y tenir couchés ; il s'y trouve constamment cent coupes et cent vases d'argent pour distribuer l'hydromel. » Ainsi parla la femme :

« La demeure de Suibne,
Suibne mac Echach Buide,
Le nombre de ceux qui peuvent y tenir debout
Ne le pourraient s'ils étaient assis ;

Et ceux qui y trouvent place assis
Ne le pourraient s'ils étaient couchés.
Un homme avec la part de quatre,
Quatre autour du lit de chaque homme.

Cent gobelets, cent coupes,
Cent porcs, cent quartiers de viande,
Et cent vases d'argent
Sont là-bas, au milieu de sa demeure.
 »

Alors le roi dit : « Ne sois pas mécontente, ma fille, car Dubdiad le druide m'a dit de ne donner mon chaudron à personne cette nuit, mais de le garder moi-même et d'en recevoir mon petit-fils, le roi d'Ulster, ainsi que les hommes d'Alba, cette nuit. Et de plus, ce même Dubdiad m'a dit : "si c'était un chaudron d'or, donne-le à Domnall, l'aîné de mes fils ; si c'était un chaudron d'argent, donne-le à Áed, le plus jeune ; et si c'était un chaudron de pierres précieuses, donne-le à Congal Mend." Mais le chaudron que je possède est le meilleur de tous ceux-là, et s'il devait être donné à quelqu'un, c'est à Suibne qu'il devrait revenir, car cela est un proverbe depuis les temps anciens. Que le chaudron soit donné à la multitude, car la demeure de Suibne est le lieu de rassemblement de la multitude, et jamais aucune compagnie n'en est repartie mécontente. » Et alors le roi dit :

Le Roi :

« Que mon druide sévère décide
Entre les épouses des fils du roi,
À laquelle de ces femmes au teint clair et aux cheveux jaunes
Mon chaudron devra être donné.
 »

Dubdiad :

« S'il était un chaudron d'or,
Avec des crochets d'or pour le déplacer,
Ô Eochaid, toi des foules d'hommes !
Il devrait être donné à Domnall.

S'il était un chaudron d'argent,
Dont ne sortirait ni vapeur ni fumée,
Il devrait être donné au pillard Áed,
Le plus jeune des fils d'Eochaid.

S'il était un chaudron très grand,
Il devrait être donné à Congal au beau vêtement,
Cet homme renommé, de grande prospérité,
Qui rend légitime le bien illégitime.

Le chaudron orné,
Eochaid, grand roi !
Devrait être donné à l'armée,
À Suibne, au milieu de sa demeure.
 »

Le Roi :

« Puisque je suis le souverain d'Alba sans trahison,
Si j'étais roi d'Érin,
Je prononcerais sur les épouses de mes fils
Une bénédiction, que je vais prononcer.
 »

Toute l'armée d'Alba, ainsi que le roi d'Ulster, vinrent cette nuit-là dans la demeure du roi, et ils y furent bien reçus, avec nourriture et boisson. Le lendemain, ils réunirent une assemblée du peuple afin de savoir s'ils iraient avec Congal Cláen en Érin pour livrer bataille à Domnall mac Áeda, roi d'Érin. Ils demandèrent à Dubdiad et à leurs autres druides de leur faire une prophétie, afin de savoir si leur voyage et leur expédition seraient couronnés de succès ; mais les druides leur annoncèrent le malheur et leur défendirent de partir. À cette occasion, Dubdiad prononça ces vers :

« C'est bien, hommes d'Alba !
Quelle cause vous a rassemblés ?
Quelle entreprise occupe votre esprit,
Puisque vous êtes tous aujourd'hui en un seul lieu ?

Car Érin aux nombreuses aventures
N'est pas votre terre natale ;
Malheur à ceux qui partent, par changement de route,
Combattre le roi de Tara.

Un bel homme gris de grande renommée les rencontrera,
Lui dont les exploits sont célébrés ;
Il ne peut être évité, à l'est ni à l'ouest.
Il apportera le massacre aux Albanais.

Ô troupe de nombreux jeunes gens et chevaux !
Le fils d'Áed mac Ainmirech,
Par la vérité de son jugement — sans mensonge —
Est protégé par le Christ.

Malheur à ceux qui ne fuient pas la plaine
Vers laquelle vous allez seulement pour être dispersés ;
Les Gaëls seront en groupes sous le tertre ;
Vous partez, mais mieux vaudrait rester.

Malheur à ceux qui ne fuient pas la vallée ;
Vous serez vaincus en terre d'Érin ;
Pas un seul d'entre vous ne portera sa tête,
Mais la vendra au roi d'Érin.

Mille têtes seront le commencement de votre massacre,
Autour du grand et bel homme, roi d'Ulster ;
Ce nombre sera abattu parmi les hommes d'Alba,
Et mille autres encore.

Les loups et les bandes de corbeaux
Dévoreront les têtes de vos héros.
Jusqu'à ce que le fin sable pur soit compté,
Les têtes des Ulates ne seront pas dénombrées.

Mais la prophétie ne sert vraiment à rien
Lorsque les obstinés sont au bord de la destruction !
Vos hommes seront séparés de la souveraineté,
Vos femmes seront privées de bonté constante.
 »

Le roi d'Alba dit alors à Congal : « Il est juste pour toi, » dit-il, « d'aller en Bretagne auprès d'Eochaid Aingces, roi de Bretagne, car l'une de ses filles est mon épouse, et elle est la mère de ta mère. Tu recevras de lui un secours en troupes, et je te conduirai moi-même jusqu'à la demeure du roi de Bretagne, si tu veux y aller. »

Congal le remercia et se mit en route, accompagné de trente navires, vers la Bretagne, jusqu'à ce qu'il parvînt à la résidence du roi. Ses jeunes guerriers annoncèrent au roi et aux chefs de Bretagne que le roi d'Ulster était arrivé. Le roi et les Bretons s'en réjouirent, lui souhaitèrent la bienvenue et lui demandèrent quelles étaient les nouvelles. Il leur exposa alors en détail tout ce qui lui était advenu, ainsi que les événements survenus entre Alba et l'Irlande.

Une assemblée fut ensuite réunie autour de Congal et du reste des Ulates afin de délibérer sur cette entreprise. Alors qu'ils étaient réunis en conseil, ils virent s'avancer vers eux un grand héros, le plus beau des héros du monde ; plus grand et plus haut que tout autre homme ; ses yeux étaient plus bleus que la glace ; ses lèvres plus rouges que les baies fraîches du sorbier ; ses dents plus blanches qu'une pluie de perles ; sa peau plus éclatante que la neige tombée d'une seule nuit. Il portait un bouclier protecteur bordé d'or ; deux lances de combat à la main ; à son côté une épée à pommeau d'ivoire, ornée d'or. Il ne portait pas d'autre équipement guerrier que ceux-là. Sa chevelure était d'or, et son visage était beau et vermeil.

Il s'avança vers l'assemblée. Le roi ordonna qu'on ne lui souhaitât pas la bienvenue avant qu'il fût établi s'il resterait hors de l'assemblée ou s'il viendrait jusqu'au siège où se tenaient le roi et tous les guerriers.

Lorsqu'il fut parvenu à la limite de l'assemblée, il ne s'arrêta pas avant d'avoir atteint l'endroit d'où il apercevait le visage du roi ; puis il s'assit à sa droite, entre lui et le roi d'Ulster. « Pourquoi t'es-tu assis ainsi ? » demandèrent-ils tous. « On ne m'a assigné aucune autre place, » répondit-il ; « et puisque c'est moi-même qui ai choisi celle-ci, s'il en avait existé une meilleure, c'est là que je me serais assis. » Le roi sourit à ces paroles et dit : « En tout ce qu'il a fait, il a eu raison. » Les hommes lui demandèrent alors quelles étaient les nouvelles, et il leur rapporta toutes les nouvelles du monde, car ils pensaient qu'il n'était pas d'histoire sous le ciel qu'il ne connût ; aussi les hommes comme les femmes le prirent-ils en grande affection, tant son visage était avenant que son éloquence était remarquable. Il portait des armes d'une taille prodigieuse, si grandes et si pesantes qu'il ne se trouvait dans toute l'assemblée aucun héros capable de les manier sur le champ de bataille. Ils lui demandèrent alors de quelle race il était et quel était son surnom. Il répondit qu'il n'avait pas coutume de révéler son nom à qui que ce fût et qu'il ne leur ferait connaître ni sa lignée ni son surnom.

Les troupes regagnèrent alors la résidence royale, le laissant seul au-dehors, sur la colline où s'était tenue l'assemblée. Après qu'il y eut demeuré quelque temps, il aperçut un homme qui gravissait la colline dans sa direction. À son vêtement, il reconnut un poète et le salua comme s'il l'avait connu de longue date. Le poète s'assit auprès de lui sur le flanc de la colline et lui demanda quelles étaient les nouvelles. L'autre lui rapporta tout ce qu'il désirait savoir, hormis le nom de sa lignée, qu'il ne lui révéla pas. « Et toi, qui es-tu donc ? » demanda le jeune inconnu. « De quelle race es-tu ? Car je vois que tu es un poète. » « Il se trouve que je suis l'éces (c'est-à-dire le sage et le poète) du roi, » répondit-il, « et je me rends maintenant à la résidence royale. » Survint alors une forte averse mêlée de pluie et de neige. Le jeune homme plaça son bouclier entre le poète et l'averse, laissant ses propres armes et son équipement guerrier exposés à la neige. « Pourquoi fais-tu cela ? » demanda le poète. Il répondit : « Je te le dis : si je pouvais te témoigner une marque de respect plus grande encore, je le ferais en l'honneur de ton savoir. Mais puisque je ne le puis, je puis au moins dire qu'il convient mieux que je supporte la pluie que celui qui possède la science. » Le poète lui en sut gré et lui dit : « Si tu consens à venir cette nuit dans ma demeure, je te procurerai nourriture et hospitalité pour la nuit. » « J'y consens volontiers », répondit l'autre. Ils se rendirent à la demeure du poète, où ils reçurent en abondance nourriture et boisson.

C'est alors que le messager du roi vint chercher le poète. Mais celui-ci déclara qu'il n'irait pas, à moins que le jeune inconnu ne souhaitât qu'il s'y rendît. L'autre répondit qu'il convenait d'aller à l'assemblée. « Car, » dit-il, « il est trois circonstances où un poète obtient les plus riches récompenses : une assemblée, des noces et un festin. Je ne voudrais pas être cause que les hommes de Bretagne soient réunis en un même lieu et s'en retournent sans que tu n'aies rien reçu d'eux. » Ils gagnèrent la résidence royale. Le poète fut assis en présence du roi, tandis que l'autre prit place ailleurs. On leur servit le repas, et ils mangèrent jusqu'à être rassasiés. Avant d'entrer dans la résidence royale, le poète avait averti le jeune inconnu que, si l'on apportait devant lui un os sur un plat, il ne devait pas chercher à le briser. En effet, il y avait dans la maison du roi un jeune guerrier à qui revenait de droit toute moelle d'os ; si quelqu'un brisait un os contre sa volonté, il devait soit lui remettre son poids en or rouge, soit le combattre en duel. C'était un champion qui valait cent hommes. « Fort bien, » répondit l'autre ; « si telle est la compensation due, je ferai ce que j'ai à faire. » Il ne tarda pas à ce qu'on lui apportât un os sur un plat. Il en saisit une extrémité de chaque main, le rompit entre ses deux pouces, puis en mangea la moelle et la chair. Tous les assistants virent ce qu'il avait fait et s'en émerveillèrent. On rapporta l'incident au héros à qui revenait la moelle. Il se leva, transporté de colère ; sa fureur guerrière s'enflamma, avide de tirer vengeance de celui qui avait violé son privilège en mangeant ce qui lui appartenait de droit. Dès que l'autre l'aperçut, il lui lança l'os, qui lui traversa le front et lui perça le cerveau jusqu'au milieu de la tête. Les gens du roi et toute sa maison se levèrent pour le tuer afin de le venger. Mais il se jeta sur eux comme un faucon fond sur une volée de petits oiseaux et fit un tel carnage qu'il y eut plus de morts que de survivants ; ceux qui échappèrent au massacre prirent la fuite. Il revint ensuite s'asseoir à la même place, auprès du poète. Le roi et la reine furent saisis de crainte lorsqu'ils eurent vu ses exploits guerriers, sa fureur héroïque et sa rage de champion déchaînées. Mais il leur dit qu'ils n'avaient rien à craindre de lui, à moins que les gens de la maison ne revinssent de nouveau dans la salle. Le roi ordonna qu'ils n'y revinssent pas. Alors le jeune homme ôta de sa tête son casque d'or ; et son visage, après que l'ardeur du combat eut enflammé son sang, était d'une éclatante beauté.

La reine de Bretagne aperçut la paume et la main du jeune homme et les contempla longuement. Elle admirait surtout l'anneau d'or qu'il portait à la main, car il n'était jamais venu sur terre d'anneau semblable, ni de pierre plus précieuse que celle qui y était enchâssée. La reine demanda alors au héros inconnu quelle était l'histoire de cet anneau. Le héros lui répondit : « Cet anneau appartenait à mon propre père, fils d’Obéid, roi de [lacune] ». Et elle dit :

La Reine :

« D'où es-tu venu, grand héros ?
Qui t'a donné l'anneau d'or ?
Et de quel pays es-tu venu ?
Mon amour va vers tous ceux
Qui portent ta marque.
 »

Le Héros :

« Mon propre père possédait cet anneau,
Le fils du merveilleux Obéid ;
Et la source d'où fut obtenu l'anneau du champion
Fut un héros vaincu en combat singulier.
 »

La Reine :

« Je te le dis à son sujet :
Cela est certain, cela est assuré.
Mon cœur est à jamais lassé,
Depuis que je t'ai contemplé, ô jeune homme.
 »

« Et il me laissa l'anneau après sa mort », dit le héros. Lorsque la reine entendit cela, elle se tordit les mains, se frappa la poitrine, se déchira le visage, puis jeta sa coiffe royale dans le feu, devant tous ceux qui étaient présents ; ensuite elle poussa un grand cri. « Que signifie cela, reine ? » demandèrent-ils tous. « Il est évident, » répondit-elle, « que c'est un fils que j'ai enfanté pour le roi, et qui me quitta il y a vingt ans afin d'apprendre les exploits guerriers à travers le monde. Il possédait l'anneau qui se trouve au doigt de ce jeune homme là-bas, car je le reconnais : c'est moi-même qui l'avais d'abord possédé, jusqu'à ce que mon fils l'emporte avec lui lorsqu'il partit loin de moi. »

Après cela, elle continua à se tordre les mains avec une telle violence qu'ils pensèrent qu'elle allait mourir si elle ne recevait pas immédiatement quelque secours. Alors le jeune homme inconnu s'approcha de la reine et lui dit : « Si tu veux garder mon secret, ô reine, je te donnerai des nouvelles de ton fils. » Elle jura sur son honneur qu'elle garderait le secret. « Je suis ton fils, ô reine ! » dit-il ; « c'est moi qui suis parti loin de toi pour apprendre les exploits guerriers à travers le monde. » Elle ne le crut pas jusqu'à ce qu'elle regardât son épaule droite. « Qu'est-ce donc, reine ? » demanda-t-il. « Ce n'est pas difficile à expliquer, » répondit-elle. « Lorsque mon fils partit loin de moi, je plaçai un grain d'or sous le sommet de son épaule droite comme amulette et comme marque distinctive. Si tu es mon fils, je le retrouverai sur toi. » Elle regarda alors et trouva la marque comme elle l'avait dit. Elle se tordit de nouveau les mains à cause du retour de son fils qu'elle avait pleuré, et elle dit : « Pitoyable est l'acte que tu as voulu accomplir, roi : faire tuer par tes gens, sans aucune faute, le fils unique que nous avons eu tous les deux. » Puis elle raconta comment elle avait retrouvé sur lui la marque dont elle venait de parler. Le roi ne crut pas que celui qui se trouvait devant lui fût son fils. «  Pourquoi ne crois-tu pas tout ce que dit la reine, ô roi de Bretagne ? » demanda Congal. «  Je vais t'en donner la raison », répondit le roi. «  Après le départ de mon fils, il m'arriva un jour d'être dans cette demeure avec une grande assemblée autour de moi. Je vis alors s'approcher une grande troupe : ils étaient cent héros, et un jeune homme aux cheveux rouges marchait devant eux ; il était leur chef. On leur demanda quelles étaient les nouvelles, et le jeune homme aux cheveux rouges répondit qu'il était mon fils et qu'il venait auprès de moi. Tous me demandèrent si cela était vrai, mais je ne leur répondis pas ; j'acceptai qu'il fût mon fils afin que les guerriers de Bretagne ne s'opposent pas à mon règne. Je lui demandai son nom. Il répondit qu'il s'appelait Conán — car tel était le nom de mon premier fils. Je lui ordonnai alors de faire le tour de la Bretagne et de revenir auprès de moi au bout d'un an. Le lendemain, tandis que nous étions réunis dans la même assemblée, nous vîmes approcher une autre grande troupe : ils étaient cent, et un jeune homme aux cheveux blonds marchait devant eux. On lui demanda quelles étaient les nouvelles ; il répondit qu'il était mon fils et qu'il se nommait Conán. Je lui ordonnai de la même manière de faire le tour de la Bretagne. Le troisième jour, nous vîmes arriver une troupe encore plus grande que les deux précédentes : trois cents héros. Devant eux marchait un jeune homme d'une grande beauté, le plus beau des héros du monde, aux cheveux bruns. Il vint à nous et dit qu'il était mon fils et que son nom était Conán. Je lui répondis de la même façon. C'est pour cette raison, ô Congal, que je ne crois pas que ce héros soit mon fils : les trois autres m'avaient menti en face. » « Le mieux serait, » répondit Congal, « si les trois autres revenaient à la résidence, de les faire combattre en duel avec ce héros ; et celui d'entre eux qui sortirait vainqueur, tu l'adopterais comme ton fils. » «  J'y consens », dit le roi.

Ils restèrent ainsi cette nuit-là, et tôt le matin Conán Rod — qui était le véritable fils du roi — se leva et sortit pour regarder le cours d'eau qui se trouvait près du palais. Il observa les nuages dans le ciel et dit : « Je vois un nuage de sang au-dessus de Conán Ruad, et un nuage de sang au-dessus de Conán Find ; mais je n'en vois aucun au-dessus de Conán Donn. Ô dieux du ciel, » dit-il, « qu'est-ce qui pourra sauver Conán Donn de tomber sous ma main ? Car les deux autres ConánConán :
• Conán Rúad
• Conán Find
tomberont par moi.
 » Et il dit :

« Je vois trois héros dans la plaine,
Avec des vêtements beaux et merveilleux ;
Au-dessus d'eux, en cette heure de colère,
Se trouve un nuage de sang profondément rouge.

Un nuage de sang est au-dessus de Conán Ruad,
Ce qui lui annonce la défaite ;
Le même est au-dessus de Conán Find,
Celui au bel habit de combat.

Il n'est pas venu une épée, il n'est pas venu un bouclier,
Il n'est pas venu un équipement de guerre pour vaincre un chef,
Il n'est pas venu un héros portant bravoure et vaillance,
Dont je n'accepterais pas le défi.

Il n'y a pas au-dessus de Conán Donn
Un nuage de sang que je puisse voir.
Je rougirai aujourd'hui mes lames
Sur les ConánConán :
• Conán Rúad
• Conán Find
• Conán Donn
que je vois.
 »

Après cela, il vit une grande troupe venir vers lui en traversant le pont qui était jeté sur le cours d'eau. Il aperçut devant eux un grand héros aux cheveux rouges, qu'il reconnut. Et Conán Rod lui dit : « De quoi voudrais-tu voir ce pont rempli ? » L'autre répondit : « D'or et d'argent. » « Il est vrai, » dit l'autre, « que tu n'es pas un fils de roi, mais le fils d'un artisan qui fabrique quelque chose en or ou en argent ; et tu mourras ici. » Ils engagèrent alors un combat singulier, et Conán Rúad fut tué. Et le fils du roi, Conán Rod, dit aux gens de celui qu'il avait tué : « Si l'un de vous veut dire si j'ai bien jugé ce héros, je vous épargnerai. » « Certainement, » répondirent-ils, « personne n'a jamais mieux jugé quelqu'un que tu n'as jugé notre seigneur ; car il était le fils d'un artisan de Bretagne du Nord, et ayant appris que le roi n'avait pas de fils, il vint, par orgueil, déclarer qu'il était le fils du roi. »

Le deuxième homme arriva au pont, et il lui posa la même question. Il répondit qu'il aimerait plutôt voir le pont rempli de vaches, de chevaux et de troupeaux que de toute autre chose. « C'est vrai, observa l'autre, tu n'es pas le fils du roi, mais le fils d'un propriétaire terrien, ou d'un homme possédant richesses et fortune. » Alors il se jeta sur lui, lui trancha la tête, et demanda à ses gens s'il l'avait bien jugé. « Certainement », répondirent-ils.

Ils virent bientôt une troisième troupe venir vers eux : à la tête de cette troupe se trouvait un grand héros, avec trois cents hommes derrière lui. Conán alla à sa rencontre au même pont et demanda : « De quoi voudrais-tu voir ce pont rempli ? » Il répondit : « Je voudrais le voir rempli de héros et de champions ayant la même valeur et la même bravoure que moi. » « C'est vrai, » observa Conán, « tu es le fils d'un roi, mais pas du roi de Bretagne. » « C'est vrai, » répondit l'autre ; « je ne suis pas fils du roi de Bretagne, mais je suis fils du roi de Lochlann. Mon père ayant été tué traîtreusement par son propre frère, ils m'ont chassé immédiatement après avoir tué mon père. Ayant appris que le roi de Bretagne n'avait pas de fils, je suis venu auprès de lui pour lui demander des armées et des forces afin de venger mon père. Voilà la vérité, et je ne lutterai pas avec toi pour un royaume qui ne m'est pas destiné. » Alors ils firent la paix et conclurent un accord. Ils se rendirent au palais où se trouvaient le roi de Bretagne et Congal, et ils racontèrent leurs histoires des deux côtés. Tous furent satisfaits de cette nouvelle ; mais le roi dit : « J'imposerai encore une autre épreuve à ce fils. » « Quelle épreuve ? » demanda Congal Cláen.

« Ce n'est pas difficile, » dit-il. « J'ai une forteresse aux frontières de Bretagne appelée la Forteresse des Deux Lacs. Dans cette forteresse se trouve une noble pierre qui ne bouge pas devant le mensonge, et qu'un meurtrier ne peut déplacer ni soulever. Et j'ai dans cette même forteresse deux chevaux de même couleur, qui jamais ne courront sous un homme qui dit un mensonge. Viens à cette forteresse afin que l'on éprouve sur toi si ce que tu me racontes est vrai. » Cela fut donc fait : Conán souleva la pierre, et les chevaux coururent sous lui. Et le roi dit :

Une pierre qui se trouve à Dún dá Lacha
Vaut son poids en or éclatant.
Elle ne bouge pas devant le mensonge, sans le révéler,
Et un meurtrier ne peut la déplacer.

Mes chevaux également, d'une belle apparence,
Jamais ne bougeront devant le mensonge ;
Mais ils se meuvent devant la vérité juste,
Leur mouvement est rapide et agile.

Pour éprouver si tu es mon fils,
Ô champion brave et puissant,
Je partirai dès ce jour, de bon matin,
Vers la forteresse où se trouve ma pierre.

Après cela, Congal rassembla les forces du pays des Saxons avec leur roi Garb mac Rogairb, et les forces de France avec leur roi Dairbre mac Dormair, et les forces de Bretagne sous Conán Rod, ainsi que les hommes d'Alba sous les quatre fils d'Eochaid Buide, à savoir Áed in errid úaine, Congal Mend, Suibne et leur frère aîné Domnall Brecc. Il conduisit toutes ces forces avec lui et livra bataille à Domnall et aux hommes d'Irlande qui l'entouraient, sur Mag Rath, où il y eut un grand massacre entre eux et où Congal Cláen fut tué. Ce furent les trois faits remarquables qui eurent lieu lors de cette bataille : La victoire remportée par Domnall dans sa vérité sur Congal dans son mensonge. La folie de Suibhne, à cause du grand nombre de poèmes composés à son sujet. Le retour dans son propre pays d'un homme parmi les hommes d'Alba, sans bateau ni navire, avec un autre héros accroché à lui.

Cellach mac Máele Coba, tua Conán Rod, fils du roi de Bretagne, en combat singulier. Tous les autres rois et chefs qui avaient aidé Congal furent tués par la force du combat, à cause de la vérité du prince Domnall mac Áeda meic Ainmirech, et par la puissance de l'illustre guerrier Cellach mac Máele Coba — c'est-à-dire le fils du frère du roi Domnall.

Car il n'y eut aucun héros ni champion de la race de Niall tué dans la bataille dont la mort ne fut vengée par Cellach, par la force du combat et de la lutte. Ainsi, il ne s'échappa de la bataille, parmi les Ulates, que six cents héros, qui fuirent le champ du massacre sous la conduite de Fer Doman mac Imomain, un héros renommé des Ulates. Il ne s'échappa aucun des étrangers, sauf Dubdiad le druide, qui fuit épouvanté hors de la bataille et ne s'arrêta pas avant d'avoir atteint Alba, avec un héros mort attaché à l'un de ses pieds. Car Congal avait attaché ensemble, par une entrave, chacun de deux de ses hommes pendant la bataille, afin que l'un ne puisse pas fuir sans l'autre ; et les descendants de Conall et d'Eógan firent de même, sur l'ordre de Conall mac Baedain meic Nindeda, le célèbre champion royal. C'est ainsi qu'ils livrèrent bataille.

Jusqu'ici le véritable récit du Festin de Dún na nGéd et de la cause de la bataille de Mag Rath.

FIN
Traduit par nos soins d'après le version de O'Donovan (1842)

Sources:
• J. O’Donovan, (1842) - The Banquet of Dun na n-Gedh and the Battle of Magh Rath: An Ancient Historical Tale, Now First Published from a Manuscript in the Library of Trinity College, Dublin, with a Translation and Notes, Dublin, University Press.
• Pierre Crombet pour l'Arbre Celtique