Ingcél Cáech (Ingcél le Borgne) — Personnage de la mythologie irlandais, il est l'une des figures les plus singulières du Togail Bruidne Dá Derga. Il n'est pas simplement un chef de pillards : il est à la fois éclaireur, prophète involontaire et agent du destin. Il est le fils d'un roi d'Alba (l'Écosse des récits irlandais) et le chef des díbergaig brittoniques qui attaquent l'Auberge de Dá Derga. Observateur privilégié de la Maison, il devient le témoin de la catastrophe qu'il contribue lui-même à provoquer.
Ingcél est présenté comme venant d’Alba, et il hérite à la fin de la royauté de son père dans ce même pays. Dans les traditions irlandaises anciennes, l’Alba des récits légendaires désigne généralement le nord de la Grande-Bretagne, un espace souvent associé aux Cruithnes (Pictes). Toutefois, cette identification n’est jamais explicitement formulée dans le texte lui-même, et Ingcél n’apparaît pas dans les listes ou chroniques historiques des rois pictes connues par ailleurs.
Il apparaît à la tête d'une troupe de ravageurs venue attaquer l'Irlande. Pourtant, lorsqu'il arrive devant l'Auberge de Dá Derga, son rôle n'est pas d'abord celui d'un guerrier. C'est lui qui observe l'intérieur de la Maison et qui en rapporte les descriptions détaillées. Chambre après chambre, il voit les occupants, leurs armes, leurs vêtements et leurs particularités. À chacune de ses descriptions, Fer Rogain identifie les personnages et annonce le rôle qu'ils joueront dans la bataille à venir.
Ingcél est ainsi le regard du récit. Le lecteur découvre l'Auberge à travers ses yeux. Son observation est précise, méthodique et presque fascinée. Il ne comprend pas toujours ce qu'il voit, mais il sait reconnaître l'importance extraordinaire des personnages réunis dans la Maison.
Par son apparence, Ingcél appartient également au registre du merveilleux et du monstrueux. Dans le texte, il est décrit comme un être effrayant, marqué par une difformité spectaculaire : un immense œil unique dont l'aspect est détaillé de façon grotesque et surnaturelle. Cette apparence le rapproche des créatures de l'Autre Monde plus que des héros humains ordinaires. Il est un être liminaire, situé entre le monde des hommes et celui des puissances surnaturelles.
Cependant, malgré sa participation à l'attaque, Ingcél n'est pas présenté comme un simple destructeur. À plusieurs reprises, les descriptions qu'il entend suscitent chez certains de ses compagnons admiration ou pitié pour les occupants de l'Auberge. Lui-même paraît parfois davantage préoccupé par l'accomplissement du destin que par le pillage. Son dialogue avec Fer Rogain donne au récit une tonalité presque rituelle : il interroge, l'autre répond, et chaque réponse rapproche un peu plus Conaire de sa fin.
À la différence de la plupart des assaillants, Ingcél survit à la destruction. Le texte précise qu'il fait partie du très petit nombre de rescapés et qu'il retourne ensuite en Alba, où il hérite de la royauté de son père. Cette survie n'est pas anodine : celui qui a vu et annoncé la catastrophe est aussi l'un de ceux qui demeurent pour en porter la mémoire.
Ainsi, Ingcél n'est ni le héros ni le véritable antagoniste du récit. Il est avant tout le témoin de la catastrophe, celui dont le regard révèle l'ordre du monde contenu dans l'Auberge et accompagne son anéantissement inévitable.
Le nom Ingcél est généralement rattaché au vieil-irlandais aincél / aingcél, attesté dans le Dictionary of the Irish Language avec le sens de « bad omen, ill-omened, troublesome ». Les formes aincél, aingcél et ingcél sont données comme variantes d’un même lexème, probablement adjectival à valeur nominale dans les emplois anthroponymiques. Le mot est donc à comprendre comme une lexicalisation signifiant « de mauvais augure ». Dans le Togail Bruidne Dá Derga, ce nom fonctionne ainsi comme un anthroponyme à forte valeur sémantique narrative, associé à la catastrophe et à la destruction.
Le second élément du nom Ingcél Cáech est le vieil-irlandais cáech, adjectif signifiant « borgne », « aveugle d'un œil », et par extension « défectueux de la vue ». Le terme est bien attesté en vieil et moyen irlandais pour désigner une cécité partielle ou un défaut visuel, et fonctionne fréquemment comme épithète descriptive appliquée à des personnages humains ou surnaturels. Dans le cas d’Ingcél, cette épithète renforce sa caractérisation monstrueuse ou liminale, déjà marquée par des descriptions physiques extraordinaires dans le récit. Le nom complet Ingcél Cáech associe ainsi une valeur d’“augure funeste” à une marque corporelle de déficience visuelle, ce qui contribue à sa fonction narrative de témoin inquiétant et de présage de destruction.
Sources: • Ph. Jouët, (2012) - Dictionnaire de la Mythologie et de la Religion Celtiques, Yoran embanner, Fouesnant, 1039p.
• W. Stokes, (1901-1902) - "The Destruction of Dá Derga's Hostel", Revue Celtique, 22, pp. 9–61, 165–215, 282–329, 390–437 ; 23, pp. 1–88.
• Royal Irish Academy. (1913-1976). Dictionary of the Irish Language, Based Mainly on Old and Middle Irish Materials, 7 volumes, Dublin, Royal Irish Academy.
• Pierre Crombet pour l'Arbre Celtique