Le Chronicon Scotorum commence par une déclaration méthodologique : l’auteur annonce qu’il ne donnera pas une histoire complète des Scoti, mais seulement un abrégé des traditions historiques, afin d’éviter la longueur des grands livres d’histoire. Il présente ensuite une chronologie universelle divisée en âges du monde, selon les calculs hébreux et ceux de la Septante(1).
(1) Les Septante désignent la traduction grecque de l’Ancien Testament réalisée, selon la tradition, par soixante-dix (ou soixante-douze) savants juifs à Alexandrie, probablement entre le IIIᵉ et le IIᵉ siècle av. J.‑C.
Le premier âge, d’Adam au Déluge, introduit la tradition de Cessair, fille d’un Grec, qui serait venue en Hibernie avant le Déluge avec cinquante femmes et trois hommes. Le deuxième âge, allant du Déluge à Abraham, introduit Fénius Farsaid, figure fondatrice de la langue gaélique, censée avoir été créée à partir des soixante-douze langues après la destruction de la Tour de Nemrod. Le troisième âge commence avec Abraham et ouvre la série des occupations mythiques de l’Irlande.
Le récit se concentre ensuite sur Partholón, présenté comme le premier occupant de l’Irlande après le Déluge. Avec son peuple, il défriche le pays, crée des plaines, fait apparaître des lacs et des fleuves et livre la première bataille contre les Fomoire, décrits comme des êtres démoniaques sous une apparence humaine. Après plusieurs générations, des morts de chefs et l’apparition de nouvelles eaux, son peuple est frappé par une peste qui l’anéantit. L’Irlande reste alors déserte pendant trente ans avant l’arrivée de Nemed mac Agnomain.
Après Nemed viennent les Fir Bolg, dont l’occupation de l’Irlande est rapportée avec une réserve critique de l’auteur, puis les Túatha Dé Danann, qui vainquent les Fir Bolg et prennent la souveraineté du pays. La chronique poursuit ainsi la succession des peuples mythiques qui occupent l’île avant l’arrivée des Gaëls.
La dernière partie de ce passage est consacrée à Míled mac Bile et à l’origine des fils de Míled. Le récit établit une longue migration qui relie l’Espagne, la Scythie et l’Égypte. Míled se rend en Scythie, puis en Égypte où son peuple apprend les arts du pays. Il épouse Scota, fille du Pharaon, puis retourne en Espagne où il conquiert le pays après plusieurs batailles. C’est dans cette terre que naissent certains de ses fils, notamment Éremón et Érennán, tandis que Donn et Éber seraient nés auparavant en Scythie et en Égypte.
Après la mort de Míled et une catastrophe qui frappe une partie de son peuple, ses descendants prennent la mer vers Érinn. Leur voyage est marqué par plusieurs épisodes légendaires : le séjour sur des îles lointaines, l’arrêt provoqué par le chant des sirènes sur la mer Caspienne, puis la délivrance par le druide Caicher. Ils passent par la Dacie, la Gothie et la Germanie avant d’atteindre l’Espagne, d’où ils repartent finalement vers l’Irlande.
À leur arrivée en Érinn, les fils de Míled débarquent à Inber Scéne. Plusieurs événements tragiques accompagnent cette prise de possession : Érennán meurt en tombant du mât du navire, Donn périt dans une tempête avec une partie de ses hommes, et Scéne, épouse d’Amorgen Glúngel, meurt également, donnant son nom au lieu de son ensevelissement. Trois jours après leur arrivée, les fils de Míled remportent la bataille de Sliabh Mis contre les forces surnaturelles associées aux anciens habitants de l’île et obtiennent la souveraineté d’Érinn.
Ainsi, cette première partie du Chronicon Scotorum organise l’origine des Scoti comme une vaste histoire de fondation : elle part de la chronologie biblique universelle, passe par les peuples mythiques des premières occupations de l’Irlande, puis aboutit à l’arrivée des Gaëls, présentés comme les héritiers légitimes de l’île. Le texte effectue donc une transition progressive entre mythe cosmogonique, mémoire légendaire des invasions et origine dynastique du peuple irlandais.
Le rédacteur semble s’excuser de devoir rapporter une matière peu compatible avec une histoire chrétienne stricte : récits de Déluge, de peuples mythiques, de druides, de dieux anciens et de voyages fabuleux. Il ne rejette pas ces traditions, car elles font partie de la mémoire des Scoti, mais il prend ses distances avec elles. Lorsqu’il demande aux lecteurs de ne pas lui en faire reproche et précise que la faute n’incombe pas au Clann Firbisigh, il indique qu’il transmet simplement une matière héritée des anciens livres. La chronique reste donc chrétienne dans son cadre, tout en conservant les traditions mythiques des origines irlandaises.
Ici commence le Chronicon Scotorum, c'est-à-dire la Chronique des Scoti.
Sache, lecteur, que, pour une raison précise, et afin d'éviter les longueurs, notre intention est de ne présenter dans cet exemplaire qu'un abrégé et un compendium de l'histoire des Scoti, en laissant de côté les développements étendus des livres d'histoire. Nous te prions donc de ne pas nous en faire reproche, bien que nous soyons conscients qu'il s'agit là d'une très grande lacune.
Le premier âge du monde compte 1 656 ans selon les Hébreux, mais 2 242 ans selon les Septante. Tout cela périt dans le Déluge, de la même manière que l'oubli a coutume d'engloutir l'enfance. Cet âge comprend dix générations.
Voici comment les Gaëls expriment la durée de cet âge :
Six années, cinquante et six cents, selon mon calcul ; Mille encore s'ajoutent, d'Adam jusqu'au Déluge.
Calendes, cinquième jour de la semaine, lune 10. Année du Monde 1599.
En cette année, la fille d'un Grec vint en Hibernie ; son nom était Ériu, ou Berba, ou Césair. Cinquante jeunes femmes et trois hommes l'accompagnaient. Ladra était leur guide ; il fut le premier à être enseveli en Hibernie. Les anciens érudits des Scoti ne rapportent pas cette tradition.
Le deuxième âge du monde commence. Il comprend 292 ans selon les Hébreux, comme le dit le poète :
Du Déluge jusqu'à Abraham, heureusement venu au monde, Deux cent quatre-vingt-douze années accomplies et prospères ;
mais, selon les Septante, il dure 940 ans.
Calendes. Année du Monde 1859.
Dix ans plus tard eut lieu la destruction de la Tour. Neuf ans après vint Fénius. Cette année-là, Fénius composa la langue des Gaëls à partir de soixante-douze langues ; il l'enseigna ensuite à Gaedel, fils d'Agnoman, c'est-à-dire la dixième année après la destruction de la tour de Nemrod.
Le troisième âge commence. Il comprend 942 ans et débute avec la naissance d'Abraham, comme le dit le poète :
De cette naissance, sans péril, jusqu'à David, le prince fidèle, Neuf cent quarante-deux années, assurément.
La soixantième année de l'âge d'Abraham, Partholón arriva en Hibernie. Ce Partholón fut le premier à occuper l'Irlande après le Déluge. Il aborda un mardi, le 14 mai, accompagné de huit personnes : quatre hommes et quatre femmes. Par la suite, ils se multiplièrent jusqu'à compter 4 050 hommes et 1 000 femmes.
Partholón défricha quatre plaines en Irlande, à savoir : Mag Tuired, ou Nédara, en Connachta ; Mag Sere, également en Connachta ; Mag Ítha, en Laigin ; Mag Lathrainn, dans le Dál nAraidi ; ainsi que Lecmag, chez les Uí Mac Uais, entre Birr et Camus.
Sept ans après l'occupation de l'Irlande par Partholón le premier homme de son peuple qui mourut fut Fea. Il fut enseveli dans Mag Fea, qui reçut dès lors son nom.
Sous le règne de Partholón survinrent sept irruptions de lacs en Irlande, à savoir : Loch Mesca, Loch Decet, Loch Laighline, Loch Rudraidhe, Loch Echtra, l'inondation marine de Brena, ainsi que Loch Con. Trois ans plus tard eut lieu la première bataille remportée par Partholón. Elle se déroula dans les Slemains de Mag Ítha contre les Fomoire, qui étaient en vérité des démons sous une apparence humaine, chacun n'ayant qu'une seule main et une seule jambe.
L'année suivante mourut Slanga, quatrième chef de l'Irlande. Partholón l'ensevelit sur le Sliabh Slanga, montagne qui porte depuis son nom. L'année qui suivit la mort de Slanga eut lieu l'irruption de Loch Laighline, dont le lac reçut alors son nom. Slanga était le quatrième chef de l'Irlande ; tandis que l'on creusait sa tombe, le lac jaillit. Survint également l'irruption de Loch Echtra, entre Sliabh Modharn et Sliabh Fuaid. Vingt ans plus tard se produisit l'irruption de Loch Rudraidhe, en Ulaid. Cette même année, l'inondation marine de Brena submergea le pays ; elle est comptée comme le septième lac. En effet, Partholón n'avait trouvé en Irlande, avant ces événements, que trois lacs et dix fleuves, à savoir : Loch Luimnigh, Loch Fordremuin, au pied de Sliabh Mis, en Muman, et Finn Loch, dans Irrus Uí Fiachrach. Les dix fleuves étaient : le Buas, entre le Dál nAraide et le Dál Riata ; le Ruirtech, ou rivière Liffey ; la Berba, en Laigin ; la Laoi, en Muman ; la Samaoir, entre les Uí Fiachrach et les les Cenél Conaill ; le Modharn, entre les Cenél Conaill et les Cenél nEógain ; le Finn et le Banna, en Ulmid ; le Muaidh et le Sligech, en Connachta.
Quatre ans après l'irruption de Brena, Partholón mourut. Il fut enseveli à Sen Mag Ealta. Ce lieu est appelé Sen Mag (« la Vieille Plaine »), parce qu'aucun arbre n'y poussa jamais. Le peuple de Partholón demeura en Irlande pendant cinq cent deux ans, ou quatre cent deux ans, selon le chant d'Eochaid. La première peste qui frappa l'Irlande après le Déluge fut celle qui s'abattit sur le peuple de Partholón. Elle commença un lundi 1er mai et dura jusqu'au dimanche suivant. C'est de cette peste du peuple de Partholón que les Tamhlachta (« lieux de sépulture collective ») des hommes d'Irlande tirent leur nom.
Après la mort de Partholón, l'Irlande demeura déserte pendant trente ans, jusqu'à l'arrivée de Nemed mac Agnomain, à Inber Scéne. Il occupa ensuite l'Irlande, comme il est rapporté dans les Invasions de l'Irlande.
Calendes. Année du Monde 2355.
À cette époque, les Fir Bolg occupèrent l'Irlande. Toutefois, cela n'a pas été démontré.
Calendes. Année du Monde 2390.
À cette époque, les Túatha Dé Danann — à savoir Delbáeth, Bress, le Dagda, Nuadu, Ogma et les autres — vainquirent les Fir Bolg.
Calendes. Année du Monde 2544.
Nél mac Féniusa, instruit dans de nombreuses langues, se rendit en Égypte.
Vous avez entendu de ma bouche, ô lecteurs, combien il m'est pénible de supporter le labeur qu'exige la rédaction de cette partie. C'est pourquoi je vous prie, au nom de la véritable amitié, de ne pas m'en faire reproche (si vous en comprenez la raison), car il est certain que la faute n'en incombe pas au Clann Firbisigh.
Calendes.
Alors Míled mac Bile, se rendit d'Espagne en Scythie, puis de Scythie en Égypte, après avoir tué Reflor mac Nemain, comme il est rapporté dans les Invasions de l'Irlande. Il ne faut cependant pas croire que ce voyage eut lieu peu après la mort de Nél en Égypte ; bien des années s'étaient écoulées lorsque Míled quitta la Scythie, après le meurtre de Reflor, à la suite de sa lutte pour la souveraineté de ce pays. Sa grande flotte se composait de cent navires, ainsi que le rapporte le manuscrit de vélin dont cet exemplaire est tiré. Chaque navire transportait quinze familles, ainsi que des guerriers sans épouse. Ils demeurèrent trois mois dans l'île de Taprobane. Ils passèrent ensuite trois autres mois sur la mer Rouge, jusqu'à leur arrivée auprès de Pharaon, roi d'Égypte. Ils y apprirent les arts de ce pays. Ils restèrent huit ans auprès de Pharaon en Égypte, où ils développèrent leurs divers arts et leurs diverses activités. Scota, fille de Pharaon, épousa Míled mac Bile. Par la suite, Míled reprit la mer avec son peuple — accompagné de Scota, fille de Pharaon. Ils passèrent de nouveau par l'île de Taprobane, où ils séjournèrent un mois. Ils contournèrent ensuite la Scythie jusqu'à l'embouchure de la mer Caspienne. Ils demeurèrent immobiles pendant trois nomada(1) sur la mer Caspienne, retenus par le chant des sirènes, jusqu'à ce que le druide Caicher les délivrât. Ils poursuivirent ensuite leur navigation, dépassèrent le cap de Sliabh Rife par le nord et abordèrent en Dacie, où ils séjournèrent un mois. Le druide Caicher leur dit : « Nous ne resterons pas jusqu’à ce que nous atteignions Ériu. » Ils passèrent ensuite par la Gothie, par la Germanie, jusqu’à Brégan, où ils occupèrent l’Espagne. Elle était inhabitée lorsqu’ils y arrivèrent. Ils y demeurèrent trente ans et livrèrent cinquante-quatre batailles contre les Frisons, les Longobards et les Bachra ; et toutes furent gagnées par Míled mac Bile. Ces batailles furent livrées pour le droit sur l’Espagne ; c’est pourquoi il fut appelé « Míl d’Espagne ». Et c’est en cette terre que naquirent les deux fils de Míled, Éremón et Érennán. Ceux-ci étaient les deux plus jeunes. Les deux plus âgés étaient Donn et Éber ; car, à l’est, en Scythie, naquit Donn, et Éber en Égypte.
(1) Nomada (pluriel de nomaid) : terme ancien désignant une période de temps dont la durée exacte n’est pas définie, mais qui semble correspondre à une ennéade, c’est-à-dire une période de neuf jours ou neuf nuits.
Douze familles moururent d’une peste en un seul jour en Espagne, avec leurs trois rois, à savoir : Míled mac Bile, Uige et Oige. Quarante-sept familles et quatre soldats partirent avec les fils de Míled et avec Scota, fille de Pharaon, par mer vers Ériu. Ils arrivèrent ensuite en Ériu, à Inber Sláine. Ils firent trois fois le tour d’Ériu par mer, jusqu’à ce qu’ils parviennent finalement à Inber Scéne. Érennán, le plus jeune des fils de Míled, monta au mât afin de voir à quelle distance ils étaient de la terre. Il y fut noyé, de sorte que ses membres furent séparés par les rochers ; et, au moment de mourir, sa tête fut placée sur la poitrine de sa mère et il poussa un soupir. « Il n’est pas étonnant », dit sa mère, « qu’Érennán soit allé entre deux inber : mais il n’atteignit pas l’inber vers lequel il était venu ; il se sépara de l’inber d’où il était venu. » Ce jour-là survint une terrible tempête, et le navire dans lequel se trouvait Donn mac Míled, avec cinquante hommes, douze femmes et quatre soldats, fut détruit ; ils furent noyés aux Dumacha, dans la mer occidentale, lieu appelé Tech nDuinn.Le jeudi, aux Calendes de mai, le dix-septième jour de la Lune, la flotte des fils de Míled prit possession d’Érinn à Inbher Sgene. Là mourut l’épouse d’Amorgen Glúngel, à savoir Sgene Davilsir, et sa tombe y fut élevée ; c’est pour cette raison que le lieu fut appelé Inbher Sgene. La tombe d’Érennán fut placée de l’autre côté. Le troisième jour après la prise d’Érinn par les fils de Míled, ils livrèrent la bataille de Sliabh Mis contre les démons et les Fomoire ; les fils de Míled remportèrent la victoire et assumèrent peu après la souveraineté d’Érinn ; et ainsi de suite.
Traduit par nos soins d'après le version bilingue de Henessy (1886)
Sources: • W. Hennessy, (1866) - Chronicon Scotorum: A Chronicle of Irish Affairs from the Earliest Times to A.D. 1135, Rolls Series, vol. 46. Londres, 419 p.
• Pierre Crombet pour l'Arbre Celtique
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