La langue gauloise (et autres langues celtiques de l'antiquité)
Indo-Européen :
ǵʰelh₃- > ǵʰl̥h₃-stó- (jaune, vert)
Breton :
glas (vert, bleu)
Vieil irlandais :
glas (vert, bleu)
Gallois :
glas (vert, bleu)
glasto- - Nom que les Gaulois donnaient à une plante tinctoriale, utilisée par les femmes bretonnes pour se teindre le corps à l’occasion de cérémonies religieuses, selon Pline l’Ancien (Histoire naturelle, XXII, 2). L’identification la plus vraisemblable du glastum est le pastel des teinturiers, aussi connu sous le nom de guède (Isatis tinctoria L., 1753). Cette solution est notamment retenue par J. André (1956) et aujourd’hui largement admise dans la littérature archéo-botanique, le pastel étant une plante tinctoriale dont les feuilles permettent, après traitement et oxydation, d’obtenir un pigment bleu à bleu foncé. La principale objection que l’on peut faire à cette identification réside dans l’étonnante comparaison faite par Pline avec le plantago, "le plantain". Pourtant, elle s’explique assez bien si l’on suppose que le glastum est bien le pastel des teinturiers. En effet, la plante adulte ne ressemble pas au plantain, mais durant sa première année, Isatis tinctoria forme une rosette de feuilles basales oblongues à lancéolées qui peut rappeler celle d’un plantain, notamment le plantain lancéolé (Plantago lanceolata L., 1753). La ressemblance disparaît toutefois largement lorsque le pastel développe sa tige florifère.
D’après V. Zech-Matterne (2010) et V. Zech-Matterne & L. Leconte (2010), Isatis tinctoria n’est pas connue dans la flore sauvage de Gaule avant l’âge du Fer et son indigénat européen est incertain ; elle semble se diffuser en Europe à partir du Hallstatt final, vers le VIᵉ s. av. J.‑C., ce qui conduit l’auteure à envisager une introduction ancienne. Des restes carpologiques sont ensuite attestés sur plusieurs sites d’Europe du Nord-Ouest et de Gaule. Leur interprétation n’est toutefois pas uniforme : quelques graines isolées peuvent difficilement permettre de distinguer une plante cultivée d’une adventice, d’autant que les découvertes proviennent généralement de rejets domestiques secondaires. En Gaule, cependant, la répartition des découvertes du Vᵉ s. av. J.‑C. et surtout certaines concentrations - 612 graines à Lattes (Hérault) vers 425-400 av. J.‑C. et 104 à Roissy-en-France (Val-d’Oise) vers 430-380 av. J.‑C. - rendent vraisemblable une mise en culture locale. À Roissy-en-France, la fouille du site de la ZAC Demi-Lune a montré une nette surreprésentation du pastel par rapport aux adventices des cultures, ce qui constitue pour V. Zech-Matterne (2010) et V. Zech-Matterne & L. Leconte (2010) un argument particulièrement fort en faveur d’une culture ; les graines auraient notamment dû être conservées pour assurer les semis, puisque ce sont les feuilles, et non les graines, qui fournissent la matière tinctoriale.
Son utilisation tinctoriale est, elle, directement attestée. Elle ne repose donc pas seulement sur la présence de graines. Des analyses chimiques de fibres et de textiles archéologiques mettent en évidence l’emploi d’un colorant indigo compatible avec la guède dès le VIᵉ s. av. J.‑C., notamment à Hallstatt (Haute-Autriche, Autriche), ainsi qu’à Hohmichele (Altheim, Bade-Wurtemberg, Allemagne), Dürrnberg (Hallein, land de Salzbourg, Autriche), Sainte-Geneviève-des-Bois (Essonne) et Estissac (Aube) ; V. Zech-Matterne (2010) et V. Zech-Matterne & L. Leconte (2010) citent également Lønne Hede (Jutland du Sud, Danemark) pour une période plus récente. Ces données prouvent qu’au cours de la Protohistoire européenne la technique permettant d’extraire et d’utiliser l’indigo végétal pour teindre les textiles était maîtrisée. Elles sont indépendantes des découvertes carpologiques : on ne peut donc généralement pas démontrer sur un même site que les graines retrouvées correspondent précisément à la production du colorant qui a servi aux textiles analysés.
En revanche, aucune preuve archéologique ne démontre l'emploi du pastel pour se colorer le corps. Cette hypothèse repose essentiellement sur les textes antiques, principalement celui de Pline, l’unique source mentionnant le glastum (Histoire naturelle, XXII, 2), et celui de César qui qui qualifie la matière utilisée par les Bretons pour se teindre le corps de uitrum (Guerre des Gaules, V, 14). V. Zech-Matterne (2010) et V. Zech-Matterne & L. Leconte (2010) rapprochent naturellement ces témoignages de l’existence protohistorique du pastel, mais ce rapprochement reste hypothétique : les données carpologiques attestent sa présence et vraisemblablement sa culture, et les textiles démontrent son emploi tinctorial, mais aucun vestige matériel ne permet d’établir son utilisation comme peinture ou teinture corporelle.
L’étymologie de glastum est considérée comme celtique. Le mot latin de Pline paraît être l’adaptation d’une forme gauloise. R. Matasović (2009) reconstruit un proto-celtique *glasto-, qui signifie "vert, bleu", représenté notamment par le vieil irlandais glas, le gallois glas et le breton glas, de même sens. Il envisage de faire remonter cette forme au proto-indo-européen ǵʰl̥h₃-stó-, dérivé de la racine ǵʰelh₃- "jaune, vert". X. Delamarre (2019) estime de son côté que la forme gauloise sous-jacente devait être proche de *glasto- > glasso-. Le nom du pastel aurait donc vraisemblablement signifié quelque chose comme "la plante bleue / bleu-vert". L’étymologie celtique de glastum paraît solide et concorde remarquablement avec la fonction tinctoriale attribuée à la plante.
Sources littéraires anciennes
Pline l’Ancien, Histoire naturelle, XXII, 2 :"On donne dans la Gaule le nom de glastum à une plante semblable au plantain : les femmes et les filles des Bretons s'en teignent le corps, et, noires comme des Éthiopiennes, paraissent, nues, dans certaines cérémonies religieuses."
Sources: • J. André, (1956) - Lexique des termes de botanique en latin, Études et Commentaires, XXIII, Librairie C. Klincksieck, Paris, 343p.
• X. Delamarre, (2019) - Dictionnaire des thèmes nominaux du gaulois (I. Ab- / Ixs(o)-), Les Cent Chemins, 398p.
• R. Matasović, (2009) - Etymological Dictionary of Proto-Celtic, Brill, Leiden-Boston, 556p.
• V. Zech-Matterne, (2010) - "La guède (Isatis tinctoria L.) : une plante cultivée durant l’âge du Fer, en Gaule ?", in : C. Delhon et al. (dir.), Des hommes et des plantes. Exploitation et gestion des ressources végétales de la Préhistoire à nos jours, session "Usages et symboliques des plantes", XXXᵉ Rencontres internationales d’archéologie et d’histoire d’Antibes, 22-24 octobre 2009, Anthropobotanica, 1.2-2010, pp.3-15
• V. Zech-Matterne & L. Leconte, (2010) - "New archaeobotanical finds of Isatis tinctoria L. (woad) from Iron Age Gaul and a discussion of the importance of woad in ancient time", Vegetation History and Archaeobotany, vol.19, n°2, pp.137-142
• Julien Quiret pour l'Arbre Celtique