DESTRUCTION DE L'HÔTEL DE DA DERGA

Mythes, légendes, textes mythologiques
Titre Original: Togail Bruidne Dá Derga
Cycle(s): Cycle d'Ulster

La destruction de l'hôtel de Da Derga / Togail Bruidne Dá Derga — Ce récit s’inscrit dans l’univers des grandes sagas médiévales irlandaises que l’on rattache habituellement au cycle d'Ulster, même s’il en occupe une place un peu à part. Il n’est pas centré sur les exploits de Cúchulainn comme les récits les plus connus de ce cycle, mais il partage avec eux le même monde de rois, de guerriers et de champions liés par l’honneur, les serments et les interdits.

Il se présente comme une longue épopée en prose, typique de la littérature irlandaise ancienne, où le récit est parfois interrompu par des passages en vers et surtout par de grandes descriptions cataloguées. C’est ce qui donne ces longues séquences où les salles de l’Auberge sont décrites l’une après l’autre, comme si le texte déployait une carte complète et ordonnée du monde social et guerrier.

Mais cette organisation très précise, presque systématique, est portée par une tension constante vers la catastrophe. Tout le récit est traversé par une logique de fatalité : les signes, les interdits et les visions annoncent la destruction de l’Auberge et la mort du roi. Le texte avance ainsi comme une grande narration prophétique, où l’ordre du monde est décrit en détail avant d’être anéanti dans la violence finale.

Ainsi, ce n’est pas seulement une histoire de bataille, mais une vision du monde héroïque organisée, puis effondrée, où l’épopée devient presque une méditation sur le destin inévitable des rois et des sociétés humaines.


Manuscrits

Le Togail Bruidne Dá Derga est conservé dans plusieurs manuscrits médiévaux irlandais, transmis de façon fragmentaire ou complète selon les témoins. Les principaux sont les suivants :

Le texte se trouve notamment dans le Lebor na hUidre, conservé à Dublin à la Royal Irish Academy (MS 1229, anciennement 23 E 25, p. 83a–99a), qui constitue l’un des témoins les plus anciens de la tradition. Il est également présent dans le Leabhar Buidhe Lecáin, conservé à la Trinity College Library de Dublin (MS 1318, anciennement H. 2. 16, colonnes 716–739, fac-similé p. 91a–104), qui transmet une version étendue du récit.

Parmi les témoins anglais, on trouve le manuscrit Egerton 1782 de la British Library (f. 108vb–123vb), ainsi qu’un fragment du Egerton 92 (f. 18ra–23v), autrefois rattaché au Book of Fermoy. Le Book of Fermoy lui-même (Royal Irish Academy, MS 1134, anciennement 23 E 29, p. 213a–216b) ne conserve qu’un fragment du texte.

D’autres témoins plus tardifs ou partiels complètent la tradition, comme le manuscrit Additional 33993 de la British Library (f. 4r–5v, début seulement), ainsi que deux manuscrits de la Trinity College Library, MS 1319 (anciennement H. 2. 17, p. 477a–482b) et MS 1337 (anciennement H. 3. 18, p. 528–533). Enfin, on le retrouve également dans le manuscrit MS 1223 de la Royal Irish Academy (anciennement D IV 2, f. 79ra–86ra).

Ainsi, le texte nous est parvenu à travers une tradition manuscrite multiple, dispersée entre Dublin et Londres, avec des versions complètes et de nombreux fragments, témoignant d’une transmission complexe et stratifiée de la saga.


Résumé

Le récit s’ouvre sur la figure de Conaire, roi d’Irlande, dont le destin est déjà pris dans un réseau d’interdits (geasa) qu’il transgresse peu à peu sans pouvoir y échapper. Autour de lui se referme une logique de fatalité : l’expédition des ravageurs menée par Ingcél se met en marche, et tout converge vers l’Auberge de Dá Derga, où le roi est entouré de sa suite. Rien n’est encore arrivé, mais tout est déjà décidé.

C’est alors que le texte s’ouvre sur la grande vision de l’Auberge, décrite chambre après chambre. Ingcél observe, et Fer Rogain nomme et interprète ce qu’il voit : chaque salle contient des groupes d’hommes organisés selon un ordre strict, fondé sur les triades, les ennéades et leurs multiplications. Derrière cette apparente profusion guerrière et sociale, c’est en réalité une image totale du monde qui se dessine, comme si toute la société d’Irlande était condensée dans la Maison elle-même, chaque fonction ayant sa place, sa forme et son destin déjà inscrit dans le combat à venir.

Puis vient l'assaut. Les pillards attaquent et l'ordre minutieusement décrit dans les chambres se transforme en une succession de combats. Les occupants de l'Auberge sortent à tour de rôle, accomplissent les exploits annoncés et infligent souvent de lourdes pertes aux assaillants. Beaucoup survivent, quoique blessés, conformément aux prophéties de Fer Rogain. Conaire, en revanche, demeure prisonnier de son destin : privé de boisson, il meurt au cœur de la destruction. Malgré les prouesses de champions tels que Mac Cecht et Conall Cernach, l'Auberge est finalement prise et le roi périt. Le récit s'achève sur le sort des survivants et sur le souvenir de cette catastrophe devenue légendaire.

Ainsi le récit progresse comme une courbe fermée : d’un monde entièrement ordonné, structuré jusque dans ses nombres, on passe à sa destruction complète, comme si cette perfection même contenait déjà en elle sa propre ruine.

Togail Bruidne Dá Derga

I. Les signes du destin.

Il y avait en Erin (l’Irlande) un roi célèbre et noble nommé Eochaid Feidlech. Un jour, il arriva sur la prairie de Brí Léith et aperçut, au bord d’un puits, une femme tenant un brillant peigne d’argent orné d’or. Elle se lavait dans un bassin d’argent où se trouvaient quatre oiseaux d’or et de petites pierres précieuses violettes incrustées dans le bord. Elle portait un manteau magnifique, bouclé et pourpre, bordé de franges d’argent, retenu par une broche du plus bel or. Sa tunique, longue et à capuchon, était faite de soie verte lisse, brodée de rouge et d’or. De splendides agrafes d’or et d’argent ornaient sa poitrine, ses épaules et ses manches. Le soleil brillait sur elle, faisant étinceler l’or sur la soie verte. Elle avait deux longues tresses blond doré, chacune composée de quatre mèches tressées, avec une perle au bout de chaque mèche. La couleur de ses cheveux semblait être celle de la fleur d’iris en été, ou celle de l’or rouge fraîchement poli.

La femme était là, dénouant ses cheveux pour les laver, les bras passés hors des manches de sa chemise. Ses deux mains étaient blanches comme la neige fraîchement tombée, douces et parfaitement harmonieuses. Ses joues, belles et lumineuses, étaient rouges comme la digitale. Ses sourcils étaient aussi sombres que le dos d’un scarabée. Ses dents ressemblaient à une pluie de perles. Ses yeux étaient bleus comme une jacinthe. Ses lèvres étaient rouges comme les baies du sorbier. Ses épaules étaient très hautes, lisses et d’une blancheur éclatante. Ses doigts étaient longs et d’un blanc pur. Ses mains étaient fines et allongées. Ses flancs, minces, délicats et doux comme la laine, étaient blancs comme l’écume d’une vague. Ses cuisses étaient lisses, chaudes et blanches. Ses genoux étaient ronds, petits, fermes et blancs. Ses jambes étaient droites et blanches. Ses talons étaient parfaitement formés et gracieux. Ses pieds étaient si bien proportionnés qu’aucune mesure n’aurait pu y trouver la moindre différence. L’éclat de la lune brillait dans son noble visage ; la fierté se lisait dans ses sourcils délicatement dessinés ; la lumière de la séduction rayonnait dans chacun de ses yeux royaux. Une fossette charmante ornait chacune de ses joues, dont la couleur changeait parfois entre le pourpre mêlé au rouge du sang d’un jeune veau et l’éclat lumineux de la neige. Sa voix avait une douceur pleine de dignité féminine. Sa démarche était lente, assurée et majestueuse, digne d’une reine. En vérité, parmi toutes les femmes du monde, elle paraissait la plus chère, la plus belle et la plus parfaite que les hommes eussent jamais vue. Le roi Eochaid Feidlech et ses compagnons pensèrent qu’elle venait des collines enchantées du peuple féerique. On disait d’elle : « Toutes sont gracieuses jusqu’à ce qu’on les compare à Étáin. » « Toutes sont aimées jusqu’à ce qu’on les compare à Étáin. » À leurs yeux, aucune femme ne pouvait rivaliser avec Étáin.

Un désir immédiat s'empara du roi. Il envoya donc l'un de ses hommes la retenir. Puis, après s'être fait connaître, il lui demanda qui elle était et dit : « M'accorderas-tu une heure de compagnie ? » « C'est pour cela même que nous sommes venues ici, sous ta protection », répondit-elle. « Dis-moi donc qui tu es et d'où tu viens », dit Eochaid Feidlech. « Il est facile de répondre », dit-elle. « Je suis Étáin, fille d'Etar, roi de la cavalcade des tertres féeriques. Voilà vingt ans que je suis ici, depuis ma naissance dans un tertre enchanté. Les hommes du peuple des tertres, rois comme nobles, m'ont courtisée ; mais aucun n'a rien obtenu de moi, car depuis que je suis capable de parler, je t'aime. Les grands récits de ta gloire et de ta splendeur ont inspiré mon amour d'enfant. Bien que je ne t'aie jamais vu, je t'ai reconnu aussitôt d'après la description que l'on faisait de toi. C'est donc toi que je suis venue trouver. » « Tu n'auras pas à chercher au loin un ami fidèle », dit Eochaid. « Tu seras la bienvenue, et pour toi je délaisserai toute autre femme ; avec toi seule je vivrai aussi longtemps que tu garderas ton honneur. » « Qu'on me donne d'abord le prix de l'épousée qui me revient de droit », dit-elle, « puis ce que je désire. » « Tu auras l'un et l'autre », répondit Eochaid. Et l'on lui remit sept cumals.

Puis le roi Eochaid Feidlech mourut, ne laissant qu'une seule fille, nommée, comme sa mère, Étáin, laquelle était l'épouse de Cormac, roi d'Ulster. Après quelque temps, Cormac, roi d'Ulster, que l'on appelait « l'homme aux trois dons », répudia la fille d'Eochaid, car elle demeurait stérile. Elle ne lui avait donné qu'un seul enfant : une fille, née après qu'elle eut mangé le brouet préparé par sa mère, la femme des tertres féeriques. Alors elle dit à sa mère : « Mauvais est le présent que tu m'as donné : l'enfant que je mettrai au monde sera une fille. » Sa mère répondit : « Cela ne sera pas heureux. Un roi la poursuivra de ses désirs. ».

Puis Cormac épousa de nouveau sa femme, Étáin. Cependant, il nourrissait un désir cruel : il voulait que soit tuée la fille de la femme qu’il avait autrefois répudiée, c’est-à-dire sa propre fille. Pour cette raison, Cormac ne permit pas que l’enfant soit élevée par sa mère. Il ordonna à deux de ses serviteurs de l’emporter jusqu’à une fosse pour l’y abandonner. Mais, alors qu’ils s’apprêtaient à l’y déposer, la petite leur adressa un sourire plein de douceur. À cette vue, leur compassion l’emporta. Au lieu de l’abandonner, ils l’emmenèrent dans l’étable aux veaux des bouviers d’Eterscél, arrière-petit-fils d’Iar et roi de Tara. Là, ils la confièrent à leurs soins. L’enfant fut élevée en secret jusqu’à devenir une excellente brodeuse. Et dans toute l’Irlande, il n’y avait pas de fille de roi plus aimée ni plus estimée qu’elle.

Les serviteurs lui construisirent une maison de vannerie entourée d'une clôture, sans porte, n'ayant pour ouverture qu'une fenêtre et un trou au toit laissant passer la lumière. Les gens du roi Eterscél aperçurent cette demeure et pensèrent que les bouviers y entreposaient leur nourriture. Mais l'un d'eux grimpa et regarda par l'ouverture du toit. Il y vit la plus chère et la plus belle des jeunes filles. La nouvelle fut rapportée au roi, qui aussitôt envoya ses hommes démolir la maison et emmener la jeune fille, sans même demander l'avis des bouviers. Car le roi n'avait pas d'enfant, et ses devins lui avaient prédit qu'une femme d'origine inconnue lui donnerait un fils. Alors le roi s'écria : « Voici la femme qui m'avait été annoncée par la prophétie ! »

Le lendemain matin, alors qu’elle était encore dans la maison, elle vit un oiseau venir à elle par l’ouverture du toit. L’oiseau laissa sa peau d’oiseau sur le sol de la demeure, puis s’approcha d’elle et la saisit. Il lui dit : « Les hommes du roi viennent vers toi pour détruire ta maison et t’emmener de force auprès de lui. Tu deviendras enceinte de moi et tu enfanteras un fils. Ce fils ne devra jamais tuer d’oiseaux. Et il portera le nom de “Conaire, fils de Mess Buachalla”, car sa mère était Mess Buachalla, c’est-à-dire « l’enfant adoptive des bouviers ». »

Puis elle fut conduite auprès du roi, accompagnée de ses frères de lait. Elle fut fiancée au roi, qui lui donna sept cumals, et il donna sept autres cumals à ses frères de lait. Ensuite, ceux-ci furent élevés au rang de chefs, de sorte qu’ils devinrent tous des hommes légitimes, d’où proviennent les deux Fedlimthi Rechtaidi. Elle donna ensuite un fils au roi : Conaire, fils de Mess Buachalla. Et voici les trois requêtes pressantes qu’elle adressa au roi : que l’enfant soit élevé dans trois maisons  — à savoir les frères de lait qui l’avaient elle-même élevée, les deux Maine aux paroles doucesLiens multiples :
• Maine Milscothach
• Maine Móepirt
, et elle-même constituant la troisième. Elle demanda aussi que tout homme d’Irlande qui voudrait agir en faveur de cet enfant donne à ces trois maisons pour la protection du garçon.

C’est ainsi qu’il fut élevé, et les hommes d’Irlande reconnurent aussitôt cet enfant le jour même de sa naissance. D’autres garçons furent élevés avec lui, à savoir Fer Lé, Fer Gair et Fer Rogain, trois arrière-petits-fils de Donn Désa le champion, un guerrier de l’armée de Muc-lesi(?).

Or Conaire possédait trois dons : le don de l’ouïe, le don de la vue et le don du jugement. Et de ces trois dons, il en transmit un à chacun de ses trois frères de lait. Et chaque repas qui lui était préparé, les quatre le partageaient ensemble. Même si trois repas différents étaient dressés, chacun d’eux allait au repas qui lui était destiné. Ils avaient aussi les mêmes vêtements, les mêmes armes et la même couleur de chevaux.

Alors le roi, Eterscél, mourut. Les hommes d’Irlande organisèrent alors une fête du taureau pour déterminer leur futur roi. On avait coutume de tuer un taureau, et un seul homme en mangeait à satiété et buvait son bouillon. Ensuite, on récitait sur lui un charme de vérité pendant qu’il était couché dans son lit. Celui qu’il voyait en rêve devenait roi, mais le dormeur mourait s’il prononçait un mensonge.

II. Conaire et les geasa du roi

Quatre hommes se trouvaient dans des chars sur la plaine du Liffey, occupés à leur jeu : Conaire lui-même et ses trois frères de lait. Alors ses frères de lait vinrent le trouver pour qu’il se rende à la fête du taureau. Le dormeur chargé du festin du taureau, à la fin de la nuit, vit en rêve un homme entièrement nu marchant sur la route de Tara, une pierre dans sa fronde. « J’irai demain à votre suite », dit-il.

Il laissa ses frères de lait à leur jeu, fit tourner son char et son cocher, et se dirigea vers Dublin. Là, il aperçut de grands oiseaux blancs mouchetés, d’une taille, d’une couleur et d’une beauté extraordinaires. Il se lança à leur poursuite jusqu’à épuiser ses chevaux. Les oiseaux avançaient toujours d’un jet de pierre devant lui, sans jamais se laisser rattraper. Il descendit de son char et prit sa fronde pour les viser. Il les poursuivit ainsi jusqu’à la mer. Les oiseaux s’élancèrent alors sur les vagues. Il les rejoignit et les frappa. Les oiseaux quittèrent aussitôt leurs peaux d’oiseaux et se retournèrent contre lui, armés de lances et d’épées. L’un d’eux le protégea et lui dit : « Je suis Némglan, roi des oiseaux de ton père. Et il t’a été interdit de tirer sur les oiseaux, car nul ici ne doit t’être étranger ou ennemi à cause de son père ou de sa mère. » « Jusqu’à aujourd’hui, je n’en savais rien », dit Conaire. « Va cette nuit à Tara », dit Némglan. « C’est là ta place. Une fête du taureau s’y tient, et par elle tu deviendras roi. Un homme nu, marchant à la fin de la nuit sur l’une des routes de Tara, portant une pierre et une fronde, c’est lui qui sera roi. »

C’est ainsi que Conaire se mit en route. Et sur chacune des quatre routes menant à Tara se tenaient trois rois qui l’attendaient, apportant des vêtements pour lui, car il avait été prophétisé qu’il viendrait entièrement nu. Alors on l’aperçut sur la route où se trouvaient ses frères de lait. Ceux-ci le revêtirent d’habits royaux, le firent monter dans un char, et il contracta ses engagements solennels.

Les gens de Tara lui dirent : « Il nous semble que notre fête du taureau et notre charme de vérité sont vains, si ce n’est qu’un jeune homme imberbe que nous avons aperçu dans la vision. » « Cela n’a pas d’importance », répondit-il. « Qu’un roi jeune et noble comme moi reçoive la royauté n’est pas une honte, puisque le lien des engagements de Tara m’appartient de droit par mon père et mon grand-père. » « Excellent ! excellent ! » répondit l’assemblée. Et ils lui donnèrent la royauté d’Irlande. Il dit alors : « Je consulterai des hommes sages afin que moi-même je devienne sage. »

Alors il déclara tout ce qu’il avait appris de l’homme de la vague, qui lui avait dit ceci :
— « Ton règne sera soumis à des interdits (geasa), mais le règne des oiseaux sera glorieux, et voici tes interdits (geasa) : »
— « Tu ne devras pas faire le tour de Tara en tournant vers la droite, ni faire le tour de Brega en tournant vers la gauche. »
— « Tu ne devras pas chasser les bêtes sauvages de Cera. »
— « Et tu ne devras pas sortir de Tara chaque neuvième nuit. »
— « Tu ne devras pas dormir dans une maison dont la lueur du feu est visible de l’extérieur après le coucher du soleil, ni dans une maison dont la lumière est visible du dehors. »
— « Et trois hommes rouges ne devront pas marcher devant toi en se rendant à la maison de quelqu’un nommé Derga (Rouge). »
— « Aucune razzia ne devra être commise sous ton règne. »
— « Après le coucher du soleil, aucune compagnie composée d’un seul homme ou d’une seule femme ne devra entrer dans la maison où tu te trouves. »
— « Et tu ne devras pas arbitrer le conflit de tes deux serviteurs. »

Sous son règne se manifestaient de grandes abondances : chaque année, au mois de juin, sept navires arrivaient à Inver Colptha. À l’automne, les glands de chêne s’élevaient jusqu’aux genoux, et les rivières Bush et Boyne regorgeaient de poissons en juin de chaque année. Une telle paix et une telle bienveillance régnaient que nul ne tuait son semblable en Irlande durant son règne. Et, pour chacun en Irlande, la voix de son voisin semblait aussi douce que les cordes d’une harpe. Du milieu du printemps jusqu’au milieu de l’automne, aucun vent ne venait troubler la queue d’une vache. Son règne n’était ni orageux ni tumultueux.

Or ses frères de lait murmurèrent de ce qu’on leur avait retiré les dons de leur père et de leur grand-père, à savoir le vol, le brigandage, le meurtre des hommes et le pillage. Ils commirent alors les trois vols sur le même homme : un porc, un bœuf et une vache, chaque année, afin de voir quelle punition le roi leur infligerait, et quel tort le vol causerait au roi sous son règne.

Chaque année, le fermier venait se plaindre auprès du roi, et le roi lui disait : « Va et adresse-toi aux trois arrière-petits-fils de Donn Désa, car ce sont eux qui ont pris les bêtes. » Mais chaque fois que l’homme allait parler à ces descendants de Donn Désa, ils manquaient presque de le tuer. Aussi ne retournait-il pas auprès du roi, de peur que Conaire ne venge son tort.

Comme l’orgueil et l’entêtement s’emparèrent d’eux, ils se mirent à piller, accompagnés des fils des nobles d’Irlande. Ils comptaient cent cinquante hommes parmi leurs disciples lorsqu’ils étaient en état de métamorphose de loups-garous dans la province de Connacht, jusqu’au jour où le porcher de Maine Milscothach les aperçut — chose qu’il n’avait jamais vue auparavant. Il prit la fuite. Lorsqu’ils l’entendirent, ils se lancèrent à sa poursuite. Le porcher cria, et les gens des deux Maine vinrent à son secours. Les cent cinquante hommes furent alors capturés avec leurs complices et conduits à Tara. On consulta le roi à leur sujet, et il répondit : « Que chaque père tue son fils, mais que mes fils adoptifs soient épargnés. »

« Laissez, laissez ! » dit chacun. « Cela sera fait pour toi. » « Non vraiment », dit-il, « ce n’est pas une condamnation à mort que j’ai prononcée. Les hommes ne seront pas pendus ; mais que des vétérans les accompagnent afin qu’ils puissent exercer leur pillage contre les hommes d’Alba. »

Ils firent ainsi. Puis ils prirent la mer et rencontrèrent le fils du roi de Bretagne, à savoir Ingcél Cáech, petit-fils de Conmac. Ils rencontrèrent en mer les cent cinquante hommes et leurs vétérans. Ils conclurent une alliance et partirent avec Ingcél, commettant avec lui des actes de pillage.

C’est ainsi que s’accomplit la destruction que son propre élan avait provoquée. C’était la nuit où sa mère, son père et ses sept frères avaient été conviés dans la maison du roi de leur région. Tous furent anéantis par Ingcél Cáech en une seule nuit. Alors les pirates irlandais reprirent la mer en direction de l’Irlande, afin de chercher une destruction en compensation de ce à quoi Ingcél avait droit de leur part.

Sous le règne de Conaire, il y avait une paix parfaite en Irlande, sauf en Thomond où une bataille éclata entre les deux Carbre, qui étaient ses deux frères de lait. Et jusqu’à ce que Conaire intervînt, il était impossible de les réconcilier. Or il lui était interdit, selon ses tabous (geasa), d’aller les séparer avant qu’ils ne se soient rendus auprès de lui. Pourtant, il y alla, bien que cela fût l’un de ses interdits, et il fit la paix entre eux. Il resta cinq nuits auprès de chacun des deux. Or cela aussi était un de ses interdits.

Après avoir réglé les deux querelles, il se rendait à Tara. Ils prirent la route de Tara en passant par Usnech en Meath. Et ils virent des raids venant de l’est et de l’ouest, du sud et du nord ; ils virent des bandes de guerre et des armées, et des hommes entièrement nus. Et le pays des O’Neill du sud était comme une nuée de feu autour de lui.

« Qu’est-ce que cela ? » demanda Conaire. « Il est facile de le dire », répondirent ses gens. « Il est facile de comprendre que la loi du roi s’est effondrée en ce pays, puisque la terre a commencé à brûler. » « Où devrons-nous nous diriger ? » dit Conaire. « Vers le nord-est », dirent ses gens. Alors ils firent le tour de Tara en tournant vers la droite, et celui de Brega en tournant vers la gauche, et les clóenmíla (bêtes maléfiques ?) de Cera furent chassées par lui. Mais il ne s’en aperçut pas avant la fin de la chasse. Ceux qui avaient fait du monde cette brume enfumée de magie étaient des êtres féeriques (elfes), et ils agirent ainsi parce que les interdits (geasa) de Conaire avaient été violés.

Une grande peur s’empara alors de Conaire, car il n’avait plus d’autre chemin que la route de Midluachair et la route de Cualu. Ils prirent donc la direction de la côte d’Irlande vers le sud. Alors Conaire dit, sur la route de Cualu : « Où irons-nous cette nuit ? » « Puissé-je réussir à te répondre ! » dit Mac Cecht, fils de Snade Teiched, champion de Conaire fils de Eterscél. « Mon fils adoptif Conaire, les hommes d’Irlande se disputent plus souvent pour toi chaque nuit que tu ne parcours de routes à la recherche d’un gîte. »

« Le jugement accompagne les bons temps », dit Conaire. « J’avais un ami en ce pays, si seulement nous connaissions le chemin de sa maison ! » « Comment s’appelle-t-il ? » demanda Mac Cecht. « Dá Derga de Leinster », répondit Conaire. « Il est venu à moi pour me demander un don, et il n’est pas reparti les mains vides. Je lui ai donné cent vaches du troupeau. Je lui ai donné cent porcs gras. Je lui ai donné cent manteaux de fine étoffe. Je lui ai donné cent armes de combat bleues. Je lui ai donné dix broches rouges et dorées. Je lui ai donné dix cuves… bonnes et brunes. Je lui ai donné dix serviteurs. Je lui ai donné dix meules. Je lui ai donné trois fois neuf chiens tout blancs, tenus en chaînes d’argent. Je lui ai donné cent chevaux de course parmi les troupeaux de cerfs. […] Il n’y aurait pas de diminution dans sa part, même s’il revenait une seconde fois : il obtiendrait encore autre chose en retour. Il serait étrange qu’il se montre aujourd’hui peu accueillant envers moi, alors que je me rends cette nuit à sa demeure. »

« Quand je connaissais sa maison », dit Mac Cecht, « la route sur laquelle tu te diriges vers lui formait la limite de son domaine. Elle se prolonge jusqu’à entrer dans sa maison, car la route passe à travers la maison elle-même. Il y a sept entrées dans la maison, et sept chambres entre chaque paire de portes ; mais il n’y a qu’un seul battant de porte, et ce battant se tourne vers toute ouverture vers laquelle souffle le vent. » « Avec tout ce que tu as ici », dit Conaire, « vous irez en grande multitude jusqu’à ce que vous vous installiez au milieu de la maison. » « S’il en est ainsi », répondit Mac Cecht, « si tu t’y rends, j’irai devant pour y allumer le feu avant toi. »

Lorsque Conaire, après cela, cheminait sur la route de Cualu, il aperçut devant lui trois cavaliers se dirigeant vers la maison. Ils portaient trois tuniques rouges et trois manteaux rouges ; ils tenaient trois boucliers rouges et trois lances rouges à la main ; ils montaient trois chevaux rouges, et avaient trois chevelures rouges. Tout en eux était rouge : le corps, les cheveux et les vêtements, les chevaux comme les hommes.

« Qui est-ce qui marche devant nous ? » demanda Conaire. « Il m’était interdit que ces trois marchent devant moi — les trois rouges vers la maison de Derga. Qui les suivra pour leur dire de revenir vers moi, sur ma route ? » « Je les suivrai », dit Lé Fri Flaith, fils de Conaire.

Il les poursuivit en fouettant son cheval, mais ne parvint pas à les atteindre. Il y avait entre eux la longueur d’un jet de lance : ils ne gagnaient pas sur lui, et lui ne gagnait pas sur eux. Il leur dit de ne pas marcher devant le roi. Il ne les rattrapa pas ; mais l’un des trois hommes lui chanta une mélopée par-dessus son épaule : « Voici, mon fils, grandes nouvelles, nouvelles d’un hôtellerie […] Voici, mon fils ! » Alors ils s’éloignèrent de lui : il ne put les retenir.

Le garçon attendit l’hôte et rapporta à son père ce qui lui avait été dit. Conaire n’en fut pas satisfait. « Après eux, toi ! » dit Conaire. « Et offre-leur trois bœufs et trois porcs de lard. Et tant qu’ils seront dans ma maison, nul ne devra se tenir parmi eux entre le foyer et la paroi. »

Le garçon partit à leur poursuite et leur offrit cela, mais il ne les rattrapa pas. Cependant, l’un des trois hommes lui chanta un chant par-dessus son épaule : « Voici, mon fils, grandes nouvelles ! La grande ardeur d’un roi généreux t’aiguillonne, te consume. Par les enchantements des hommes anciens, une troupe de neuf cède. Voici, mon fils ! » Le garçon revint alors en arrière et répéta la mélopée à Conaire.

« Va après eux », dit Conaire, « et offre-leur six bœufs et six porcs de lard, ainsi que mes restes, et des présents pour demain. Et tant qu’ils seront dans ma maison, nul ne devra se tenir parmi eux, entre le foyer et la paroi. » Le garçon partit alors à leur poursuite, mais ne les rattrapa pas. Cependant, l’un des trois hommes lui répondit en disant : « Voici, mon fils, grandes nouvelles. Fatigués sont les chevaux que nous montons. Nous chevauchons les chevaux de Donn Tetscorach (?) venus des tertres féeriques. Bien que nous soyons vivants, nous sommes morts. Grandes sont les présages : destruction de vies, rassasiement des corbeaux, festin des corneilles, querelles de massacre, trempe des tranchants d’épées, boucliers aux bossages brisés dans les heures après le coucher du soleil. Voici, mon fils ! » Alors ils s’éloignèrent de lui.

« Je vois que tu n’as pas retenu les hommes », dit Conaire. « Certes, ce n’est pas moi qui ai trahi la mission », répondit Lé Fri Flaith, c’est-à-dire qu’il n’avait pas pu accomplir l’ordre qui lui avait été donné. Il répéta la dernière réponse qu’ils lui avaient faite. Conaire et ses compagnons n’en furent pas réjouis ; et bientôt des présages funestes, c’est-à-dire de mauvais esprits de terreur, s’emparèrent d’eux. « Tous mes interdits se sont abattus sur moi cette nuit », dit Conaire, « puisque ces trois rouges sont des bannis. »

Ils avancèrent vers la maison et y prirent place, et attachèrent leurs chevaux rouges à la porte de la demeure. C’est là l’entrée des trois rouges dans la Bruden Dá Derga.

C’est ainsi que Conaire prit la route avec ses troupes, vers Dublin. Alors les rejoignit l’homme aux cheveux noirs et coupés courts, avec une seule main, un seul œil et un seul pied. Sa chevelure était rude et rasée. Même si l’on jetait sur sa tête un sac plein de pommes sauvages, aucune ne tombait à terre : chacune restait prise dans ses cheveux. Et si l’on plaçait son nez sur une branche, il y demeurait fixé. Ses deux jambes étaient longues et épaisses comme des jougs extérieurs. Chacune de ses fesses avait la taille d’un fromage attaché à une branche d’osier. Il tenait à la main un bâton de fer noir à la pointe sombre. Sur son dos se trouvait une truie noire, aux poils roussis, qui poussait des cris continus. Derrière lui marchait une femme à la grande bouche, immense, sombre, lamentable et hideuse. Et même si son nez était posé sur une branche, la branche le soutenait. Sa lèvre inférieure descendait jusqu’à son genou.

Il s’avança à la rencontre de Conaire et lui fit bon accueil. « Bienvenue à toi, maître Conaire ! Depuis longtemps ton arrivée ici est connue. » « Qui me fait cet accueil ? » demanda Conaire. « Ici Fer Caille, avec son porc noir pour que tu en manges et que tu ne jeûnes pas cette nuit, car tu es le meilleur roi qui soit venu au monde ! » « Comment s’appelle ta femme ? » dit Conaire. « Cichuil », répondit-il. « N’importe quelle autre nuit qui te plaira, je viendrai chez toi », dit Conaire, « mais laisse-nous seuls cette nuit. » « Non », dit le rustre, « car nous irons te trouver là où tu seras cette nuit, ô beau petit maître Conaire ! »

Il se dirigea donc vers la maison, avec sa grande femme à la bouche énorme derrière lui, et son porc aux soies courtes, noir et roussi, qui poussait sans cesse des cris, sur son dos. Or cela était l’un des interdits (geasa) de Conaire, et le fait que du butin fût pris en Irlande durant son règne était un autre de ses interdits.

Or le pillage fut commis par les descendants de Donn Désa, au nombre de cinq cents dans leur troupe de maraudeurs, sans compter leurs gens subalternes. Et cela aussi était un interdit (geis) de Conaire. Il y avait, dans le pays du Nord, un bon guerrier nommé « Char sur bois desséché ». On l’appelait ainsi parce qu’il passait sur ses adversaires comme un char passe sur des branches sèches. Or, lui aussi se mit à piller, et sa troupe comptait cinq cents hommes rien que dans la bande principale de ses maraudeurs, sans compter les auxiliaires.

Il y eut ensuite une troupe de héros encore plus orgueilleux, à savoir les sept fils d’Ailill et de Medb, chacun nommé « Maine ». Et chaque Maine portait un surnom : Mathramail (pareil au père), Maine Athramail (pareil à la mère), Maine Mingor (du devoir), Maine Morgor (du grand devoir)|, Maine Andoe (le non lent), Maine Milscothach (aux paroles douces), Maine Gaib Uile (qui saisit tout), et Maine Móepirt (le loquace). Et ils commirent des razzias. Maine Athramail et Maine Andoe avaient chacun quatorze centaines d’hommes dans leur troupe de pillards. Maine Mathramail avait trois cent cinquante hommes. Maine Milscothach en avait cinq cents. Maine Gaib Uile en avait sept cents. Maine Móepirt en avait sept cents. Et chacun des autres en avait cinq cents dans sa troupe de maraudeurs.

Il y avait une vaillante triade parmi les hommes de Cúalu en Leinster, à savoir les trois chiens rouges de Cúalu, nommés Cethach, Clothach et Conall. Et ils commirent des razzias, et leur troupe de maraudeurs comptait douze centaines d’hommes, et ils avaient également une troupe de fous. Sous le règne de Conaire, un tiers des hommes d’Irlande étaient des pillards. Il était assez fort et puissant pour les chasser du pays d’Irlande et transférer leurs incursions de l’autre côté de la mer (en Grande-Bretagne), mais après ce déplacement, ils revinrent dans leur pays.

Lorsqu’ils atteignirent le bord de la mer, ils rencontrèrent Ingcél Cáech, ainsi qu’Echell et Tulchinne, trois arrière-petits-fils de Conmac de Bretagne, au milieu de la mer déchaînée. Ingcél était un homme dur, immense, terrifiant et sauvage. Il avait une seule œil dans la tête, large comme une peau de bœuf, noir comme un scarabée, avec trois pupilles en son centre. Il commandait une troupe de treize cents maraudeurs. Les pillards des hommes d’Irlande étaient encore plus nombreux que les siens.

Ils se dirigèrent vers une rencontre en mer, sur le large. « Vous ne devriez pas faire cela », dit Ingcél. « Ne rompez pas la loyauté des hommes contre nous, car vous êtes plus nombreux que moi. » « Rien d’autre qu’un combat à armes égales ne t’adviendra », répondirent les pillards d’Irlande. « Il y a quelque chose de meilleur pour vous », dit Ingcél. « Faisons la paix, puisque vous avez été chassés du pays d’Irlande, et que nous avons été chassés du pays d’Alba et de Bretagne. Faisons un accord entre nous : venez exercer vos pillages dans mon pays, et moi j’irai avec vous exercer mes pillages dans le vôtre. »

Ils suivirent ce conseil et donnèrent des gages de part et d’autre. Voici les sûretés qui furent données à Ingcél par les hommes d’Irlande : Fer Gair et Gabur, ou Fer Lé et Fer Rogain, pour la destruction qu’Ingcél choisirait de provoquer en Irlande, et pour la destruction que les descendants de Donn Désa choisiraient de causer en Alba et en Bretagne.

On tira beaucoup au sort pour savoir avec lequel d’entre eux ils devaient partir en premier. Le sort décida qu’ils iraient avec Ingcél dans son pays. Ils se dirigèrent donc vers la Bretagne, et là son père, sa mère et ses sept frères furent tués, comme on l’a déjà dit auparavant. Ensuite ils gagnèrent l’Alba, où ils commirent des destructions, puis ils revinrent en Irlande.

C’est alors que Conaire fils d’Eterscél se dirigea vers l’Auberge sur la route de Cualu. Et c’est alors que les pillards arrivèrent jusqu’à être en mer au large de Brega, en face de Howth. Alors les pillards dirent : « Serrez les voiles, et formez un seul groupe sur la mer afin de ne pas être vus depuis la terre. Et que l’un de vous, le plus léger de pied, soit choisi pour aller à terre voir si nous pouvons encore sauver notre honneur auprès d’Ingcél. Une destruction pour la destruction qu’il nous a infligée. »

« Qui ira à terre pour écouter ? Que quelqu’un y aille », dit Ingcél, « quelqu’un qui posséderait les trois dons, à savoir le don de l’ouïe, le don de la vue lointaine et le don du jugement. » « Moi », dit Maine Milscotchach, « j’ai le don de l’ouïe. » « Et moi », dit Maine Andoe, « j’ai le don de la vue lointaine et du jugement. » « C’est bien que vous y alliez ainsi », dirent les pillards. « C’est un bon choix et un choix sage. »

Alors neuf hommes s’avancèrent jusqu’à la colline de Howth, pour savoir ce qu’ils pourraient entendre et voir. « Silence un instant, écoutez ! » dit Maine Milscothach. « Qu’est-ce que c’est ? » demanda Maine Andoe. « J’entends le bruit de la cavalcade d’un bon roi », dit-il. « Par le don de la vue lointaine, je vois », dit son compagnon. « Que vois-tu ici ? » « Je vois là », dit-il, « des cavalcades splendides, élevées, belles, guerrières, étrangères, quelque peu élancées, fatiguées, actives, ardentes, affûtées, véhémentes ; une bonne chevauchée qui fait trembler une grande étendue de terre. Elles se dirigent vers de nombreuses hauteurs, avec des eaux merveilleuses et des estuaires. »

« Quelles sont les eaux, les hauteurs et les estuaires qu’ils traversent ? » « Il est facile de le dire : Indéoin, Cult, Cuiltén, Máfat, Ammat, Iarmáfat, Finne, Goiste, Guistíne. Des lances grises au-dessus des chars ; des épées à poignée d’ivoire aux côtés ; des boucliers d’argent au-dessus des coudes. À moitié rouges et à moitié blancs. Des vêtements de toutes les couleurs les entourent. » « Ensuite je vois devant eux des bêtes de choix, d’une grande vigueur, à savoir cent cinquante chevaux gris sombres. Ils sont petits de tête, au museau rouge, effilés, aux sabots larges, au poitrail large, gras, faciles à arrêter, faciles à atteler, prompts aux razzias, ardents, affûtés, véhéments, portant leurs cent cinquante brides d’émail rouge. »

« Je jure par ce que jure ma tribu », dit l’homme à la vue perçante, « que ce sont là les troupeaux de quelque bon seigneur. Voici mon jugement : c’est Conaire, fils d’Eterscél, avec une multitude des hommes d’Irlande autour de lui, qui a pris cette route. » Alors ils retournèrent pour le dire aux pillards. « Voici », dirent-ils, « ce que nous avons entendu et vu. »

De cette armée, il y avait donc une multitude, de part et d’autre, à savoir trois fois cinquante bateaux, avec cinq mille hommes à bord, et dix centaines dans chaque millier. Alors ils hissèrent les voiles de leurs bateaux et les dirigèrent vers la côte, jusqu’à ce qu’ils abordent sur la grève de Fuirbthe.

Lorsque les bateaux touchèrent terre, Mac Cecht était en train d’allumer le feu dans l’Auberge de Dá Derga. Au bruit de l’étincelle, les trois fois cinquante bateaux furent repoussés, si bien qu’ils se retrouvèrent au large, sur les flancs de la mer. « Silence un moment ! » dit Ingcél. « Compare cela, ô Fer Rogain. » « Je ne sais pas », répondit Fer Rogain, « à moins que ce ne soit Luchdonn le satiriste à Emain Macha, lorsqu’il frappe de la main quand on lui enlève de force sa nourriture ; ou le cri de Luchdonn à Temair Luachra ; ou encore Mac Cecht qui frappe une étincelle lorsqu’il allume un feu devant un roi d’Irlande au moment où il dort. Chaque étincelle et chaque pluie d’étincelles que son feu laisse tomber sur le sol ferait rôtir cent veaux et deux demi-porcs. » « Que Dieu ne fasse pas venir cet homme, ni même Conaire, en ce lieu cette nuit ! » disent les descendants de Donn Désa. « Triste est-il déjà sous la menace des ennemis ! » « Il me semble », dit Ingcél, « que cela ne serait pas plus triste pour moi que la destruction que je vous ai infligée. Ceci serait mon festin : qu’il arrive ici par hasard, Conaire. »

Leur flotte fut dirigée vers la terre. Le bruit que firent les trois fois cinquante navires en s’échouant ébranla l’Auberge de Dá Derga, si bien qu’il ne resta ni lance ni bouclier sur leurs râteliers : les armes elles-mêmes poussèrent un cri et tombèrent toutes sur le sol de la maison.

« Compare cela, ô Conaire », dit chacun : « quel est ce bruit ? » « Je ne connais rien de semblable, sinon la terre qui se serait fendue, ou le Léviathan qui entoure le globe et frappe de sa queue pour renverser le monde, ou la barque des descendants de Donn Désa qui aurait atteint le rivage. Hélas s’il ne s’agit pas d’eux ! Ils étaient nos chers frères de lait ! Ils nous étaient chers, ces champions. Nous ne les aurions pas redoutés cette nuit. » Alors Conaire arriva, si bien qu’il se trouva sur la pelouse de l’Auberge.

Quand Mac Cecht entendit ce bruit tumultueux, il lui sembla que des guerriers avaient attaqué ses gens. Alors il bondit vers ses armes pour leur porter secours. Son saut vers ses armes leur parut aussi vaste que le fracas du tonnerre de trois cents hommes. Mais cela ne servit de rien.

À la proue du navire où se trouvaient les descendants de Donn Désa était le champion, fortement armé, furieux, lion dur et terrible : Ingcél Cáech, arrière-petit-fils de Conmac. Large comme une peau de bœuf était l’unique œil qui saillait de son front, avec sept pupilles en son centre, noires comme des scarabées. Chacun de ses genoux était grand comme une chaudière de lavandière ; chacun de ses poings avait la taille d’un panier de moisson ; ses fesses étaient grosses comme un fromage sur une osier ; chacun de ses tibias était long comme un joug extérieur. Après cela, les trois fois cinquante bateaux, et ces cinq mille hommes — dix centaines dans chaque millier — abordèrent sur la grève de Fuirbthe.

Alors Conaire entra dans l’Auberge avec ses gens, et chacun prit place à l’intérieur, tant ceux liés par des interdits (geasa) que les autres. Et les trois rouges prirent leurs sièges, et Fer Caille avec son porc prit également place.

Alors Dá Derga vint vers eux avec trois fois cinquante guerriers, chacun ayant une longue chevelure descendant jusqu’à la nuque, et un manteau court couvrant les fesses. Ils portaient des braies vertes mouchetées, et tenaient en main trois fois cinquante grandes massues de bois d’épine cerclées de fer. « Bienvenue à toi, maître Conaire ! » dit-il. « Même si la majorité des hommes d’Irlande venaient avec toi, ils seraient eux aussi les bienvenus. »

Alors qu’ils étaient là, ils virent une femme seule venir à la porte de l’Auberge, après le coucher du soleil, demandant à être laissée entrer. Chacune de ses deux jambes était longue comme une navette de tisserand, et elles étaient aussi sombres que le dos d’un scarabée. Elle portait un manteau grisâtre et laineux. Ses cheveux inférieurs descendaient jusqu’à son genou. Ses lèvres étaient rejetées sur un côté de sa tête.

Elle vint et posa une de ses épaules contre le poteau de la porte de la maison, lançant le mauvais œil sur le roi et les jeunes gens qui l’entouraient dans l’auberge. Le roi lui-même lui parla de l’intérieur. « Eh bien, femme », dit Conaire, « si tu es une magicienne, que vois-tu pour nous ? » « Vraiment je vois pour toi », répondit-elle, « que ni ta chair ni ton corps n’échapperont à l’endroit où tu es entré, sauf ce que les oiseaux emporteront dans leurs serres. » « Ce n’était pas un mauvais présage que nous attendions, ô femme », dit-il. « Ce n’est pas toi qui nous as toujours annoncé le sort. Comment t’appelles-tu, femme ? » « Cailb », répondit-elle. « Ce n’est pas un grand nom », dit Conaire. « Voilà (c’est-à-dire non sombre, c’est-à-dire manifeste), j’ai beaucoup d’autres noms en plus. » « Lesquels sont-ils ? » demanda Conaire. « Il est facile de le dire », dit-elle. « Samon, Sinand, Seisclend, Sodb, Caill, Coll, Díchóem, Dichiúil, Díthím, Díchuimne, Dichruidne, Dairne, Dáríne, Déruaine, Egem, Agam, Ethamne, Gním, Cluiche, Cethardam, Níth, Némain, Nóennen, Badb, Blosc, Bloár, Huae, óe Aife la Sruth, Mache, Médé, Mod. » Sur un pied, et levant une main, et d’une seule haleine, elle leur chanta tout cela depuis la porte de la maison. « Je jure par les dieux que j’adore », dit Conaire, « que je ne t’appellerai par aucun de ces noms, que je sois ici longtemps ou peu de temps. »

« Que désires-tu ? » dit Conaire. « Ce que tu désires toi-même », répondit-elle. « C’est un interdit (geis) pour moi », dit Conaire, « de recevoir la compagnie d’une femme après le coucher du soleil. » « Quand bien même ce serait un interdit », répondit-elle, « je ne partirai pas avant que mon hospitalité ne soit accomplie immédiatement cette nuit. » « Dites-lui », dit Conaire, « qu’un bœuf et un porc de lard lui seront donnés, ainsi que mes restes, pourvu qu’elle passe la nuit en un autre lieu. » « Si vraiment », dit-elle, « il est arrivé au roi de ne pas avoir dans sa maison place pour le repas et le lit d’une femme seule, cela lui sera procuré ailleurs, auprès de quelqu’un de généreux — si l’hospitalité du Prince de l’Auberge a disparu. » « Réponse violente ! » dit Conaire. « Qu’on la laisse entrer, bien que ce soit un interdit (geis pour moi. » Après cela, ils ressentirent une grande répugnance à cause de la conversation de la femme, et un mauvais pressentiment ; mais ils n’en connaissaient pas la cause.

Les pillards débarquèrent ensuite et avancèrent jusqu’à Lecca cinn slébe. L’Auberge était toujours ouverte. On l’appelait une Bruden parce qu’elle ressemble aux lèvres d’un homme soufflant sur un feu. Ou bien bruden vient de bruth-en, c’est-à-dire en « eau », bruthe « de chair », bouillon de chair qui s’y trouve.

Grand était le feu que Conaire allumait chaque nuit, à savoir un torc caille (« sanglier du bois »). Il avait sept ouvertures. Lorsqu’on en retirait une bûche sur le côté, chaque flamme qui sortait de chaque ouverture était aussi grande que l’embrasement d’un oratoire en feu. Il y avait dix-sept chariots de Conaire à chaque porte de la maison, et ceux qui regardaient depuis les navires voyaient clairement cette grande lumière à travers les roues des chariots.

« Peux-tu dire, ô Fer Rogain, à quoi ressemble cette grande lumière là-bas ? » « Je ne puis rien lui comparer », répondit Fer Rogain, « sinon au feu d’un roi. Que Dieu ne fasse pas venir cet homme là cette nuit ! Il est dommage de le détruire ! » « Que penses-tu alors », dit Ingcél, « du règne de cet homme sur le pays d’Irlande ? » « Son règne est bon », répondit Fer Rogain. « Depuis qu’il a pris la royauté, aucun nuage n’a voilé le soleil durant un jour, du milieu du printemps jusqu’au milieu de l’automne. Et aucune goutte de rosée n’est tombée de l’herbe avant midi, et le vent ne touchait pas la queue d’une bête avant les nones. Et sous son règne, d’année en année, aucun loup n’a attaqué autre chose qu’un seul veau de chaque étable ; et pour maintenir cela, il y a sept loups en otage contre la paroi de sa maison, et derrière cela une autre garantie encore, à savoir Maclocc, qui plaide pour eux dans la maison de Conaire. Sous le règne de Conaire, il y a en Irlande les trois couronnes : la couronne des épis, la couronne des fleurs et la couronne des glands de chêne. Et sous son règne aussi, chacun trouve la voix de l’autre aussi douce que les cordes d’une harpe, à cause de l’excellence de la loi, de la paix et de la bienveillance qui règnent dans toute l’Irlande. Que Dieu ne fasse pas venir cet homme là cette nuit ! Il est triste de le détruire. C’est une branche en pleine floraison. C’est un porc abattu avant le temps. C’est un enfant trop jeune. Triste est la brièveté de sa vie ! » « C’était mon destin », dit Ingcél, « qu’il s’y trouve, et qu’il y ait une destruction pour une destruction. Cela ne m’est pas plus douloureux que mon père, ma mère et mes sept frères, et le roi de mon pays, que j’ai livrés à vous avant de venir à l’accord du pillage. » « C’est vrai, c’est vrai ! » disent les malfaiteurs qui accompagnaient les pillards.

Les pillards partirent de la grève de Fuirbthe et apportèrent une pierre pour chaque homme afin d’élever un cairn ; car telle était la distinction que faisaient autrefois les Fiana entre une « Destruction » et une « Déroute ». Ils plantaient une pierre dressée lorsqu’il s’agissait d’une Déroute. Mais ils faisaient un cairn lorsqu’il s’agissait d’une Destruction. En cette occasion, ils élevèrent donc un cairn, car c’était une Destruction. Ils le firent loin de la maison, afin de ne pas être entendus ni vus depuis celle-ci.

Pour deux raisons ils élevèrent leur cairn : d’abord parce que c’était une coutume chez les maraudeurs, et ensuite afin de connaître leurs pertes à l’Auberge. Chacun de ceux qui reviendrait sain et sauf en retirerait sa pierre du cairn : ainsi les pierres de ceux qui auraient été tués resteraient, et l’on connaîtrait les pertes. Et c’est ce que rapportent les hommes versés dans les récits : pour chaque pierre du Carn Leca, il y avait un des pillards tué à l’Auberge. De ce Cairn Leca en Húi Cellaig vient son nom.

Un « sanglier de feu » est allumé par les descendants de Donn Désa pour avertir Conaire. Ainsi fut allumée la première balise d’alerte en Irlande, et depuis lors, jusqu’à aujourd’hui, chaque feu de signal est allumé selon cet usage. D’autres racontent ceci : que c’est à la veille de Samain (la Toussaint) que fut accomplie la destruction de l’Auberge, et que depuis ce feu-là, le feu de Samain est suivi ainsi de génération en génération, et que des pierres sont placées dans le feu de Samain.

Alors les pillards tinrent conseil à l’endroit où ils avaient élevé le cairn. « Eh bien », dit Ingcél aux éclaireurs, « qu’y a-t-il de plus proche de nous ici ? » « Il est facile de le dire : l’Auberge de Hua Derga, grand maître de l’hospitalité en Irlande. » « De bons hommes sans doute », dit Ingcél, « seraient enclins à aller retrouver leurs compagnons en cette auberge cette nuit. » Alors ils prirent conseil : envoyer l’un d’entre eux pour observer l’état de la maison. « Qui ira espionner la maison ? » demanda-t-on. « Qui donc », dit Ingcél, « sinon moi, car c’est moi qui ai droit aux compensations. »

Ingcél partit en reconnaissance vers l’Auberge avec l’un des sept ou des trois pupilles de l’unique œil qui saillait de son front, afin d’adapter son regard à la maison pour détruire le roi et les jeunes gens qui s’y trouvaient. Et Ingcél les vit à travers les roues des chars. Alors Ingcél fut aperçu depuis la maison. Il s’en éloigna aussitôt après avoir été vu.

Il alla jusqu’à rejoindre les pillards à l’endroit où ils se trouvaient. Chaque cercle d’entre eux était disposé autour d’un autre pour entendre les nouvelles — les chefs des pillards étant au centre même des cercles. Il y avait Fer Gair et Fer Gel et Fer Rogel et Fer Rohain et Lomna le Bouffon, et Ingcél Cáech — six au centre des cercles. Et Fer Rogain alla interroger Ingcél.

« Comment cela est-il, ô Ingcél ? » demande Fer Rogain. « Quoi qu’il en soit », répond Ingcél, « c’est un usage royal, un tumulte digne d’un hôte : le bruit en est royal. Qu’un roi soit là ou non, je prendrai la maison pour ce à quoi j’ai droit. C’est de là que vient mon tour de pillage. » « Nous te laissons cela, ô Ingcél ! » disent les frères de lait de Conaire. « Mais nous ne devrions pas accomplir la Destruction avant de savoir qui s’y trouve. » « Interroge : as-tu bien vu la maison, ô Ingcél ? » demande Fer Rogain, « Mon œil a jeté un regard rapide tout autour, et je l’accepterai comme mon dû telle qu’elle est. »

« Tu peux bien l’accepter, ô Ingcél », dit Fer Rogain : « notre père adoptif à tous est là, le haut roi d’Irlande, Conaire fils d’Eterscél. » « Dis-moi, que vois-tu dans le siège élevé des champions dans la maison, en face du roi, de l’autre côté ? »

III. Les chambres de l’Auberge

La chambre de Cormac Condlongas.

« J’y ai vu », dit Ingcél, « un homme au noble visage, grand, avec un œil clair et brillant, des dents bien alignées, un visage étroit en bas et large en haut. Une chevelure blonde, claire et dorée sur lui, entourée d’un bandeau convenable. Une broche d’argent à son manteau, et dans sa main une épée à poignée d’or. Un bouclier portant cinq cercles d’or : une javeline à cinq barbelures dans sa main. Il a un visage juste, beau, rouge ; il est encore imberbe. Cet homme est de pensée mesurée ! » « Et ensuite, qui as-tu vu là ? »

La chambre des neuf compagnons de Cormac.

« J’y ai vu », dit Ingcél, « trois hommes à l’ouest de Cormac, et trois à l’est de lui, et trois devant ce même homme. Tu croirais que ces neuf ont une même mère et un même père. Ils sont du même âge, également beaux, également nobles, tous semblables. De fines baguettes d’or dans leurs manteaux. Ils portent des boucliers de bronze recourbés. Des javelots nervurés au-dessus d’eux. Une épée à poignée d’ivoire dans la main de chacun. Ils accomplissent une prouesse unique : chacun d’eux prend la pointe de son épée entre deux doigts, la fait tourner autour de ses doigts, et ensuite les épées s’allongent d’elles-mêmes. Compare cela, ô Fer Rogain », dit Ingcél.

« Facile », dit Fer Rogain, « de les comparer pour moi. C’est le fils de Conchobar, Cormac Cond Longas, le meilleur héros derrière un bouclier dans tout le pays d’Irlande. Cet enfant a l’esprit modeste. Mauvais est ce qu’il craint cette nuit. Il est un champion de vaillance pour les exploits guerriers ; il est aussi un hôte pour l’hospitalité de maison. Voici vos neuf qui l’entourent : les trois Dúngusses, les trois Doelgusses et les trois Dangusses, les neuf compagnons de Cormac Cond Longas, fils de Conchobar. Ils n’ont jamais tué des hommes à cause de leur détresse, et ils ne les ont jamais épargnés à cause de leur prospérité. Bon est le héros qui est parmi eux, à savoir Cormac Cond Longas. Je jure par ce que jure ma tribu que neuf fois dix tomberont sous la main de Cormac dès sa première attaque, et neuf fois dix tomberont sous la main de ses gens, sans compter un homme pour chacune de leurs armes, et un homme pour chacun d’eux. Et Cormac partagera la prouesse avec tout homme devant l’Auberge, et il se vantera d’avoir vaincu un roi ou un prince héritier ou un noble des pillards ; et lui-même aura chance de s’échapper, bien que tous les siens soient blessés. »

« Malheur à celui qui accomplira cette Destruction ! » dit Lomna Drúth, « à cause même de cet homme seul, Cormac Cond Longas, fils de Conchobar. » « Je jure par ce que jure ma tribu », dit Lomna descendant de Donn Désa, « que si je pouvais faire prévaloir mon conseil, la Destruction ne serait pas tentée, ne serait-ce qu’à cause de cet homme seul, et à cause de la beauté et de la bonté du héros ! »

« Il n’est pas possible de l’empêcher », dit Ingcél : « des nuées de faiblesse viennent sur vous. Une épreuve aiguë qui mettrait en danger deux joues de chèvre sera contrée par le serment de Fer Rogain, qui fuira. Ta voix, ô Lomna », dit Ingcél, « s’est brisée sur toi : tu es un guerrier sans valeur, et je te connais. Des nuées de faiblesse viennent sur vous. [...] jusqu’à la maison d’un seigneur demain matin, de bonne heure. Il est plus facile [...] la mort dans une maison surchargée d’hôtes [...] jusqu’à la fin du monde. Ni les vieillards ni les conteurs ne diront que j’ai renoncé à la Destruction, tant que je ne l’aurai pas accomplie. »

« Ne reproche pas notre honneur, ô Ingcél », disent Gér et Gabur et Fer Rogain. « La Destruction sera accomplie, à moins que la terre ne se fende dessous, jusqu’à ce que nous soyons tous tués par elle. » « Vraiment, alors, tu as raison, ô Ingcél », dit Lomna Drúth descendant de Donn Désa. « Ce n’est pas à toi que la perte causée par la Destruction incombe. Tu emporteras la tête du roi d’un pays étranger, avec le fruit de ton massacre ; et toi et tes frères échapperez à la Destruction, à savoir Ingcél et Échell et le plus jeune Jeune de la rapine. »

« Plus dur encore pour moi », dit Lomna Drúth, « malheur à moi avant tous ! malheur à moi après tous ! C’est ma tête qui sera la première jetée là cette nuit, après une heure parmi les essieux des chars, là où se rencontreront des ennemis démoniaques. Elle sera lancée trois fois dans l’Auberge, et trois fois rejetée dehors. Malheur à celui qui vient ! malheur à celui avec qui on va ! malheur à celui vers qui on va ! Misérables sont ceux qui partent ! misérables sont ceux vers qui ils vont ! » « Rien ne m’advient », dit Ingcél, « à la place de ma mère et de mon père et de mes sept frères, et du roi de mon district, que vous avez détruits avec moi. Rien de ce que je devrai endurer ne m’échappera désormais. » « Quand bien même un [...] passerait à travers eux », disent Gér et Gabur et Fer Rogain, « la Destruction sera accomplie par toi cette nuit. » « Malheur à celui qui les livrera aux mains des ennemis ! » dit Lomna. « Et qui as-tu vu ensuite ? »

La chambre des Pictes.

« J’ai vu là une autre salle, avec une énorme triade : trois hommes bruns et grands ; trois têtes de cheveux ronds sur eux, également, aussi longues à la nuque qu’au front. Trois courtes cagoules noires les couvraient, descendant jusqu’aux coudes ; de longues capuches étaient sur ces cagoules. Ils avaient trois grandes épées noires et portaient trois boucliers noirs, avec trois javelots larges, d’un vert sombre, au-dessus d’eux. Le manche de chacun était aussi épais que la broche d’une chaudière. Compare cela, ô Fer Rogain ! »

« Il m’est difficile de leur trouver des pareils. Je ne connais pas en Irlande une telle triade, sauf peut-être ces trois du pays des Pictes, qui sont allés en exil de leur pays et sont maintenant dans la maison de Conaire. Voici leurs noms : Dublonges fils de Trebúat, et Trebúat fils de Húa-Lonsce, et Curnach fils de Húa Fáich. Ce sont les trois meilleurs du pays des Pictes pour prendre les armes. Neuf dizaines tomberont sous leurs mains lors de leur premier affrontement, et un homme tombera pour chacune de leurs armes, en plus d’un pour chacun d’eux. Et ils partageront leur prouesse avec chaque triade de l’Auberge. Ils se vanteront d’avoir vaincu un roi ou un chef des pillards ; et ils s’en sortiront ensuite, bien que blessés. Malheur à celui qui accomplira la Destruction, ne serait-ce qu’à cause de ces trois ! » « Je jure par Dieu ce que jure ma tribu », dit Lomna Drúth, « si mon conseil était suivi, la Destruction ne serait jamais accomplie. » « Vous ne le pouvez pas », dit Ingcél : « des nuées de faiblesse viennent sur vous. Une épreuve aiguë qui mettra en danger, etc. Et qui as-tu vu là ensuite ? »

La chambre des joueurs de cornemuse.

« J’ai vu là une salle contenant neuf hommes. Une chevelure blonde et claire était sur eux : tous sont également beaux. Ils portaient des manteaux mouchetés de couleurs, et au-dessus d’eux se trouvaient neuf cornemuses, à quatre tons, ornées. La décoration de ces instruments donnait assez de lumière dans le palais. Compare-les, ô Fer Rogain. » « Facile pour moi de les comparer », dit Fer Rogain. « Ce sont les neuf joueurs de cornemuse venus à Conaire depuis l’Autre-Monde de Bregia, à cause des nobles récits qu’on faisait de lui. Voici leurs noms : Bind, Robind, Riarbind, Sibè, Dibè, Deichrind, Umall, Cumal, Ciallglind. Ils sont les meilleurs joueurs de cornemuse du monde. Neuf ennéades tomberont devant eux, et un homme pour chacune de leurs armes, et un homme pour chacun d’eux. Et chacun d’eux se vantera d’avoir vaincu un roi ou un chef des pillards. Et ils échapperont à la Destruction ; car combattre contre eux, c’est combattre une ombre. Ils tueront, mais ils ne seront pas tués, car ils viennent d’un tertre féerique. Malheur à celui qui accomplira la Destruction, ne serait-ce qu’à cause de ces neuf ! » « Vous ne le pouvez pas », dit Ingcél. « Des nuées de faiblesse viennent sur vous, etc. Et qui as-tu vu là ensuite ? »

La chambre du majordome de Conaire.

« J’ai vu là une salle avec un seul homme. Des cheveux grossiers et coupés court sur lui. Même si l’on jetait sur sa tête un sac de pommes sauvages, aucune ne tomberait au sol, mais chacune resterait accrochée à ses cheveux. Son manteau laineux le recouvrait dans la maison. Tous les conflits dans la maison concernant les sièges ou les lits sont tranchés par lui. Si une aiguille tombait dans la maison, on en entendrait la chute lorsqu’il parle. Au-dessus de lui se trouve un grand arbre noir, comme une pièce de moulin, avec ses aubes, son capuchon et sa pointe. Compare-le, ô Fer Rogain ! »

« Facile pour moi », dit Fer Rogain. « C’est Tuidle d’Ulaid, le maître de maison de Conaire. Il est nécessaire d’écouter le jugement de cet homme, celui qui règle les sièges, les lits et la nourriture de chacun. C’est son personnel de maison qui est au-dessus de lui. Cet homme combattra contre vous. Je jure par ce que jure ma tribu que les morts de la Destruction tués par lui seront plus nombreux que les vivants. Trois fois son nombre tomberont par sa main, et lui-même tombera là. Malheur à celui qui accomplira la Destruction ! » « Vous ne le pouvez pas », dit Ingcél. « Des nuées de faiblesse viennent sur vous. Et qu’as-tu vu là ensuite ? »

La chambre de Mac Cecht, le combattant de Conaire.

«  Là j’ai vu une autre salle avec une triade en elle, trois nobles à demi-furieux : le plus grand d’entre eux au milieu, très bruyant [...], au corps de roche, colère, frappant, donnant de puissants coups, qui abat neuf cents hommes en combat. Il porte un bouclier de bois, sombre, recouvert de fer, avec un bord dur [...], un bouclier sur lequel tiendrait le transport de quatre troupes de dix hommes faibles sur son [... de cuir]. Un bossage [...] y est, profond comme une chaudière, propre à cuire quatre bœufs, une gueule creuse, une grande ébullition, avec quatre porcs en son creux central [...]. À ses deux côtés lisses sont deux bateaux à cinq bancs, aptes à contenir trois groupes de dix dans chacune de ses deux fortes flottes. Il a une lance bleue-rouge, adaptée à la main, sur un fût puissant. Elle s’étend le long du mur jusqu’au toit et repose sur le sol. Une pointe de fer, sombre-rouge, dégoulinante. Quatre pieds bien mesurés entre les deux extrémités de son tranchant. Trente pieds bien mesurés dans son épée meurtrière, de la pointe sombre jusqu’à la garde de fer. Elle lance des étincelles de feu qui illuminent la maison du milieu du sol jusqu’au toit. C’est un visage puissant que je vois. Un évanouissement d’horreur a presque failli me prendre en le regardant, ces trois-là. Il n’y a rien de plus étrange. Deux collines nues étaient là près de l’homme aux cheveux. Deux lacs près d’une montagne [...]. Deux peaux près d’un arbre. Deux bateaux près d’eux remplis d’épines d’aubépine blanche sur une planche circulaire. Et il me semble voir comme un mince filet d’eau où le soleil brille, et son écoulement, et une peau disposée derrière lui, et un poteau de la maison du palais formé comme une grande lance au-dessus de lui. Le fût qu’il contient est d’un poids de joug de charrue. Compare cela, ô Fer Rogain ! »

« Facile, me semble-t-il, de le comparer ! C’est Mac Cecht fils de Snaide Teichid ; le soldat de bataille de Conaire fils d’Eterscél. Bon est le héros Mac Cecht ! Il était couché dans sa chambre, endormi, lorsque tu l’as vu. Les deux collines nues que tu as vues près de l’homme aux cheveux sont ses deux genoux près de sa tête. Les deux lacs près de la montagne que tu as vus sont ses deux yeux près de son nez. Les deux peaux près d’un arbre que tu as vues sont ses deux oreilles près de sa tête. Les deux bateaux à cinq bancs sur une planche circulaire que tu as vus sont ses deux sandales sur son bouclier. Le mince filet d’eau où le soleil brille et son écoulement, c’est le scintillement de son épée. La peau que tu as vue disposée derrière lui, c’est le fourreau de son épée. Le poteau de la maison du palais que tu as vu, c’est sa lance : et il brandit cette lance jusqu’à ce que ses deux extrémités se rejoignent, et il la lance d’un jet volontaire quand il le veut. Bon est le héros, Mac Cecht ! »

« Six cents hommes tomberont sous ses coups lors de son premier affrontement, un homme pour chacune de ses armes, plus un homme pour lui-même. Il partagera sa prouesse avec tous les pensionnaires de l’Auberge et se vantera d’avoir triomphé d’un roi ou d’un chef des pillards devant l’Auberge. Il s’en sortira par chance, bien que blessé. Et lorsqu’il vous surprendra à la sortie de la maison, vos têtes fendues et vos crânes, vos cervelles broyées, vos os et vos entrailles, broyés par lui et éparpillés sur les talus, seront aussi nombreux que les grêlons, l’herbe sur la prairie et les étoiles du ciel. »

Puis, tremblants et saisis de terreur devant Mac Cecht, ils s’enfuirent par trois talus. Ils reprirent entre eux leurs otages, Gér, Gabur et Fer Rogain. « Malheur à celui qui exercera la vengeance de la Destruction », dit Lomna Drúth ; « vos têtes vous seront ôtées. » « Vous ne le pouvez pas », dit Ingcél : « des nuages de faiblesse vous envahissent », etc. « Vraiment, ô Ingcél », dit Lomna Drúth descendant de Donn Désa, « ce n’est pas sur toi que pèse la perte causée par la Destruction. Malheur à moi à cause de la Destruction, car la première tête qui atteindra l’Auberge sera la mienne ! » « C’est pire pour moi », dit Ingcél : « c’est ma destruction qui s’y trouve… » « Vraiment alors », dit Ingcél, « peut-être serai-je là le cadavre le plus faible », etc. « Et ensuite, qui as-tu vu là ? »

La Chambre des trois fils de Conaire, Oball, Oblin et Corpre.

« Là, je vis une salle où se trouvait un trio, à savoir trois jeunes garçons délicats, vêtus de trois manteaux de soie. Sur leurs manteaux étaient trois broches d’or. Trois crinières d’un blond doré étaient sur eux. Lorsqu’ils se font nettoyer la tête (?), leur crinière dorée descend jusqu’au bord de leurs cuisses. Lorsqu’ils lèvent les yeux, leur chevelure se soulève de sorte qu’elle ne descend pas plus bas que les pointes de leurs oreilles, et elle est aussi bouclée qu’une tête de bélier (?). Un […] d’or et une torche de palais au-dessus de chacun d’eux. Tous ceux qui sont dans la maison les épargnent, en action comme en parole et en discours. Compare cela, ô Fer Rogain », dit Ingcél.

Fer Rogain pleura, si bien que son manteau devant lui en devint humide. Et aucune voix ne put sortir de sa bouche jusqu’à ce qu’un tiers de la nuit fût passé. « Ô petits », dit Fer Rogain, « j’ai de bonnes raisons d’agir ainsi ! Ce sont là trois fils du roi d’Ériu : Oball, Oblíne et Corpre Findmor. » « Il nous est douloureux si ce récit est vrai », disent les descendants de Donn Désa. « Bonne est la triade dans cette salle. Ils ont des manières de jeunes filles dans leur fleur, et des cœurs de frères, et des vaillances d’ours, et des fureurs de lions. Quiconque est en leur compagnie et dans leur couche, puis se sépare d’eux, ne dort ni ne mange en paix jusqu’à la fin de neuf jours, par manque de leur compagnie. Bons sont ces jeunes gens pour leur âge ! Trente fois trois hommes tomberont sous chacun d’eux dès leur premier affrontement, et un homme pour chaque arme, et trois hommes pour eux-mêmes. Et l’un des trois tombera là. À cause de cette triade, malheur à celui qui exercera la Destruction ! » « Vous ne le pouvez pas », dit Ingcél. « Des nuées de faiblesse viennent sur vous. Et qu’as-tu vu là ensuite ? »

La Chambre des Fomoire.

« Là, je vis une salle où se trouvait une triade, à savoir une triade horrible, sans pareille, une triade de champions, etc. » « Compare cela, ô Fer Rogain ? »

« Il m’est difficile de comparer cette triade. Parmi les hommes d’Ériu ni parmi les hommes du monde, je ne la connais pas, à moins que ce ne soit la triade que Mac Cecht a tirée du pays des Fomoire au prix de combats singuliers. Aucun des Fomoire ne s’est trouvé pour l’affronter, si bien qu’il a emmené ces trois-là, et ils sont dans la maison de Conaire comme otages, afin que, tant que Conaire règne, les Fomoire ne détruisent ni le blé ni le lait en Ériu au-delà du juste tribut. Bien laids sont leurs aspects ! Trois rangées de dents dans leurs têtes, d’une oreille à l’autre. Un bœuf avec un cochon de lard : telle est la ration de chacun d’eux, et cette ration qu’ils portent à leur bouche reste visible jusqu’à ce qu’elle leur descende au-delà du nombril. Des corps d’os (c’est-à-dire sans articulation) ont tous les trois. Je jure ce que jure ma tribu : plus d’hommes seront tués par eux lors de la Destruction que ceux qu’ils laisseront en vie. Six cents guerriers tomberont sous leurs coups lors de leur premier affrontement, et un homme pour chacune de leurs armes, et un pour chacun d’eux trois. Et ils se vanteront d’une victoire sur un roi ou un chef des pillards. Ce ne sera pas autrement que par une morsure (?) ou un coup ou un coup de pied que chacun de ces hommes tuera, car aucune arme ne leur est permise dans la maison, puisqu’ils sont en « otage contre le mur », de peur qu’ils n’y commettent quelque méfait. Je jure ce que jure ma tribu : s’ils avaient des armes sur eux, ils nous tueraient tous sauf un tiers. Malheur à celui qui exercera la Destruction, car ce n’est pas un combat contre des lâches (?). » « Vous ne le pouvez pas », dit Ingcél, etc. « Et ensuite, qui as-tu vu là ? »

La Chambre de Munremar fils de Gerrchenn, et de Birderg fils de Ruan, et de Mál fils de Telband.

« Là, je vis une salle où se trouvait une triade. Trois hommes bruns et puissants, avec trois têtes brunes aux cheveux courts. Ils avaient des chevilles épaisses (?), aussi épaisses que la taille d’un homme étaient chacun de leurs membres. Trois masses de cheveux bruns et bouclés étaient sur eux, avec une tête épaisse ; trois manteaux rouges et tachetés qu’ils portaient ; trois boucliers noirs avec des agrafes (?) d’or, et trois javelots à cinq barbelures ; et chacun avait en main une épée à poignée d’ivoire. Voici l’exploit qu’ils accomplissent avec leurs épées : ils les lancent très haut en l’air, puis ils lancent les fourreaux après elles, et les épées, avant de toucher le sol, se placent dans les fourreaux. Ensuite ils lancent d’abord les fourreaux, puis les épées après eux, et les fourreaux rencontrent les épées et se referment autour d’elles avant qu’elles n’atteignent le sol. Compare cela, ô Fer Rogain ! »

« Il m’est facile de les comparer ! Mál fils de Telband, et Munremar fils de Gerrchenn, et Birderg fils de Rúan. Trois princes héritiers, trois champions de vaillance, trois héros parmi les meilleurs au combat derrière les armes en Ériu ! Cent héros tomberont sous leurs coups lors de leur premier affrontement, et ils rivaliseront de prouesse avec chaque homme de l’Auberge, et ils se vanteront de la victoire sur un roi ou un chef des pillards, puis ensuite ils parviendront à s’échapper. La Destruction ne devrait pas être accomplie à cause de ces trois-là. » « Malheur à celui qui exercera la Destruction ! » dit Lomna. « Mieux vaudrait la victoire de les sauver que la victoire de les tuer ! Heureux celui qui les sauverait ! Malheur à celui qui les tuerait ! » « Ce n’est pas possible », dit Ingcél, etc. « Et ensuite, qui as-tu vu ? »

La Chambre de Conall Cernach.

« Là, je vis dans une salle ornée le plus beau des héros d’Ériu. Il portait un manteau pourpre à franges. Blanc comme la neige était une de ses joues, l’autre était rouge et tachetée comme la digitale. Bleu comme la jacinthe était l’un de ses yeux, sombre comme le dos d’un bousier l’autre. La chevelure épaisse, d’un bel or, qu’il avait sur lui était aussi grande qu’un panier de moisson et descendait jusqu’au bord de ses cuisses. Elle est aussi bouclée qu’une tête de bélier. Si un sac de noix à coque rouge était renversé sur le sommet de sa tête, aucune ne tomberait par terre, mais elles resteraient accrochées aux boucles, aux torsades et aux petites mèches de cette chevelure. Une épée à poignée d’or dans sa main ; un bouclier rouge sang, piqueté de rivets de bronze blanc entre des plaques d’or. Une longue lance lourde à trois arêtes : aussi épaisse qu’un joug extérieur est la hampe qui la compose. Compare cela, ô Fer Rogain ! »

« Il m’est facile de le comparer, car les hommes d’Ériu connaissent ce rejeton. C’est Conall Cernach, fils d’Amorgen. Il se trouve en ce moment avec Conaire. C’est lui que Conaire aime plus que quiconque, en raison de sa ressemblance avec lui par la beauté de forme et de stature. Noble est le héros qui est là, Conall Cernach ! À ce bouclier rouge sang qu’il tient au poing, piqueté de rivets de bronze blanc, les Ulaid ont donné un nom fameux, à savoir le Bricriu de Conall Cernach. » « Je jure ce que jure ma tribu : abondante sera la pluie de sang rouge sur lui cette nuit avant l’Auberge ! Cette lance à nervures au-dessus de lui, nombreux seront ceux à qui, cette nuit, avant l’Auberge, elle servira des boissons de mort. Sept portes donnent sur la maison, et Conall Cernach saura se trouver à chacune d’elles, et il ne manquera à aucune. Trois cents tomberont sous Conall lors de son premier affrontement, outre un homme pour chacune de ses armes et un pour lui-même. Il rivalisera de prouesse avec tous ceux qui sont dans l’Auberge, et lorsqu’il sortira contre vous de la maison, aussi nombreux que les grêlons et l’herbe verte et les étoiles du ciel seront vos demi-crânes, vos crânes fendus et vos os sous la pointe de son épée. Il réussira à s’échapper, bien que blessé. Malheur à celui qui exercera la Destruction, ne fût-ce que pour cet homme seul ! » « Vous ne le pouvez pas », dit Ingcél. « Des nuages… », etc. « Et ensuite, qui as-tu vu ? »

La Chambre de Conaire.

« Là, je vis une salle plus richement ornée que les autres salles de la maison. Un rideau argenté l’entourait, et il y avait des ornements dans la pièce. J’y vis une triade. Les deux extérieurs étaient tous deux beaux, pour leurs cheveux et leurs cils ; et ils étaient aussi lumineux que la neige. Une très belle rougeur colorait la joue de chacun des deux. Au milieu, entre eux, un jeune homme délicat. La fougue et l’énergie d’un roi sont en lui, ainsi que le conseil d’un sage. Le manteau que je vis autour de lui est comme la brume de mai. Les couleurs et les aspects s’y succèdent à chaque instant. Chaque teinte est plus belle que l’autre. Devant lui, sur le manteau, je vis une roue d’or qui allait de son menton jusqu’à son nombril. La couleur de ses cheveux était comme l’éclat de l’or fondu. De toutes les formes du monde que j’ai vues, c’est la plus belle. Je vis son glaive à poignée d’or à côté de lui. Une longueur d’avant-bras de l’épée dépassait du fourreau. Cet avant-bras, un homme au fond de la maison pouvait voir un ver de chair à l’ombre de l’épée ! Plus doux est le chant mélodieux de cette épée que le son mélodieux des flûtes d’or qui accompagnent la musique dans le palais. »

« Alors », dit Ingcél, « j’ai dit, en le contemplant » :

« Je vois un prince haut et majestueux, etc. »

« Je vois un roi fameux, etc. »

« Je vois son diadème princier blanc, etc. »

« Je vois ses deux joues d’un bleu éclatant, etc. »

« Je vois sa haute roue […] autour de sa tête […] au-dessus de ses cheveux blonds et bouclés. »

« Je vois son manteau rouge, multicolore, etc. »

« Je vois en lui une immense broche d’or, etc. »

« Je vois sa belle tunique de lin […] descendant des chevilles jusqu’aux genoux. »

« Je vois son épée à poignée d’or, incrustée, dans son fourreau d’argent blanc, etc. »

« Je vois son bouclier lumineux, blanc comme la craie, etc. »

« Une tour d’or incrusté, etc. »

Alors le doux guerrier dormait, les pieds posés sur les genoux de l’un des deux hommes et la tête sur les genoux de l’autre. Puis il s’éveilla de son sommeil, se leva et chanta cette mélopée : « Le hurlement d’Ossar (le chien de Conaire) […] le cri des guerriers sur le sommet de Tol Géisse ; un vent froid sur des arêtes périlleuses : telle est cette nuit où un roi doit être détruit. » Il se rendormit, puis s’éveilla de nouveau et chanta cette autre récitation : « Le hurlement d’Ossar […] une bataille est annoncée : l’asservissement d’un peuple ; le sac de l’Auberge ; les champions sont en deuil ; hommes blessés ; vent de terreur ; jets de javelots ; confusion d’un combat inégal ; ruine des maisons ; Tara dévastée ; héritage étranger ; tel est le deuil de Conaire ; destruction du blé ; festin d’armes ; cris de détresse ; destruction du roi d’Ériu ; chars chancelants ; oppression du roi de Tara ; les lamentations vaincront le rire ; hurlement d’Ossar. » Il dit une troisième fois : « Trouble m’a été montré : multitude d’elfes ; armée couchée ; chute des ennemis ; combat d’hommes sur le Dodder ; oppression du roi de Tara ; dans sa jeunesse il est détruit ; les lamentations vaincront le rire ; hurlement d’Ossar. » « Compare cela, ô Fer Rogain, à celui qui a chanté cette mélopée. »

« Facile pour moi de le comparer », dit Fer Rogain. « Ce n’est pas une “lutte sans roi” que celle-ci. C’est le plus splendide, le plus noble, le plus beau et le plus puissant roi qui soit venu au monde entier. C’est le roi le plus doux, le plus bienveillant et le plus parfait qui soit venu en ce monde, à savoir Conaire fils d’Eterscél. C’est lui qui est haut-roi de toute l’Ériu. Il n’y a aucun défaut en cet homme, ni de forme ni de stature ni de vêtement ; ni de taille ni de justesse ni de proportion ; ni dans l’œil ni dans les cheveux ni dans l’éclat ; ni dans la sagesse ni dans l’habileté ni dans l’éloquence ; ni dans les armes ni dans l’habillement ni dans l’apparence ; ni dans la splendeur ni dans l’abondance ni dans la dignité ; ni dans le savoir ni dans la vaillance ni dans la lignée. Grande est la douceur de cet homme simple et assoupi, jusqu’à ce qu’il ait rencontré un acte de vaillance. Mais si sa fureur et son courage sont éveillés lorsque les champions d’Ériu et d’Alba l’assaillent dans la maison, la Destruction ne sera pas accomplie tant qu’il s’y trouvera. Six cents tomberont sous Conaire avant qu’il n’atteigne ses armes, et sept cents tomberont sous lui lors de son premier affrontement après avoir atteint ses armes. Je jure par Dieu ce que jure ma tribu : si on lui retirait la boisson, même s’il n’y avait personne d’autre dans la maison que lui seul, il tiendrait l’Auberge jusqu’à ce que lui arrive le secours que lui apporterait un homme depuis la vague de Clidna et la vague d’Assaroe, tandis que vous seriez à l’Auberge. Neuf portes donnent sur la maison, et à chaque porte tomberont cent guerriers sous sa main. Et lorsque tous dans la maison auront cessé de manier leurs armes, c’est alors qu’il se livrera à un fait d’armes. Et s’il lui arrive de sortir contre vous hors de la maison, aussi nombreux que les grêlons et l’herbe sur une prairie seront vos demi-têtes et vos crânes fendus et vos os sous le tranchant de son épée. J’ai l’avis qu’il ne lui arrivera pas de sortir de la maison. Chères lui sont les deux personnes qui sont avec lui dans la salle, ses deux frères de lait, Dris et Sníthe. Trois fois cinquante guerriers tomberont devant chacun d’eux, devant l’Auberge, et pas plus loin d’un pied de lui, de ce côté-ci et de l’autre, ils tomberont eux aussi. » « Malheur à celui qui exercera la Destruction, ne fût-ce que pour ce couple et pour le prince qui est entre eux, le haut-roi d’Ériu, Conaire fils d’Eterscél ! Triste serait l’extinction de ce règne ! » dit Lomna Drúth descendant de Donn Désa. « Vous ne le pouvez pas », dit Ingcél. « Des nuages de faiblesse vous envahissent », etc. « Tu as bonne raison, ô Ingcél », dit Lomna descendant de Donn Désa. « Ce n’est pas à toi que revient la perte causée par la Destruction : car tu emporteras la tête du roi d’un autre pays, et toi-même tu t’échapperas. Cependant, c’est dur pour moi, car je serai le premier à être tué à l’Auberge. » « Hélas pour moi ! » dit Ingcél, « peut-être serai-je le cadavre le plus faible », etc. « Et ensuite, qui as-tu vu ? »

La Chambre de l’arrière-garde.

« Là, je vis douze hommes sur des tréteaux d’argent tout autour de cette salle du roi. Une chevelure d’un blond clair était sur eux. Ils portaient des kilts bleus. Ils étaient également beaux, également vigoureux, également bien proportionnés. Une épée à poignée d’ivoire dans la main de chaque homme, et ils ne les laissaient pas tomber ; mais ce sont des verges de cavalerie qu’ils tiennent, tout autour de la salle. Compare cela, ô Fer Rogain. »

« Facile à dire pour moi. Ce sont les gardes du roi de Tara qui sont là. Voici leurs noms : trois Lond de la plaine de Liffey ; trois Art d’Ath Cliath (Dublin) ; trois Buder de Buagnech ; et trois Trénfer de Cuilne (Cuilenn ?). Je jure ce que jure ma tribu : nombreux seront les morts causés par eux autour de l’Auberge. Et ils s’en échapperont, bien qu’ils soient blessés. Malheur à celui qui exercera la Destruction, ne fût-ce que pour cette troupe ! Et ensuite, qui as-tu vu là ? »

Lé Fri Flaith, fils de Conaire,

« Là, je vis un garçon couvert de taches de rousseur rouges, vêtu d’un manteau pourpre. Il est constamment en train de se lamenter dans la maison. Il est comme une demeure où réside le roi d’un cantred, que chacun se passe de poitrine en poitrine. Ainsi se tient-il sur un siège bleu argenté sous lui, au milieu de la maison, toujours en train de se lamenter. Vraiment, triste est sa maisonnée qui l’écoute ! Trois chevelures étaient sur ce garçon, et les voici : une chevelure verte, une chevelure pourpre et une chevelure entièrement dorée. Je ne sais si ce sont les nombreuses apparences que prend sa chevelure, ou si ce sont naturellement trois sortes de cheveux qui sont sur lui. Mais je sais que grande est la chose mauvaise qu’il redoute cette nuit. Je vis autour de lui trois fois cinquante garçons assis sur des sièges d’argent, et il y avait quinze joncs dans la main de ce garçon aux taches de rousseur rouges, avec une épine à l’extrémité de chacun des joncs. Et nous étions quinze hommes, et il nous aveugla nos quinze yeux droits ; quant à moi, il aveugla l’une des sept pupilles qui étaient dans ma tête », dit Ingcél. « Connais-tu son pareil, ô Fer Rogain ? »

« Il m’est facile de le reconnaître ! » Fer Rogain pleura jusqu’à ce que des larmes de sang coulent sur ses joues. « Hélas pour lui ! » dit-il. « Cet enfant est un « rejeton de rivalité » entre les hommes d’Ériu et les hommes d’Alba, tant pour l’hospitalité que pour la beauté, la prestance et l’art équestre. Triste est sa mort ! C’est un « porcelet qui précède la glandée », un enfant encore en bas âge ! Le meilleur prince héritier qui soit jamais venu en Ériu ! C’est le fils de Conaire, fils d’Eterscél. Lé Fri Flaith est son nom. Il est âgé de sept ans. Il me semble fort probable qu’il est affligé à cause des nombreuses apparences de sa chevelure et des diverses couleurs qu’elle prend sur lui. Telle est sa maisonnée particulière : les trois fois cinquante garçons qui l’entourent. » « Malheur », dit Lomna, « à celui qui exercera la Destruction, ne fût-ce que pour cet enfant ! » « Vous ne le pouvez pas », dit Ingcél. « Des nuages de faiblesse vous envahissent », etc. « Et ensuite, qui as-tu vu là ? »

La Chambre des échansons.

« Là, je vis six hommes devant cette même salle. Des crinières blond clair étaient sur eux ; des manteaux verts les enveloppaient ; des broches d’étain fermaient l’ouverture de leurs manteaux. Ce sont des demi-chevaux (centaures), semblables à Conall Cernach. Chacun d’eux lance son manteau autour d’un autre et tourne avec la rapidité d’une meule. L’œil a peine à les suivre. Compare-les, ô Fer Rogain ! »

« Cela m’est facile. Ce sont les six échansons du roi de Tara, à savoir Úan, Broen et Banna, Delt, Drucht et Dathen. Cet exploit ne les empêche nullement d’exercer leur office d’échansons, ni n’altère leur habileté à cette tâche. Bons sont les guerriers qui sont là ! Trois fois leur nombre tomberont sous leurs coups. Ils rivaliseront de prouesse avec n’importe quels six hommes de l’Auberge, et ils échapperont à leurs ennemis, car ils sont issus des sídhe. Ce sont les meilleurs échansons d’Ériu. Malheur à celui qui exercera la Destruction, ne fût-ce que pour eux ! » « Vous ne le pouvez pas », dit Ingcél. « Des nuages de faiblesse vous envahissent », etc. « Et ensuite, qui as-tu vu là ? »

La Chambre de Tulchinne le Jongleur.

« Là, je vis un grand champion devant cette même salle, sur le sol de la maison. La disgrâce de la calvitie était sur lui. Blanc comme le linaigrette des montagnes était chaque cheveu qui poussait sur sa tête. Des anneaux d’or entouraient ses oreilles. Il portait un manteau tacheté et multicolore. Neuf épées étaient dans sa main, ainsi que neuf boucliers d’argent et neuf pommes d’or. Il les lançait toutes en l’air, et aucune ne tombait sur le sol ; il n’y en avait jamais qu’une seule sur sa paume. Leur montée et leur descente successives ressemblaient au va-et-vient des abeilles par un beau jour. Alors qu’il exécutait son tour avec la plus grande rapidité, je le regardais, quand soudain un cri s’éleva autour de lui, et tous les objets tombèrent sur le sol de la maison. Alors le prince qui se trouvait dans la maison dit au jongleur : « Nous sommes ensemble depuis que tu étais un petit garçon, et jusqu’à cette nuit jamais ton adresse de jongleur ne t’avait fait défaut. » « Hélas, hélas, noble maître Conaire, j’ai une bonne raison ! Un regard perçant et courroucé s’est posé sur moi : celui d’un homme qui possède le tiers d’une pupille capable de voir la marche des neuf bandes. Peu de choses lui échappent sous ce regard aigu et redoutable ! C’est avec lui que se livrent les batailles » , dit-il. «  Que l’on sache jusqu’au Jour du Jugement qu’un malheur se tient devant l’Auberge. »  »

Puis il reprit les épées en main, ainsi que les boucliers d’argent et les pommes d’or ; et de nouveau ils poussèrent un cri et tombèrent tous sur le sol de la maison. Cela le frappa d’étonnement, et il abandonna son jeu en disant : « Ô Fer Caille, lève-toi ! Ne […] ce massacre. Sacrifie ton porc ! Cherche qui se tient devant la maison pour nuire aux hommes de l’Auberge. » « Là, dit-il, se trouvent Fer Cualngi, Fer Lé, Fer Gair, Fer Rogel et Fer Rogain. Ils ont annoncé une entreprise qui n’est pas mince : l’anéantissement de Conaire par les cinq descendants de Donn Désa, les cinq frères de lait bien-aimés de Conaire. « Compare cela, ô Fer Rogain ! Qui a chanté cette prophétie ? »

La Chambre des porchers,

« Là, je vis une triade devant la maison : trois touffes de cheveux sombres sur eux ; trois tuniques vertes autour d’eux ; trois manteaux noirs sur eux ; trois fourches […] au-dessus d’eux, du côté du mur. Six jambières noires ils avaient sur la perche. Qui sont ceux-là, ô Fer Rogain ? » « Facile à dire », répond Fer Rogain : « les trois porcherons du roi, Dub, Donn et Dorcha ; trois frères sont-ils, trois fils de Mapher de Tara. Vive celui qui les protégerait ! Malheur à celui qui les tuerait ! car plus grande serait la victoire de les protéger que celle de les tuer ! » « Vous ne le pouvez pas », dit Ingcél, etc.

La Chambre des principaux cochers.

« Là, je vis une autre triade devant eux : trois plaques d’or sur leur front ; trois courts tabliers qu’ils portaient, en lin gris brodé d’or ; trois capes pourpres autour d’eux ; trois aiguillons de bronze dans leurs mains. Compare cela, ô Fer Rogain ! » « Je les connais », répondit-il. « Cul, Frecul et Forcul, les trois cochers du roi : trois du même âge, trois fils de Pole et de Yoke. Un homme périra sous chacune de leurs armes, et ils partageront la victoire du massacre. »

La Chambre de Cúscraid, fils de Conchobar.

« Là, je vis une autre salle. S’y trouvaient huit guerriers, et parmi eux un jeune garçon. Des cheveux noirs sont sur lui, et il a une parole très hésitante. Tout le peuple de l’Auberge écoute son conseil. Il est le plus beau des hommes : il porte une chemise et un manteau rouge vif, avec une broche d’argent. » « Je le connais », dit Fer Rogain : « c’est Cúscraid Menn d’Armagh, fils de Conchobar, qui est en otage auprès du roi. Et ses gardes sont ces huit guerriers autour de lui, à savoir deux Flann, deux Cummain, deux Aed, deux Crimthan. Ils rivaliseront de prouesse avec tous ceux de l’Auberge, et ils parviendront à s’en échapper avec leur pupille. »

La Chambre des apprentis cochers.

« Là, je vis neuf hommes : ils étaient sur la perche. Ils portaient neuf capes avec une agrafe pourpre. Une plaque d’or sur la tête de chacun d’eux. Neuf aiguillons dans leurs mains. Compare cela. » « Je les connais », dit Fer Rogain : « Riado, Riamcobur, Ríade, Buadon, Búadchar, Buadgnad, Eirr, Ineirr, Argatlam — neuf cochers en apprentissage auprès des trois principaux cochers du roi. Un homme périra sous les coups de chacun d’eux, etc. »

La Chambre des hommes de Bretagne.

« Du côté nord de la maison, je vis neuf hommes. Neuf très longues chevelures blondes étaient sur eux. Neuf tuniques de lin assez courtes les entouraient ; neuf manteaux pourpres sur eux, sans broches. Neuf lances larges, neuf boucliers rouges recourbés au-dessus d’eux. » « Nous les connaissons », dit-il. « Oswald et ses deux frères de lait, Osbrit Longhand et ses deux frères de lait, Lindas et ses deux frères de lait. Trois princes héritiers d’Angleterre qui sont avec le roi. Cette troupe partagera la victoire dans les combats, etc. »

La Chambre des écuyers.

« Là, je vis une autre triade. Trois têtes aux cheveux courts sur eux, trois tuniques qu’ils portaient, et trois manteaux autour d’eux. Un fouet dans la main de chacun. » « Je les connais », dit Fer Rogain. « Echdruim, Echriud, Echrúathar, les trois cavaliers du roi, c’est-à-dire ses trois écuyers. Trois frères sont-ils, trois fils d’Argatron. Malheur à celui qui exercera la Destruction, ne fût-ce que pour cette triade. »

La Chambre des juges.

« Là, je vis une autre triade dans la salle voisine. Un bel homme qui venait d’être récemment devenu chauve. À ses côtés, deux jeunes hommes aux longues chevelures. Ils portaient trois manteaux mêlés de couleurs. Une broche d’argent fermait le manteau de chacun d’eux. Trois équipements d’armes étaient suspendus au mur au-dessus d’eux. Compare cela, ô Fer Rogain ! » « Je les connais », dit-il. « Fergus Ferde, Fergus Fordae et Domáine Mossud : ce sont les trois juges du roi. Malheur à celui qui exercera la Destruction, ne fût-ce que pour cette triade ! Un homme périra sous chacun d’eux. »

La Chambre des harpistes.

« À l’est d’eux, je vis une autre ennéade. Neuf chevelures abondantes et bouclées sur eux. Neuf manteaux gris flottants (?) autour d’eux ; neuf broches d’or dans leurs manteaux. Neuf anneaux de cristal autour de leurs bras. Un anneau de pouce en or au pouce de chaque homme ; une attache d’oreille en or à l’oreille de chacun ; un torque d’argent autour du cou de chacun. Neuf étuis aux faces dorées étaient suspendus au mur au-dessus d’eux. Neuf baguettes d’argent blanc dans leurs mains. Compare-les. » « Je les connais », dit Fer Rogain. « Ce sont les neuf harpistes du roi, avec leurs neuf harpes au-dessus d’eux :| ||Side et Dide, Dulothe et Deichrinne, Caumul et Cellgen, Ól et Ólene et Olchói. Un homme périra sous chacun d’eux. »

La Chambre des enchanteurs.

<¨PUCE> « Là, je vis une autre triade sur l’estrade. Trois robes de chambre ceintes autour d’eux. Des boucliers à quatre angles dans leurs mains, avec des bossettes d’or. Ils avaient des pommes d’argent et de petites lances incrustées. » « Je les connais », dit Fer Rogain. « Cless, Clissíne et Clessamun, les trois enchanteurs du roi. Trois du même âge sont-ils : trois frères, trois fils de Naffer Rochless. Un homme périra sous chacun d’eux. »

La Chambre des trois satiristes.

« Là, je vis une autre triade tout près de la chambre du roi lui-même. Trois manteaux bleus autour d’eux, et trois tuniques de nuit à garniture rouge par-dessus. Leurs armes étaient suspendues au mur au-dessus d’eux. » « Je les connais », dit-il. « Dris, Draigen et Aittít (“Épine, Ronce et Ajonc”), les trois satiristes du roi, trois fils de Sciath Foilt. Un homme périra sous chacune de leurs armes. »

La Chambre de hommes funestes.

« J’aperçus trois personnes nus, sur la charpente de la maison : du sang jaillissait de leurs corps et les cordes de leur massacre étaient autour de leur cou. » « Ceux-là, je les connais, dit-il, trois […] de mauvais augure. Ce sont les trois qui sont massacrés à chaque instant. »

La Chambre des cuisiniers.

« Là, je vis une triade en train de cuisiner, vêtue de courts tabliers incrustés : un bel homme aux cheveux gris, et deux jeunes gens à ses côtés. » « Je les connais », dit Fer Rogain : « ce sont les trois principaux cuisiniers du roi, à savoir le Dagda et ses deux fils adoptifs, Séig et Segdae, les deux fils de Rofer Singlespit. Un homme périra sous chacun d’eux, etc. »

La Chambre des poètes .

« Là, je vis une autre triade. Trois plaques d’or au-dessus de leurs têtes. Trois manteaux mouchetés autour d’eux ; trois chemises de lin à garniture rouge ; trois broches d’or dans leurs manteaux ; trois javelots de bois suspendus au mur au-dessus d’eux. » « Ceux-là, je les connais », dit Fer Rogain : « les trois poètes de ce roi : Sui, Rodui et Fordui ; trois du même âge, trois frères, trois fils de Maphar au Chant puissant. Un homme périra pour chacun d’eux, et chaque paire se partagera la victoire d’un homme. Malheur à celui qui exercera la Destruction ! »

La Chambre des serviteurs de garde.

« Là, je vis deux guerriers debout près du roi. Ils avaient deux boucliers recourbés et deux grandes épées pointues. Ils portaient des kilts rouges, et des broches d’argent blanc dans leurs manteaux. » « Ce sont Bole et Root », dit-il, « les deux gardes du roi, les deux fils de Maffer Toll. »

La Chambre des gardes du roi.

« Là, je vis neuf hommes dans une salle devant la même chambre. De belles chevelures blondes sur eux ; ils portaient de courts tabliers et des manteaux mouchetés ; ils tenaient des boucliers d’attaque. Une épée à poignée d’ivoire dans la main de chacun, et quiconque entre dans la maison, ils cherchent à le frapper de leurs épées. Nul n’ose aller à la chambre du roi sans leur accord. Compare cela, ô Fer Rogain ! » « Facile pour moi », dit-il. « Trois Mochmatnech de Meath, trois Buageltach de Brega, trois Sostach de Sliab Fuait : les neuf gardes de ce roi. Neuf dizaines d’hommes tomberont sous eux lors de leur premier combat, etc. Malheur à celui qui exercera la Destruction à cause d’eux seulement ! » « Vous ne le pouvez pas », dit Ingcél. « Nuées de faiblesse, etc. Et ensuite, qui as-tu vu là ? »

La Chambre de Nia et Bruthne, les deux serviteurs de table de Conaire .

« Là, je vis une autre salle, et une paire s’y trouvait : ils étaient comme des “cuves à bœufs”, robustes et massifs. Ils portaient des tabliers, et ces hommes étaient sombres et bruns. Ils avaient les cheveux courts à l’arrière, mais relevés haut sur le front. Ils sont aussi rapides qu’une roue hydraulique, passant l’un devant l’autre, l’un vers la chambre du roi, l’autre vers le feu. Compare cela, ô Fer Rogain ! » « Facile », dit-il. « Ce sont Nia et Bruthne, les deux serviteurs de table de Conaire. C’est le meilleur couple d’Irlande pour servir leur maître. Si leur teint est brun et leurs cheveux relevés, c’est à cause de leur fréquentation du feu. Au monde, nul couple n’est meilleur dans son office. Trois fois neuf hommes tomberont sous eux lors de leur premier affrontement, et ils partageront leur prouesse avec chacun, puis ils parviendront à s’échapper. Et ensuite, qui as-tu vu ? »

La Chambre de Sencha, de Dubthach et de Gobniu fils de Lurgnech.

— « Là, je vis la salle qui est auprès de celle de Conaire. Trois grands champions s’y trouvent, déjà grisonnants. Chacun de leurs membres est aussi épais que la taille d’un homme. Ils ont trois épées noires, longues chacune comme une poutre de métier à tisser. Ces épées seraient capables de fendre un cheveu posé sur l’eau. Le plus central tient une grande lance, fixée de cinquante rivets. Le bois en est une charge suffisante pour le joug d’une charrue attelée. Il brandit cette lance si vivement que ses clous de fer semblent à peine tenir, et il frappe trois fois le manche contre sa paume. Devant eux se trouve une grande chaudière, aussi vaste qu’un chaudron de veau, remplie d’un liquide noir et terrible. Il plonge la lance dans cette matière sombre. Si elle n’est pas refroidie, elle s’enflamme sur toute sa hampe, et tu croirais voir un dragon de feu au sommet de la maison. » « Compare cela, ô Fer Rogain ! »

« Facile à dire. Trois héros d'Erin excellent dans le maniement des armes : Sencha, le beau fils d'Ailill, Dubthach Chafer d'Ulaid et Goibnenn, fils de Lurgnech. Quant à la lance de Celtchar, fils d'Uthider, trouvée lors de la bataille de Mag Tured, elle est entre les mains de Dubthach Chafer d'Ulaid. Cet acte est habituel pour elle lorsqu'elle est prête à verser le sang d'un ennemi. Un chaudron rempli de poison est nécessaire pour l'éteindre lorsqu'un meurtre est imminent. Si ce poison n'atteint pas la lance, elle s'enflamme à son manche et transpercera son porteur ou le maître du palais où elle se trouve. Si elle doit porter un coup, elle tuera un homme à chaque coup, tant qu'elle est en état de s'enflammer, d'une heure à l'autre, même si elle ne l'atteint pas. » Et si c'est un jet de dés, il tuera neuf hommes à chaque jet, et l'un des neuf sera un roi, un prince héritier ou un chef des pillards. » « Je jure ce que ma tribu jure, une multitude sera servie ce soir par le Luin de Celtchar, qui distribuera des breuvages mortels devant l'Auberge. Je jure devant Dieu ce que ma tribu jure, que lors de leur première rencontre, trois cents hommes tomberont sous les coups de ce trio, et ils partageront leur gloire avec chacun des trois hommes présents à l'Auberge ce soir. Ils se vanteront d'avoir vaincu un roi ou un chef des pillards, et les trois hommes auront la chance de s'échapper. » « Malheur », dit Lomna Drúth, «  à celui qui sèmera la Destruction, ne serait-ce que par la faute de ce trio ! » « Vous ne le pouvez pas, » dit Ingcél, etc. «  Et après cela, qui as-tu vu là ? »

La Chambre des trois géants de l'Île de Man .

« Là, je vis une salle où se trouvait une triade. Trois hommes puissants, virils et dominateurs, dont nul ne peut supporter la vue tant leurs trois aspects sont hideusement difformes. Un spectacle terrible à cause de la terreur qu’ils inspirent. Une sorte de vêtement de poils rêches les recouvre, de sorte que leurs corps… sont à peine visibles ; leurs yeux sauvages apparaissent à travers une sorte de voile de crin de vache, sans vêtements couvrant jusqu’aux talons. Ils portent trois crinières, comme celles des chevaux, effrayantes et majestueuses, descendant jusqu’à leurs flancs. Ce sont des héros féroces, maniant contre leurs ennemis des épées aux coups écrasants. Ils frappent avec trois fléaux de fer à sept chaînes, triple-torsadées et à trois arêtes, chaque chaîne portant sept boules de fer au bout : chacune aussi lourde qu’un lingot de dix fontes. Trois grands hommes bruns. Des crinières sombres et chevalines leur descendent jusqu’aux talons. Deux bonnes largeurs de peau de bœuf forment la ceinture autour de la taille de chacun, et chaque boucle quadrangulaire qui la ferme est aussi épaisse qu’une cuisse d’homme. Les vêtements qui les entourent sont des vêtements qui semblent pousser à travers eux. Leurs crinières de dos sont déployées, et un long bâton de fer, aussi long et épais qu’un joug extérieur, est dans la main de chacun, avec une chaîne de fer au bout de chaque massue, et au bout de chaque chaîne un marteau de fer aussi long et épais qu’un joug central. Ils se tiennent, tristes, dans la maison, et leur aspect est plein d’horreur. Il n’y a personne dans la maison qui ne les évite. Compare cela, ô Fer Rogain ! »

Fer Rogain se tut silencieux. « Difficile pour moi de les comparer. Je ne connais aucun homme du monde qui leur ressemble, à moins que ce ne soient ces trois géants à qui Cúchulainn fit grâce lors du siège des Hommes de Falga ; et, alors qu’ils recevaient quartier, ils tuèrent cinquante guerriers. Mais Cúchulainn ne permit pas qu’on les mette à mort, en raison de leur merveilleuse nature. Voici leurs noms : Srubdaire fils de Dordbruige, Conchenn de Cenn Maige, et Fiad Sceme fils de Scípe. Conaire les a rachetés à Cúchulainn pour […] si bien qu’ils sont auprès de lui. Trois cents tomberont sous eux lors de leur premier affrontement, et ils surpasseront en prouesse chaque trio de l’Auberge. Et s’ils sortent contre vous, vos fragments seront bons à passer au crible d’un four à grain, tant ils vous détruiront avec leurs fléaux de fer. Malheur à celui qui exercera la Destruction, ne fût-ce qu’à cause de ces trois ! Car les combattre n’est pas une “louange autour d’un paresseux” (?) ni une “tête de […]”. » « Vous ne le pouvez pas », dit Ingcél. « Nuées de faiblesse, etc. Et ensuite, qui as-tu vu là ? »

La Chambre de Dá Derga.

« Là, je vis une autre salle, avec un seul homme à l’intérieur, et devant lui deux serviteurs portant chacun une crinière, l’un sombre, l’autre clair. Le guerrier avait les cheveux roux, ainsi que les sourcils roux. Il avait deux joues vermeilles et un œil très bleu et beau. Il portait un manteau vert et une chemise à capuchon blanc avec une garniture rouge. Dans sa main était une épée à poignée d’ivoire. Et il pourvoit à tous les besoins de chaque salle de la maison en bière et en nourriture, et il est d’une grande rapidité pour servir toute l’assemblée. Compare cela, ô Fer Rogain ! »

« Je les connais. Cet homme est Dá Derga. C’est par lui que l’Auberge a été construite, et depuis qu’elle est construite, ses portes n’ont jamais été fermées, sauf du côté d’où souffle le vent — le battant est clos contre lui — et depuis qu’il a commencé sa charge de maison, son chaudron n’a jamais été retiré du feu, mais il a toujours fait bouillir de la nourriture pour les hommes d’Irlande. La paire devant lui, ces deux jeunes gens, sont ses fils adoptifs, deux fils du roi de Leinster, à savoir Muredach et Corpre. Trois dizaines d’hommes tomberont sous cette triade devant leur maison, et ils se vanteront de la victoire sur un roi ou un chef de pillards. Après cela, ils parviendront à s’en échapper. » « Vive celui qui les protégerait ! » dit Lomna. « Mieux vaudrait la victoire de les sauver que celle de les tuer ! On devrait les épargner ne fût-ce qu’à cause de cet homme. Il serait juste de lui accorder quartier », dit Lomna Drúth. « Vous ne le pouvez pas », dit Ingcél. « Nuées de faiblesse, etc. Et ensuite, qui as-tu vu là ? »

La Chambre des trois champions des tertres féeriques .

« Là, je vis une salle où se trouvait une triade. Ils portaient trois manteaux rouges, trois chemises rouges, et trois têtes de cheveux rouges. Ils étaient entièrement rouges jusque dans leurs dents. Trois boucliers rouges au-dessus d’eux. Trois lances rouges dans leurs mains. Trois chevaux rouges à leurs brides devant l’Auberge. Compare cela, ô Fer Rogain ! » « Facile », dit-il. « Trois champions qui ont commis des forfaits dans les tertres féeriques. Voilà la punition infligée par le roi des tertres : être détruits trois fois par le roi de Tara. Conaire fils d’Eterscél est le dernier roi par qui ils sont détruits. Ces hommes vous échapperont. Pour accomplir leur propre destruction, ils sont venus. Mais ils ne seront ni tués, ni tueurs. Et ensuite, qui as-tu vu là ? »

La Chambre des portiers .

« Là, je vis une triade au milieu de la maison, près de la porte. Ils tenaient en main des masses percées. Chacun d’eux se mouvait autour des autres avec une grande rapidité, comme un lièvre, vers la porte. Ils portaient des tabliers et des manteaux gris et mouchetés. Compare cela, ô Fer Rogain ! » « Facile », dit-il : « ce sont les trois portiers du roi de Tara, à savoir Echur (“Clé”), Tochur et Tecmang, trois fils de Ersa (“Porte”) et Comla (“Battant”). Trois fois leur nombre tombera sous leurs coups, et ils partageront entre eux la victoire d’un homme. Ils parviendront à s’échapper, bien que blessés. » « Malheur à celui qui exercera la Destruction ! » dit Lomna Drúth. « Vous ne le pouvez pas », dit Ingcél. « Nuées de faiblesse, etc. Et ensuite, qui as-tu vu là ? »

La Chambre de Fer Caille.

« Là, je vis près du feu un homme aux cheveux noirs coupés court, n’ayant qu’un seul œil, qu’un seul pied et qu’une seule main. Sur le feu était un porc chauve, noir, brûlé, poussant des cris continus, et avec lui une grande femme à la large bouche. Compare cela, ô Fer Rogain ! »

— « Facile », dit-il : « Fer Caille avec son porc et sa femme Cichuil. Ce sont ses instruments propres, la nuit où vous détruirez Conaire, roi d’Irlande. Malheur à l’hôte qui se trouvera pris entre eux ! Fer Caille avec son porc est l’un des interdits (geasa) de Conaire. » « Malheur à celui qui exercera la Destruction ! » dit Lomna. « Vous ne le pouvez pas », dit Ingcél. « Et ensuite, qui as-tu vu là ? »

La Chambre des trois fils de Báithis de Bretagne.

« Là, je vis une salle où se trouvaient trois ennéades. De belles chevelures blondes sur eux, et ils étaient également beaux. Chacun d’eux portait une cape noire, avec une capuche blanche sur chaque manteau, un panache rouge sur chaque capuche, et une broche de fer à l’ouverture de chaque manteau. Sous chaque cape, une grande épée noire, capable de fendre un cheveu posé sur l’eau. Ils portaient des boucliers à bord festonné. Compare cela, ô Fer Rogain ! » « Facile », dit-il : « c’est la bande de pillards des trois fils de Báithis de Bretagne. Trois ennéades tomberont sous eux lors de leur premier combat, et ils se partageront entre eux la victoire d’un homme. Et ensuite, qui as-tu vu là ? »

La Chambre des mimes.

« Là, je vis une triade de bouffons près du feu. Ils portaient trois manteaux bruns. Si les hommes d’Irlande étaient réunis en un même lieu, même si le cadavre de leur mère ou de leur père était devant chacun d’eux, aucun ne pourrait s’empêcher de rire en les voyant. Là où se trouve le roi d’un cantred dans la maison, aucun n’atteint son siège sur son lit à cause de cette triade de bouffons. Chaque fois que l’œil du roi se pose sur eux, il sourit à chaque regard. Compare cela, ô Fer Rogain ! » « Facile », dit-il. « Mael, Mlithe et Admlithe : ce sont les trois bouffons du roi d’Irlande. Chacun d’eux fera tomber un homme, et ils partageront entre eux la victoire d’un homme. » « Malheur à celui qui exercera la Destruction ! » dit Lomna, etc. « Et ensuite, qui as-tu vu là ? »

La Chambre des échansons.

« Là, je vis une salle où se trouvait une triade. Ils portaient trois manteaux gris flottants. Il y avait une coupe d’eau devant chacun d’eux, et sur chaque coupe un bouquet de cresson. Compare cela, ô Fer Rogain ! » « Facile », dit-il. « Noir, Brun et Sombre : ce sont les trois échansons du roi de Tara, à savoir les fils du Jour et de la Nuit. Et ensuite, qui as-tu vu là ? »

La Chambre de Nár le Louche de l’œil gauche.

« Là, je vis un homme borgne, louche d’un œil ruinée. Il avait sur le feu une tête de porc, poussant sans cesse des cris. Compare cela, ô Fer Rogain ! » « Facile pour moi d’identifier son semblable. C’est Nár le Louche de l’œil gauche, le porcher de Bodb du tertre de Femen ; c’est lui qui est chargé de la cuisson. Du sang a été versé à chaque festin où il s’est trouvé. »

IV. La destruction de l’Auberge de Dá Derga

« Levez-vous donc, champions ! » dit Ingcél, « et allez à la maison ! »
Alors les ravisseurs marchèrent vers l’Auberge et y firent grand tumulte.
« Silence un instant ! » dit Conaire. « Qu’est-ce que cela ? »
« Des champions à la maison », dit Conall Cernach.
« Il y a ici des guerriers pour leur répondre », réplique Conaire.
« Ils seront nécessaires cette nuit », ajoute Conall Cernach.

Lomna Drúth, précédé par la horde de pillards, entra alors dans l'Auberge. Les portiers lui tranchèrent la tête. Puis, comme il l'avait lui-même prédit, sa tête fut jetée trois fois à l'intérieur de l'Auberge, et trois fois dehors.

Alors Conaire lui-même sortit de l’Auberge avec une partie de ses gens, et ils livrèrent combat à la troupe des ravisseurs. Six cents tombèrent sous Conaire avant qu’il pût atteindre ses armes. Puis l’Auberge fut mise trois fois en feu, et trois fois éteinte ; et il fut admis que la Destruction n’aurait jamais eu lieu si l’on n’avait pas privé Conaire de ses armes. Ensuite, Conaire alla chercher ses armes, revêtit son équipement de combat et se mit à frapper les ravisseurs avec les guerriers qui l’accompagnaient. Puis, après avoir pris ses armes, six cents tombèrent sous lui lors de son premier engagement.

Après cela, les ravageurs furent mis en déroute. « Je vous l’ai dit », dit Fer Rogain mac hui Duind Désa, « si les champions des hommes d’Irlande et d’Alba attaquent Conaire dans la maison, la Destruction ne sera pas accomplie à moins que la fureur et la vaillance de Conaire ne soient étouffées. » « Court sera son temps », disent les enchanteurs avec les ravisseurs. Et c’est ainsi qu’ils le réduisirent au silence : une privation de boisson s’empara de lui.

Ensuite, Conaire entra dans la maison et demanda à boire. — « À boire pour moi, ô maître Mac Cecht ! » dit Conaire. Mac Cecht répondit : «  Ce n’est pas là l’ordre que j’ai reçu de toi jusqu’à présent, de te donner à boire. Il y a des dispensateurs et des échansons qui t’apportent à boire. L’ordre que j’ai reçu de toi jusqu’à présent est de te protéger lorsque les champions des hommes d’Irlande et d’Alba t’attaqueront autour de l’Auberge. Tu en sortiras sain et sauf, et aucune lance ne pénétrera ton corps. Demande à boire à tes dispensateurs et à tes échansons. »

Alors Conaire demanda à boire à ses dispensateurs et à ses échansons qui se trouvaient dans la maison. « Il n’y en a pas », disent-ils. « Tous les liquides qui se trouvaient dans la maison ont été répandus sur les feux. » Les échansons ne trouvèrent pas de boisson pour lui dans le Dodder (une rivière), et le Dodder avait traversé la maison.

Alors Conaire demanda de nouveau à boire. « À boire pour moi, ô frère, ô Mac Cecht ! Peu m’importe de quelle mort je mourrai, car de toute façon je périrai. » Alors Mac Cecht donna le choix aux champions de valeur des hommes d’Irlande qui étaient dans la maison : préféraient-ils défendre le roi ou aller lui chercher à boire ? Conall Cernach répondit dans la maison — et il jugea cette exigence cruelle, et il garda ensuite toujours rancune contre Mac Cecht — : « Laisse-nous la défense du roi », dit Conall, « et va toi chercher la boisson, car c’est de toi qu’on la demande. »

Alors Mac Cecht partit chercher à boire, et il prit sous son aisselle Lé Fri Flaith, fils de Conaire, ainsi que la coupe d’or de Conaire, dans laquelle on aurait pu faire bouillir un bœuf avec un porc salé. Il emporta aussi son bouclier, ses deux lances et son épée, ainsi que la broche de la chaudière, une broche de fer. Il s’élança contre eux et, devant l’Auberge, il porta neuf coups de la broche de fer ; à chaque coup, neuf ravageurs tombèrent. Puis il exécuta un jeu de bouclier incliné et un jeu de lame autour de sa tête, et lança une attaque furieuse contre eux. Six cents tombèrent lors de son premier engagement, et après avoir abattu des centaines, il traversa la troupe à l’extérieur.

Les faits des gens de l’Auberge, voilà ce qui est maintenant rapporté. Conall Cernach se lève, prend ses armes, passe au-dessus de la porte de l’Auberge et fait le tour de la maison. Trois cents tombèrent sous lui, et il repoussa les ravageurs au-delà de trois talus hors de l’Auberge. Il se vante d’avoir triomphé d’un roi, puis retourne, blessé, dans l’Auberge.

Cormac Condlongas sort, accompagné de ses neuf compagnons, et ils lancent leurs attaques contre les ravageurs. Neuf ennéades tombent sous Cormac et neuf ennéades sous ses hommes, et un homme pour chaque arme et un homme pour chaque combattant. Et Cormac se vante de la mort d’un chef des ravageurs. Ils parviennent à s’échapper, bien qu’ils soient blessés.

La triade des Pictes sort de l’Auberge et se met à frapper les ravageurs de ses armes. Neuf ennéades tombent sous leurs coups, et ils parviennent à s’échapper, bien qu’ils soient blessés. Les neuf joueurs de cornemuse sortent et déchaînent leur œuvre de guerre contre les ravageurs ; puis ils parviennent à s’échapper,

Cependant — mais il est long de raconter cela, c’est lassitude de l’esprit, confusion des sens, fatigue pour les auditeurs, superfluité de narration que de repasser deux fois sur les mêmes choses — les gens de l’Auberge sortirent à leur tour, en ordre, et livrèrent leurs combats contre les ravageurs, et tombèrent sous eux, comme Fer Rogain et Lomna Drúth l’avaient dit à Ingcél, à savoir que les gens de chaque salle sortiraient successivement, livreraient leur combat, puis s’échapperaient. De sorte qu’il ne resta plus dans l’Auberge auprès de Conaire que Conall, Sencha et Dubthach.

Alors, à cause de l’ardeur extrême et de la violence du combat que Conaire avait livré, une grande soif le saisit, et il mourut d’une fièvre consumante, car il n’obtint pas sa boisson. Ainsi, lorsque le roi fut mort, ces trois-là sortirent de l’Auberge et portèrent aux ravageurs un coup de ruse meurtrière, puis quittèrent l’Auberge, blessés, brisés et mutilés.

Quant à Mac Cecht, il s’en alla jusqu’à atteindre le puits de Casair, qui se trouvait près de lui en Crích Cualann ; mais il n’y trouva pas d’eau, pas même le plein de sa coupe — c’est-à-dire la coupe d’or de Conaire qu’il avait emportée en main. Avant le matin, il avait parcouru les principaux fleuves d’Irlande, à savoir le Bush, le Boyne, le Bann, le Barrow, le Nore, le Liffey, le Laune, le Shannon, le Suir, le Sligo, le Sámhair, le Finn, le Ruirthech et le Slaney ; et dans aucun d’eux il ne trouva de quoi remplir sa coupe d’eau.

Puis, avant le matin, il avait parcouru les principaux lacs d’Irlande, à savoir le Lough Derg, le Lough Luimnig, le Lough Foyle, le Lough Mask, le Lough Corrib, le Lough Láig, le Lough Cúan, le Lough Neagh et le Mórloch ; et il n’y trouva pas d’eau, pas même de quoi remplir sa coupe.

Il poursuivit son chemin jusqu’à atteindre Uaran Garad sur Magh Ái. Cela ne put lui échapper : il en tira alors de quoi remplir sa coupe, et le garçon se glissa sous sa protection. Après cela, il continua sa route et atteignit l’Auberge de Dá Derga avant le matin.

Lorsque Mac Cecht franchit le troisième talus en direction de la maison, deux hommes étaient en train de décapiter Conaire. Mac Cecht trancha alors la tête de l'un d'eux. L'autre s'enfuyait avec la tête du roi. Une pierre tombale se trouvait par hasard sous les pieds de Mac Cecht, sur le sol de l'auberge. Il la lança sur l'homme qui tenait la tête de Conaire et la lui enfonça dans la colonne vertébrale, lui brisant le dos. Après cela, Mac Cecht le décapita. Il versa ensuite la coupe d'eau dans le gosier et le cou de Conaire. Alors la tête de Conaire dit, après que l'eau eut été versée dans son cou et son gosier :

Bon est Mac Cecht ! excellent est Mac Cecht !
Bon guerrier dehors, bon dedans,
Il donne à boire, il sauve un roi, il accomplit un haut fait.
Bien a-t-il mis fin aux champions que j’ai rencontrés.
Il a envoyé une pierre dressée sur les guerriers.
Bien a-t-il frappé près de la porte de l’Auberge
[…]
Fer lé,
de sorte qu’une lance est contre une hanche.
Je serais bon pour le très renommé Mac Cecht
si j’étais vivant. Un bon homme !

Après cela, Mac Cecht poursuivit les ennemis en déroute.

V. Après la destruction

C’est ce que rapportent certains livres : qu’il n’y eut en réalité que très peu de morts autour de Conaire, à savoir seulement neuf. Et à peine un fugitif échappa pour porter la nouvelle aux champions qui avaient été à l’Auberge.

Là où il y avait eu cinq mille hommes — et dans chaque millier dix centaines — il n’en échappa qu’un seul groupe de cinq, à savoir Ingcél et ses deux frères Echell et Tulchinne, le « plus jeune des ravageurs », trois arrière-petits-fils de Conmac, ainsi que les deux Rouges de Róiriu, qui avaient été les premiers à blesser Conaire.

Ensuite, Ingcél se rendit en Alba et reçut la royauté après son père, puisqu’il avait remporté la victoire sur un roi d’un autre pays et l’avait rapportée comme un triomphe.

Ceci, cependant, est la recension donnée dans d’autres livres, et elle est probablement plus vraie. Parmi les gens de l’Auberge, quarante ou cinquante tombèrent, et parmi les ravageurs, seuls trois quarts et un tiers d’entre eux échappèrent à la Destruction.

Quand Mac Cecht était couché, blessé, sur le champ de bataille, à la fin du troisième jour, il vit passer une femme. « Viens ici, ô femme ! » dit Mac Cecht. « Je n’ose m’approcher ainsi », dit la femme, « tant j’éprouve horreur et peur de toi. » « Il fut un temps où cela arriva à quelqu’un d’autre, ô femme, d’éprouver horreur et peur de moi. Mais maintenant tu n’as rien à craindre. Je te reçois sur la foi de mon honneur et de ma garantie. » Alors la femme s’approcha de lui. « Je ne sais », dit-il, « si c’est une mouche, un moucheron, ou une fourmi qui me pique dans la blessure. » Or il se trouva que c’était un loup velu, enfoncé jusqu’aux deux épaules dans la plaie ! La femme le saisit par la queue, le tira hors de la blessure, et il emporta dans sa gueule une pleine prise de chair. « Vraiment », dit la femme, « c’est là une “fourmi de l’ancienne terre”. » « Je jure par Dieu ce que jure mon peuple », dit Mac Cecht, « je le croyais pas plus grand qu’une mouche, un moucheron ou une fourmi. » Et Mac Cecht saisit le loup à la gorge, lui porta un coup au front, et le tua d’un seul coup.

Alors Lé Fri Flaith, fils de Conaire, mourut sous l’aisselle de Mac Cecht, car la chaleur et la sueur du guerrier l’avaient consumé.

Ensuite, Mac Cecht, après avoir achevé le massacre et au bout du troisième jour, se mit en route, et il emporta Conaire sur son dos, puis l’ensevelit à Tara, selon certains récits. Puis Mac Cecht partit en Connacht, dans son propre pays, afin d’y soigner ses blessures dans Mag Bréngair. C’est pourquoi le nom est resté attaché à cette plaine à cause de la détresse de Mac Cecht : c’est-à-dire Mag Brén-guir.

Alors Conall Cernach s’échappa de l’Auberge, et cinquante lances avaient traversé le bras qui soutenait son bouclier. Il s’en alla jusqu’à atteindre la maison de son père, portant dans sa main la moitié de son bouclier, ainsi que son épée et les fragments de ses deux lances. Puis il trouva son père devant l’enclos de sa maison à Taltiu.

« Rapides sont les loups qui t’ont poursuivi, mon fils », dit son père. « Voilà ce qui nous a blessés, vieil héros : un combat funeste avec des guerriers », répondit Conall Cernach. « As-tu donc des nouvelles de l’Auberge de Dá Derga ? » demanda Amorgen. « Ton seigneur est-il vivant ? » « Il n’est pas vivant », dit Conall. « Je jure par Dieu ce que jurent les grandes tribus d’Ulaid : il est lâche celui qui en est sorti vivant, après avoir laissé son seigneur mourir parmi ses ennemis. » « Mes blessures ne sont pas blanches, vieil héros », dit Conall.

Il lui montre son bras du bouclier, sur lequel il y avait eu trois fois cinquante blessures : voilà ce qui lui avait été infligé. Le bouclier qui le protégeait est ce qui l’avait sauvé. Mais le bras droit avait été mis à mal jusqu’aux deux tiers, car le bouclier ne le protégeait pas. Ce bras était broyé, mutilé, blessé et transpercé, si bien que seuls les tendons le retenaient encore au corps sans le détacher. « Ce bras a combattu cette nuit, mon fils », dit Amorgen. « C’est vrai, vieil héros », dit Conall Cernach. « Il en est beaucoup à qui il a donné à boire la mort cette nuit devant l’Auberge. »

Quant aux ravageurs, chacun de ceux qui s’échappèrent de l’Auberge se rendit au cairn qu’ils avaient construit la nuit d’avant-hier, et ils en emportèrent une pierre pour chaque homme qui n’avait pas été mortellement blessé. Ainsi se mesure leur perte à l’Auberge : un homme pour chaque pierre qui se trouve maintenant à Carn Lecca.

Ainsi se termine l’histoire. Amen. Elle est terminée.

Sources:
• W. Stokes, (1901-1902) - "The Destruction of Dá Derga's Hostel", Revue Celtique, 22, pp. 9–61, 165–215, 282–329, 390–437 ; 23, pp. 1–88.
• Pierre Crombet pour l'Arbre Celtique