La Folie de Suibhne (Buile Shuibhne) se situe à la rencontre de l’histoire et de la littérature. Son récit prend pour toile de fond la bataille de Mag Rath, livrée au VIIᵉ siècle, mais le texte qui nous est parvenu est une œuvre médiévale beaucoup plus tardive, où les souvenirs historiques se mêlent à la légende, à la spiritualité chrétienne et à la poésie de l’errance.
Sources modernes
L’édition de référence de la Buile Shuibhne est celle de J. G. O’Keeffe, publiée en 1913 dans la collection de l’Irish Texts Society sous le titre Buile Shuibhne (The Frenzy of Suibhne). Being the Adventures of Suibhne Geilt. A Middle-Irish Romance. Elle propose une édition du texte moyen-irlandais avec traduction anglaise, introduction, notes et glossaire. O’Keeffe s’appuie principalement sur le manuscrit Royal Irish Academy B IV 1 (anciennement Stowe B IV 1), complété par le manuscrit Bruxelles 3410 et par des variantes du manuscrit 23 K 44.
Une sélection de poèmes issus de la Buile Shuibhne a également été publiée par Gerard Murphy dans Early Irish Lyrics: Eighth to Twelfth Century (1956), avec textes normalisés, traduction anglaise, notes et glossaire. Cette édition comprend notamment les épisodes poétiques consacrés à Suibhne et Éorann, à l’errance de Suibhne dans les bois et à son séjour dans la neige.
Les manuscrits
La version conservée de la Folie de Suibne (Buile Shuibhne) repose principalement sur trois manuscrits :
📜 Dublin, Royal Irish Academy, B IV 1, p. 82a–95b : manuscrit sur papier copié entre 1671 et 1674 par Daniel Ó Duigenan. Il constitue le témoin principal utilisé pour l’édition du texte.
📜 Dublin, Royal Irish Academy, 23 K 44, p. 131–180 : manuscrit sur papier copié en 1721–1722 par Tomaltach Mac Muirghíosa. Ce témoin ne dérive pas de B IV 1 et conserve plusieurs variantes importantes ainsi que des strophes absentes du premier manuscrit.
📜 Bruxelles, Bibliothèque royale, 3410, fol. 59a–61b : manuscrit copié par Mícheál Ó Cléirigh en 1629. Il offre une version abrégée du récit, principalement en prose, où la majorité des strophes versifiées est omise.
Résumé
Suibhne mac Colmáin, roi des Dál nAraidi, combat aux côtés de Congal Cláen contre Domnall mac Áeda lors de la bataille de Mag Rath. Avant le combat, saint Rónán tente de protéger son église et son territoire ; Suibhne, emporté par la colère guerrière, offense le saint et jette son psautier dans un lac. Rónán le maudit alors en lui annonçant qu’il perdra sa raison et deviendra un errant.
Au cours de la bataille de Mag Rath, Suibhne est frappé par la folie annoncée. Terrifié par les signes du combat et par la malédiction du saint, il abandonne ses compagnons et fuit le champ de bataille. Il perd alors son statut de roi et commence une longue errance à travers l’Irlande.
Condamné à vivre comme un homme sauvage, Suibhne se réfugie dans les arbres, les forêts et les lieux isolés. Il voyage de région en région, passant d’un perchoir à l’autre, et compose des poèmes sur les paysages qu’il traverse, sur les saisons, les arbres, les animaux et sa propre condition d’exilé. Sa folie devient à la fois une punition religieuse et une transformation poétique : privé de sa royauté terrestre, il acquiert une autre forme de parole.
Au cours de son errance, Suibhne rencontre plusieurs figures religieuses qui l’accueillent ou cherchent à le ramener vers la foi chrétienne. Il retrouve parfois un semblant de paix, mais sa malédiction le ramène toujours à la fuite et à l’isolement.
Finalement, après de nombreuses années d’errance, Suibhne est recueilli par l’Église. Sa mort survient alors qu’il est réconcilié avec l’ordre religieux, mais son destin reste celui d’un roi détruit par la rupture entre la violence guerrière, la faute envers le sacré et la nécessité de la conversion.
Une bataille, trois textes
Le Fled Dúin na nGéd, le Cath Maige Rátha et la Buile Shuibhne forment trois récits complémentaires construisant la mémoire littéraire de Mag Rath : le premier expose les causes du conflit, le deuxième en raconte l’affrontement, et le troisième explore le destin tragique d’un survivant.
La Fled Dúin na nGéd met en place la tension entre Domnall mac Áeda et Congal Cláen, notamment à travers l’épisode des œufs d’oies et de la malédiction d’Erc Sláine. Le récit explique comment une rupture entre deux figures royales, liées par l’adoption, conduit progressivement à l’affrontement.
Le Cath Maige Rátha est le récit de la bataille elle-même. Il développe le conflit politique et militaire, présente les alliances des deux camps et raconte la victoire de Domnall mac Áeda sur Congal Cláen à la bataille de Mag Rath (637). C’est également dans ce cadre que la destinée de Suibhne est amorcée.
Le Buile Shuibhne est le récit des conséquences individuelles et spirituelles de la défaite. Il reprend la fuite et la folie de Suibhne après la bataille de Mag Rath, transformant l’événement militaire en drame religieux et poétique.
Buile Suibhne
Quant à Suibhne mac Colmáin Chuair, roi de Dál Araide, nous avons déjà raconté comment il partit errant et s’enfuit en volant hors de la bataille. Voici exposées la cause et l’occasion par lesquelles ces manifestations, ces accès de frénésie et ces emportements de l’esprit lui advinrent plus qu’à tout autre, ainsi que ce qui lui arriva par la suite.
Il y avait en Irlande un noble personnage, un saint patron illustre et distingué, Rónán Finn mac Beraig meic Criodáin meic Earcluigh meic Ernainne meic Urenne meic Seachnusach meic Coluim Cuile meic Mureadhaigh meic Laoghaire meic Néill ; un homme qui accomplissait le commandement de Dieu, portait le joug de la piété et endurait des persécutions pour l’amour du Seigneur. Il était un digne serviteur de Dieu, car il avait coutume de mortifier son corps par amour de Dieu afin de gagner une récompense pour son âme. Bouclier protecteur contre les attaques maléfiques du diable et contre les vices, tel était cet homme doux, bienveillant et actif.
Un jour, il se trouvait en train de délimiter une église appelée Cell Luinne dans le territoire de Dál Araide. (À cette époque, Suibhne mac Colmáin, dont nous avons parlé, était roi de Dál Araide.) Or, alors qu’il se trouvait en ce lieu, Suibhne entendit le son de la cloche de Rónán tandis que celui-ci délimitait l’église, et il demanda à ses gens ce qu’était ce bruit qu’ils entendaient. « C’est Rónán Finn mac Beraig, » dirent-ils, « qui délimite une église sur ton territoire et sur ta terre ; c’est le son de sa cloche que tu entends maintenant » Suibhne fut saisi d’une grande colère et d’une violente fureur, et il partit avec la plus grande hâte pour chasser le clerc de l’église. Son épouse Éorann ingen Cuinn Cianachta, afin de le retenir, saisit l’aile du manteau frangé de couleur pourpre qu’il portait autour de lui, si bien que la fibule de pur argent blanc, finement incrustée d’or, qui se trouvait sur son manteau au niveau de sa poitrine, fut projetée à travers la maison. Alors, laissant son manteau à la reine, il partit entièrement nu, dans sa course rapide, afin d’expulser le clerc de l’église, jusqu’à ce qu’il atteigne l’endroit où se trouvait Rónán.
Il trouva le clerc occupé à glorifier le Roi du ciel et de la terre, chantant joyeusement ses psaumes devant lui, avec son psautier orné de lignes, d’une très grande beauté. Suibhne prit le psautier et le jeta dans les profondeurs du lac d’eau froide qui se trouvait près de lui, de sorte qu’il y fut englouti. Puis il saisit la main de Rónán et l’entraîna hors de l’église après lui ; il ne lâcha la main du clerc qu’au moment où il entendit un cri d’alarme. C’était un serviteur de Congal Cláen mac Scannláin qui avait poussé ce cri ; il était venu de la part de Congal lui-même auprès de Suibhne afin que celui-ci prenne part à la bataille de Mag Rath. Lorsque le serviteur rejoignit Suibhne pour lui parler, il lui rapporta les nouvelles dans leur intégralité. Suibhne partit alors avec le serviteur, laissant le clerc triste et affligé de la perte de son psautier ainsi que du mépris et du déshonneur qui lui avaient été infligés.
Le lendemain, au terme d'un jour et d'une nuit, une loutre qui vivait dans le lac rapporta à Rónán le psautier, sans qu'aucune ligne ni aucune lettre n'eût subi le moindre dommage. Rónán rendit grâce à Dieu pour ce miracle, puis il maudit Suibhne en disant : « Que telle soit ma volonté, avec celle du Seigneur tout-puissant : de même qu'il est venu entièrement nu pour me chasser, qu'il soit désormais toujours nu, errant et fugitif à travers le monde ; qu'il trouve la mort sous la pointe d'une lance. Je renouvelle ma malédiction contre Suibhne et j'accorde ma bénédiction à Éorann, qui s'efforça de le retenir. De plus, je lègue à la descendance de Colmán ce destin : que la destruction et l'anéantissement soient leur lot le jour où ils reverront ce psautier que Suibhne a jeté dans les eaux. » Et il prononça alors ce poème :
« Suibhne mac Colmáin m'a outragé ; il m'a entraîné par la main, pour que je quitte Cell Luinne avec lui, et que j'en sois un temps éloigné.
Il est accouru vers moi, en entendant le son de ma cloche ; il apportait avec lui une immense et terrible colère pour me chasser, pour me bannir.
J'aurais eu grand regret d'être chassé du lieu où je m'étais d'abord établi ; mais, malgré ce regret, Dieu a pu l'en empêcher.
Il ne lâcha pas ma main avant d'entendre le grand cri qui lui disait : " Viens au combat ! Domnall est arrivé à la célèbre Mag Rath. "
Il m'en est venu du bien ; ce n'est pas à lui que j'en rends grâce, lorsque lui parvint la nouvelle de la bataille qui l'appelait auprès du haut roi.
De loin il s'approcha de la bataille où son esprit et sa raison furent égarés ; il errera à travers Ériu, privé de raison, et il mourra sous la pointe d'une lance.
Il saisit mon psautier de sa main, et le jeta dans le lac profond ; le Christ me le rendit sans la moindre atteinte, de sorte que le psautier n'en souffrit aucun dommage.
Un jour et une nuit dans les eaux profondes, sans que le livre tacheté de blanc en fût altéré ; par la volonté du Fils de Dieu, une loutre me le rapporta.
Quant au psautier qu'il saisit de sa main, je lègue à la descendance de Colmán qu'il portera malheur à la lignée du noble Colmán le jour où ils reverront ce psautier.
C'est entièrement nu qu'il est venu ici pour m'affliger et me chasser ; c'est pourquoi Dieu fera que Suibhne demeure à jamais nu.
Éorann ingen Cuinn Cianachta, s'efforça de le retenir par son manteau ; aussi ma bénédiction soit-elle sur Éorann, et ma malédiction sur Suibhne. »
Alors Rónán vint à Mag Rath afin de faire la paix entre Domnall mac Áeda et Congal Cláen mac Scannláin, mais il n'y parvint pas. Toutefois, le clerc était chaque jour pris comme garant entre eux, afin que nul ne fût tué depuis le moment où les combats cessaient jusqu'à celui où ils seraient de nouveau autorisés. Suibhne, cependant, violait la garantie de protection accordée par le clerc : en effet, chaque paix et chaque trêve que Rónán établissait, Suibhne les rompait, car il avait coutume de tuer un homme avant l'heure fixée pour le combat chaque jour, et un autre chaque soir lorsque les combats prenaient fin. Puis, le jour fixé pour la grande bataille, Suibhne arriva au combat avant tous les autres.
Ainsi se présenta-t-il. Il portait contre sa peau blanche une fine chemise de soie ; autour de lui se trouvait une ceinture de satin royal, ainsi que la tunique que Congal lui avait donnée le jour où il tua Ailill Cedach, roi des Uí Faoláin, à Mag Rath. C’était une tunique cramoisie d’une seule couleur, avec une bordure serrée, finement tissée, d’un or magnifique et travaillé, ornée d’une rangée de magnifiques pierres rouges étincelantes allant d’un bout à l’autre de la bordure. Elle possédait des attaches de soie passant par de beaux boutons brillants pour la fermer et l’ouvrir, avec des incrustations de pur argent blanc disposées en tous sens, selon chacun de ses mouvements et chacun de ses pas. Cette tunique avait une frange délicate faite de fils fins et résistants. Dans ses mains, il tenait deux lances très longues, munies de larges fers de couleur jaune tachetée ; un bouclier bombé, moucheté de jaune, était attaché à son dos, et une épée à poignée d’or se trouvait à son côté gauche.
Il marcha ainsi jusqu’à ce qu’il rencontrât Rónán avec huit psalmistes de sa communauté, qui aspergeaient les troupes d’eau bénite ; ils en aspergèrent Suibhne comme ils le faisaient pour les autres. Pensant que cette aspersion était faite pour se moquer de lui, il posa son doigt sur la corde de la lance rivetée qu’il tenait à la main et, la lançant contre l’un des psalmistes de Rónán, il le tua d’un seul trait. Il lança ensuite contre le clerc lui-même le javelot tranchant aux angles aiguisés, si bien qu’il traversa la clochette qui se trouvait sur sa poitrine, et que le bois de la lance fut projeté dans les airs. Alors le clerc dit : « Je prie le Seigneur tout-puissant que, aussi haut que le bois de la lance s’est élevé dans l’air et parmi les nuées du Ciel, tu t’élèves toi aussi de la même manière, comme un oiseau ; et que la mort que tu as infligée à mon fils adoptif soit celle qui t’emportera, à savoir la mort par la pointe d’une lance. Ma malédiction sur toi, et ma bénédiction sur Éorann. J’invoque Uradhrán et Teille contre ta descendance et contre les descendants de Colmán Cuar. » Et il prononça alors ces paroles :
« Ma malédiction sur Suibhne ! Grande est sa faute envers moi, lui qui de sa lance lisse et vigoureuse a transpercé ma sainte cloche.
Cette cloche que tu as blessée t’enverra parmi les branches, afin que tu sois semblable aux oiseaux — la cloche des saints devant les saints.
De même qu’en un instant le bois de la lance s’est élevé dans les hauteurs, puisses-tu aller, ô Suibhne, dans la folie, sans répit !
Tu as tué mon fils adoptif, tu as rougi ta lance de son sang ; tu recevras en retour pour cela de mourir par la pointe d’une lance.
S’il devait s’opposer à moi le lignage d’Éogan avec fermeté, Uradhrán et Teille les réduiront à l’anéantissement.
Uradhrán et Teille les ont réduits à l’anéantissement ; telle est ma volonté pour toujours : ma malédiction avec toi !
Ma bénédiction sur Éorann ! Éorann la belle, sans déclin : par une souffrance sans mesure, ma malédiction sur Suibhne ! »
Par la suite, lorsque les deux armées se furent rencontrées, les immenses troupes des deux camps poussèrent un rugissement semblable à celui d'un troupeau de cerfs, si bien qu'elles élevèrent trois puissantes clameurs. Lorsque Suibhne entendit ces grands cris, avec leurs sons et leurs répercussions jusque dans les nuées du Ciel et sous la voûte du firmament, il leva les yeux. Alors la confusion, l'obscurité, la fureur, le vertige, la frénésie, l'impulsion à la fuite, l'instabilité, l'agitation et le trouble s'emparèrent de lui ; de même, il fut pris d'aversion pour tous les lieux où il avait coutume de séjourner et d'un désir irrésistible pour tous ceux qu'il n'avait pas encore atteints. Ses doigts furent saisis de paralysie, ses pieds se mirent à trembler, son cœur se mit à battre avec violence, ses sens furent bouleversés, sa vue se troubla, ses armes lui échappèrent des mains, nues de leurs fourreaux, et, sous l'effet de la malédiction de Rónán, il s'enfuit, tel un oiseau du ciel, dans la folie et la démence.
Or, lorsqu'il eut quitté le champ de bataille, il était rare que ses pieds touchassent le sol tant sa course était rapide ; et, lorsqu'ils le touchaient, ils n'enlevaient même pas la rosée à la pointe des brins d'herbe, tant son pas était léger et agile. Il ne suspendit pas cette fuite éperdue avant d'avoir traversé, ce jour-là, toutes les plaines, tous les champs, toutes les montagnes dénudées, tous les marais, tous les fourrés, tous les marécages, toutes les collines, tous les vallons et tous les bois épais d'Irlande, jusqu'à ce qu'il parvînt à Ros Bearaigh, dans Glenn Earcain, où il monta dans l'if qui se dressait au fond de la vallée.
Domnall mac Áeda remporta la bataille ce jour-là, comme nous l’avons déjà raconté. Suibhne avait un parent parmi les combattants, à savoir Aongus Remhar mac Ardgail meic Macniad meic Nindeda, issu des tribus des Uí Ninneda de Dál Araide. Celui-ci s’enfuit hors de la bataille avec un certain nombre de ses hommes, et son chemin le conduisit à travers Glenn Earcain. Or, lui et ses compagnons parlaient de Suibhne, disant combien il était étrange qu’ils ne l’aient pas vu, vivant ou mort, après que les deux armées se furent affrontées. Toutefois, ils étaient convaincus que c’était à cause de la malédiction de Rónán qu’aucune nouvelle de son destin ne leur était parvenue. Suibhne, dans l’if au-dessus d’eux, entendit ce qu’ils disaient, et il prononça ces paroles :
« « Ô guerriers, venez ici, ô hommes de Dál Araide, vous trouverez dans l’arbre où il se tient l’homme que vous cherchez.
Dieu m’a accordé ici-bas une vie très dépouillée, très étroite, sans musique et sans sommeil paisible, sans femmes, sans rencontre amoureuse.
C’est ici, à Ros Bearaigh, que je suis ; Rónán m’a couvert de honte, Dieu m’a séparé de ma forme ; ne me reconnaissez plus, ô guerriers. »
Lorsque les hommes entendirent Suibhne réciter les vers, ils le reconnurent et l’exhortèrent à leur faire confiance. Il répondit qu’il ne le ferait jamais. Alors, tandis qu’ils se refermaient autour de l’arbre, Suibhne s’en éleva très légèrement et avec agilité, et partit vers Cell Riagain, en Tír Conaill, où il se percha sur le vieil arbre de l’église. Il advint que c’était précisément auprès de cet arbre que Domnall mac Áeda, et son armée se trouvaient après la bataille. Lorsqu’ils virent le fou monter dans l’arbre, une partie de l’armée vint l’entourer complètement. Alors ils commencèrent à décrire à haute voix le fou qu’ils voyaient. L’un disait que c’était une femme, un autre que c’était un homme, jusqu’à ce que Domnall lui-même le reconnaisse. Il dit alors : « C’est Suibhne, roi de Dál nAraidi, que Rónán a maudit le jour où la bataille fut livrée. C’est véritablement un homme de valeur, celui qui se trouve là, dit-il, et s’il désirait des trésors et des richesses, il les obtiendrait de nous, pour peu seulement qu’il nous accorde sa confiance. Il m’est pénible, » dit-il, « que le reste du peuple de Congal soit réduit à cet état, car les liens qui m’unissaient à Congal avant que nous n’entreprenions la bataille étaient bons et puissants. Et le conseil de Colum Cille à ce jeune homme lui-même fut également bon, lorsqu’il alla avec Congal demander une armée au roi d’Alba contre moi. » Sur ce, Domnall prononça le poème suivant :
« Qu’en est-il donc, ô frêle Suibhne ? Toi qui fus le chef de nombreux guerriers ; Le jour où fut livrée la bataille injuste, À Mag Rath, tu étais le plus noble.
Comme le pourpre éclatant, comme le bel or, Était ton noble visage après le festin ; Comme du duvet, comme de fines rognures, Était la chevelure parfaite de ta tête.
Comme la neige froide d’une seule nuit, Tel fut toujours l’aspect de ton corps ; Bleuté était ton œil, pareil au cristal, Pareil à une glace lisse et magnifique.
Charmante était la forme de tes pieds ; Je pense pourtant que ton pouvoir royal n’était pas faible ; Tes armes fortunées — elles savaient faire couler le sang — Étaient promptes à blesser.
Colum Cille t’offrit Le Ciel et la royauté, ô jeune homme splendide ; Ardemment (?) tu es venu dans la plaine, Depuis le prophète suprême du Ciel et de la terre.
Dit Colum Cille, Prophète ferme de vérité : " Aussi nombreux que vous soyez à franchir Le puissant flot, Vous ne reviendrez pas tous d’Érin. "
J’offris à Congal Cláen, Lorsque nous étions réunis, La bénédiction de tous les hommes d’Érin ; Grande fut l’amende pour un seul œuf.
Si tu ne veux pas accepter cela de moi, Ô beau Congal Cláen mac Scannláin, Quel jugement donc — Acte d’une grande portée — Porteras-tu contre moi ? »
[Congal] « J'accepterai ces présents de toi, si tu le juges bon : donne-moi tes deux fils, ta propre main, ainsi que ton illustre épouse, ta fille et ton œil d'un bleu étoilé. »
[Domnall] « Tu n'auras de moi que lance contre lance ; Je serai désormais toujours à l'affût de toi. Tel est ce que nous disons de la captivité ; Reçois toute l'étendue de ma malédiction !
Ton corps sera un festin pour les oiseaux de proie ; Les corbeaux se repaîtront de ton lourd silence. Une lance noire et terrible te transpercera, Et tu seras étendu sur le dos, sans secours.
D'un pays à l'autre, Tu es, plus que tout autre roi, mon fléau ; Pourtant je t'ai témoigné mon amitié Depuis le jour où ta mère t'a mis au monde.
C'est là que la bataille fut livrée, En ce lieu de Mag Rath ; Une goutte de sang souilla une épée étincelante : Ainsi tomba Congal Cláen. »
Lorsque Suibhne entendit les clameurs de la multitude et le tumulte de la grande armée, il s'élança du haut de l'arbre vers les nuées du firmament, au-dessus des sommets de tous les lieux et de la ligne de faîte de toutes les contrées. Longtemps après cela, il erra à travers toute l'Irlande, parcourant et explorant les crevasses escarpées des rochers, les rameaux touffus des grands lierres, les étroites cavités des pierres, allant d'estuaire en estuaire, de sommet en sommet et de vallée en vallée, jusqu'à ce qu'il parvînt au toujours délicieux Glen Bolcain. C'était là que les fous d'Irlande avaient coutume de se rendre lorsque leur année de folie était accomplie, car cette vallée était depuis toujours un lieu de grande délectation pour les déments. Voici en effet comment est Glen Bolcain : quatre défilés l'ouvrent aux vents ; on y trouve aussi une forêt très belle, très agréable, des sources aux rives nettes et des fontaines fraîches, des ruisseaux limpides au lit sablonneux, ainsi que du cresson de fontaine et de la véronique aquatique, aux tiges longues et recourbées, verdoyant à la surface des eaux. On y trouve également en abondance de l'oseille, de l'oxalis, du lus-bian(?) et du biorragáin(?), des baies, de l'ail sauvage, du mhelle(?) et du miodhbhun(?), des prunelles noires et des glands bruns. Les fous avaient d'ailleurs coutume de se battre les uns contre les autres pour les plus belles touffes de cresson de cette vallée et pour les meilleurs emplacements où se coucher.
Suibhne demeura encore longtemps dans cette vallée, jusqu'à ce qu'il advînt qu'une nuit il se trouvât au sommet d'un grand aubépine couvert de lierre, qui se dressait dans la vallée. Il lui fut difficile de supporter cette couche, car à chaque mouvement et à chaque retournement qu'il faisait, une pluie d'épines de l'aubépine venait se ficher en lui, si bien qu'elles lui transperçaient et lui déchiraient le flanc, et blessaient sa peau. Alors Suibhne quitta cette couche pour un autre endroit, où se trouvait un fourré dense de grandes ronces aux fines épines, avec une seule branche saillante de prunellier qui poussait isolément à travers le fourré. Suibhne s'établit au sommet de cet arbre ; mais il était si frêle qu'il plia et se courba sous son poids, de sorte qu'il tomba lourdement à travers le fourré jusqu'au sol, et il n'y eut pas jusqu'à un pouce de son corps, depuis son trou jusqu'au sommet de sa tête, qui ne fût blessé et rougi. Il se releva alors, sans force et affaibli, et sortit du fourré. Là, il dit : « Ma conscience ! » dit-il, « il est difficile de supporter cette vie après une vie agréable, et voici un an cette nuit que je mène cette existence. » Sur ce, il prononça le lai :
« Depuis un an, jusqu'à cette nuit, je suis demeuré parmi l'obscurité des branches, entre le flux et le reflux, sans aucun abri autour de moi.
Sans oreiller sous ma tête, parmi les beaux enfants des hommes ; il y a du péril pour nous, ô Dieu, sans épée, sans lance.
Sans la compagnie des femmes ; hormis la véronique des bandes guerrières — un repas pur et frais — le cresson d'eau est notre désir.
Sans chevauchée de guerre avec un roi, je suis seul dans ma demeure, sans glorieuses prises de butin, sans amis, sans musique.
Sans sommeil, hélas ! que la vérité soit dite, sans secours depuis longtemps, dure est ma condition.
Sans une maison pleinement remplie, sans l'entretien d'hommes généreux, sans le titre de roi, sans boisson, sans nourriture.
Hélas, d'avoir été séparé ici de ma puissante armée en armes, pauvre fou amer dans la vallée, privé de sens et de raison.
Sans être dans la tournée royale, mais courant par tous les chemins ; voilà la grande folie, ô Roi du Ciel des saints.
Sans musiciens accomplis, sans l'entretien des femmes, sans distribuer de trésors ; cela a causé ma mort, ô Christ vénéré.
Bien que je sois tel que je suis cette nuit, il fut un temps où ma force n'était pas faible sur une terre qui n'était pas mauvaise.
Sur de magnifiques chevaux, dans une vie sans chagrin, dans ma royale souveraineté favorable, j'étais un bon et grand roi.
Après cela, être devenu ce que je suis, pour T'avoir vendu, ô Christ vénéré ! je suis un pauvre malheureux, sans pouvoir, dans le Glen du brillant Bolcán.
L'aubépine qui n'a pas de cime tendre m'a vaincu, m'a transpercé ; le buisson brun d'épines a presque causé ma mort.
La bataille de Congal, porteuse de renom, pour nous fut doublement douloureuse ; le mardi fut la déroute ; nos morts étaient plus nombreux que nos vivants.
Errant, en vérité, moi qui fus noble et doux, je suis devenu triste et misérable depuis un an, jusqu'à cette nuit. »
De cette manière, il demeura dans le Glen Bolcain jusqu'au moment où, un certain jour, il s'éleva dans les airs et se rendit à Cluain Cille, à la frontière de Tír Conaill et de Tír Boghaine. Il alla alors au bord du puits, où il eut pour nourriture, cette nuit-là, du cresson d'eau et de l'eau. Après cela, il entra dans le vieil arbre de l'église. Le desservant de l'église était alors Faibhlen mac Deaghadh, de la lignée de Brughach. Cette nuit-là survint une tempête d'une violence extrême, si bien que toute l'étendue de la misère de cette nuit accabla profondément Suibhne. Alors il dit : « Il est vraiment triste que je n'aie pas été tué à Mag Rath plutôt que d'avoir à supporter une telle épreuve. » Sur ce, il prononça ce lai :
« Froide est la neige cette nuit, longue désormais est ma pauvreté ; je n'ai plus de force pour combattre, la faim m'a blessé, moi qui suis un fou.
Tous les hommes voient que je n'ai plus belle apparence, mon vêtement déchiré est dépourvu de fil ; Suibhne de Ros Ercain est mon nom, je suis le fou insensé.
Je ne demeure pas lorsque vient la nuit, mon pied ne suit aucun chemin battu ; je ne reste jamais longtemps ici, les liens de la terreur s'emparent de moi.
Mon but se trouve au-delà de la mer grouillante, voguant sur la mer abondante en proues ; la peur a saisi ma pauvre vigueur, je suis le fou du Glen Bolcain.
Le vent glacé me déchire, déjà la neige m'a blessé ; la tempête qui me porte vers la mort depuis les branches de chaque arbre.
Les branches grises m'ont blessé, elles ont déchiré mes mains ; les ronces n'ont pas laissé de quoi former une ceinture pour mes pieds.
Une paralysie est dans mes mains, partout se trouve un motif de confusion, depuis Sliabh Mis jusqu'à Sliabh Cuillenn, de Sliabh Cuillenn jusqu'à Cuailgne.
Triste à jamais est mon cri au sommet de Cruachan Aighle, du Glen Bolcain jusqu'à Islay, de Cenn Tire jusqu'à Boirche.
Petite est ma part lorsque vient le jour, elle ne vient pas comme le droit d'un jour nouveau (?) ; une touffe de cresson de Cluain Cille, avec la fleur de coucou de Cell Cua.
Celui qui demeure à Ros Earcach, ni trouble ni mal ne viendront jusqu'à lui ; ce qui me rend sans force, c'est d'être dans la neige, nu. »
Ainsi Suibhne poursuivit son chemin jusqu'à ce qu'il atteignît l'église de Snamh dha Én, sur le Shannon, que l'on appelle aujourd'hui Cluain Boirenn. Il y arriva un vendredi, pour être précis. Les clercs de l'église accomplissaient alors l'office de none ; des femmes battaient le lin, et l'une d'elles était en train de mettre au monde un enfant. « Il n'est certes pas convenable, » dit Suibhne, « que les femmes transgressent le jeûne du Seigneur ; de même que cette femme bat le lin, dit-il, ainsi mes gens furent-ils battus lors de la bataille de Mag Rath. » Il entendit alors retentir la cloche des vêpres, et il dit : « Il me serait assurément plus doux d'entendre de tous côtés les voix des coucous sur les rives de la Bann que le tintamarre rauque de cette cloche que j'entends ce soir. » Et il prononça ce lai :
« Plus doux pour moi que les vagues — bien que mes serres soient faibles cette nuit — que le tintamarre rauque de la cloche d'église, est le roucoulement du coucou de la Bann.
Ô femme, ne mets pas au monde ton fils un vendredi, le jour où Suibhne Geilt ne mange pas, par amour pour le Roi de justice.
Comme les femmes battent le lin — c'est vrai, bien que ce soit moi qui le dise — ainsi furent battus mes gens à la bataille de Mag Rath.
Du Loch Diolair, au pied de la falaise, jusqu'à Derry Colum Cille, je n'entendis pas de querelle venant de cygnes splendides et mélodieux.
Le brame du cerf du désert au-dessus des falaises, dans Siodhmuine Glinne — il n'est aucune musique sur terre dans mon âme, sinon sa douceur.
Ô Christ, ô Christ, entends-moi ! Ô Christ, ô Christ, sans péché ! Ô Christ, ô Christ, aime-moi ! Ne me sépare pas de ta douceur ! »
Le lendemain, Suibhne se rendit à Cell Derfile, où il se nourrit du cresson du puits et de l'eau qui se trouvait dans l'église. Une grande tempête survint pendant la nuit, et une immense tristesse ainsi qu'une profonde affliction s'emparèrent de Suibhne à cause de la misère de son existence ; de plus, le fait d'être éloigné de Dál Araidhe était pour lui une cause de chagrin et de peine. Alors il prononça ces strophes :
« Ma nuit à Cell Derfile, c'est elle qui m'a brisé le cœur ; triste est pour moi, ô Fils de mon Dieu, d'être séparé de Dál Araidhe.
Mille dix guerriers, tel était mon ost à Druim Fraoch ; bien que je sois sans force, ô Fils de Dieu, c'est moi qui étais leur chef en conseil.
Sombre est ma nuit cette nuit, sans serviteur, sans campement ; telle n'était pas ma nuit à Druim Damh, moi, Faolchu et Congal.
Hélas ! que j'ai été retenu pour le rendez-vous, ô mon Prince du Royaume glorieux ! bien que je n'en eusse subi aucun mal jamais, sinon cette nuit. »
Pendant sept années entières, Suibhne erra à travers l'Irlande, d'un lieu à un autre, jusqu'à ce qu'une nuit il arrivât au Glen Bolcain ; car c'est là que se trouvaient sa forteresse et sa demeure, et il lui était plus agréable de demeurer et de rester en ce lieu qu'en aucun autre endroit d'Irlande. C'est là qu'il se rendait depuis toutes les régions d'Irlande, et il ne le quittait que sous l'effet de la peur et de la terreur. Suibhne demeura dans cette vallée cette nuit-là, et, le lendemain matin, Loingseachán vint à sa recherche. Certains disent que Loingseachán était le frère utérin de Suibhne, d'autres qu'il était son frère de lait ; mais, quelle que soit la nature de leur parenté, son attachement à Suibhne était grand, car celui-ci était parti trois fois dans la folie, et trois fois Loingseachán l'avait ramené. Cette fois, Loingseachán le cherchait dans la vallée, et il trouva la trace de ses pas au bord du ruisseau dont Suibhne avait coutume de manger le cresson. Il trouva également les branches qui avaient l'habitude de se briser sous ses pieds lorsqu'il passait du sommet d'un arbre à un autre. Mais ce jour-là, il ne trouva pas le fou. Il entra alors dans une maison abandonnée de la vallée, et là, après le grand effort qu'avait représenté la poursuite de Suibhne qu'il recherchait, il tomba dans un profond sommeil. Alors Suibhne suivit sa trace, si bien qu'il parvint jusqu'à la maison, et là il entendit le ronflement de Loingseachán. Sur ce, il prononça ce lai :
« L'homme près du mur ronfle, un tel sommeil, je n'ose le connaître ; depuis sept ans, depuis le mardi de Mag Rath, je n'ai pas fermé l'œil un seul instant.
Ô Dieu du Ciel ! si seulement je n'étais pas allé à la terrible bataille ! depuis lors, Suibhne Geilt est mon nom, seul au sommet du lierre.
Le cresson du puits de Druim Cirb est mon repas à tierce heure ; sur mon visage on peut en reconnaître la couleur, il est vrai que je suis Suibhne Geilt.
Je suis assurément Suibhne Geilt, celui qui dort sous l'abri d'un lambeau de tissu ; autour de Sliabh Liag, si... ces hommes me poursuivent.
Lorsque j'étais Suibhne Sruit (le vénérable), j'avais coutume de demeurer dans un ermitage solitaire, sur une terre de laîches, dans un marais, au flanc d'une montagne ; j'ai échangé ma demeure contre une terre lointaine.
Je rends grâce au Roi d'en haut, auprès duquel la grande rigueur n'est pas coutumière ; c'est l'étendue de mon injustice qui a changé mon apparence.
Froid, froid est mon sort, depuis que mon corps ne demeure plus dans les buissons de lierre ; beaucoup de pluie tombe sur lui, et beaucoup de tonnerre.
Bien que je vive de colline en colline, sur la montagne au-dessus du vallon des ifs, au lieu où Congal Cláen fut laissé, hélas, si seulement j'y avais été laissé, étendu sur le dos !
Fréquente est ma plainte, loin de mon cimetière est ma demeure béante ; je ne suis pas un champion, mais un fou nécessiteux, Dieu m'a rejeté dans les haillons, privé de raison.
C'est une grande folie pour moi de sortir du Glen Bolcain ; il y a de nombreux pommiers dans le Glen Bolcain, pour ... de ma tête.
Du cresson vert et une gorgée d'eau pure, voilà de quoi je vis ; je ne souris pas, pas comme l'homme près du mur.
En été parmi les hérons de Cuailgne, parmi les meutes de loups lorsque vient l'hiver, à d'autres moments sous la cime d'une forêt ; pas comme l'homme près du mur.
Heureux Glen Bolcain, face au vent, autour duquel appellent les fous de la vallée ; malheur à moi ! je n'y dors pas ; je suis plus misérable que l'homme près du mur. »
Après ce lai, il vint, la nuit suivante, au moulin de Loingseachán, qui était gardé par une vieille femme appelée Lonnog ingen Duibh Dithribh, mère de l'épouse de Loingseachán. Suibhne entra dans la maison auprès d'elle, et elle lui donna de petites bouchées. Pendant longtemps, il continua ainsi à venir visiter le moulin. Un jour, Loingseachán partit à sa poursuite ; il le vit alors près du ruisseau du moulin, et il alla parler à la vieille femme, c'est-à-dire à la mère de son épouse, Lonnog. « Suibhne est-il venu au moulin, femme ? » demanda Loingseachán. « Il était ici la nuit dernière », répondit la femme. Alors Loingseachán revêtit le vêtement de femme et resta dans le moulin à sa place. Cette nuit-là, Suibhne vint au moulin et il reconnut Loingseachán. Lorsqu'il vit ses yeux, il bondit aussitôt loin de lui, sortant par la lucarne de la maison, en disant : « Ta poursuite est bien pitoyable, Loingseachán, toi qui me chasses de mon lieu et de chaque endroit qui m'est le plus cher en Irlande ; et puisque Rónán ne me permet pas de te faire confiance, il est lassant et importun que tu continues à me suivre. » Et il prononça ce lai :
« Ô Loingseachán, tu m'es importun, je n'ai pas le loisir de parler avec toi ; Rónán ne me permet pas de te faire confiance ; c'est lui qui m'a mis dans cette triste condition.
Je lançai le trait malheureux du milieu de la bataille contre Rónán ; il transperça la clochette précieuse qui était sur la poitrine du clerc.
Lorsque je lançai le trait magnifique du milieu de la bataille contre Rónán, le beau clerc dit : " Tu as permission d'aller avec les oiseaux. "
Alors je bondis dans les airs au-dessus de moi ; jamais, dans toute ma vie, je n'ai fait un seul saut qui fût plus léger.
Si c'était dans le matin glorieux, le mardi qui suit le lundi, nul ne serait plus fier que moi auprès d'un guerrier de mon peuple.
C'est une merveille pour moi que ce que je vois, ô Toi qui as façonné ce jour : le vêtement de femme posé sur le sol, les deux yeux perçants de Loingseachán. »
« Triste est l'opprobre que tu voudrais m'infliger, Loingseachán, » dit-il ; « et ne continue pas davantage à m'importuner, mais retourne à ta maison, et moi je poursuivrai mon chemin vers l'endroit où se trouve Éorann. »
Or, à cette époque, Éorann demeurait auprès de Gúaire mac Congail meic Scannláin ; car Éorann était l'épouse de Suibhne. Il y avait alors dans le pays deux parents, et tous deux avaient un droit égal à la souveraineté que Suibhne avait abandonnée, à savoir : Gúaire mac Congail meic Scannláin, et Eochaidh mac Condla meic Scannláin. Suibhne se rendit donc au lieu où se trouvait Éorann. Ce jour-là, Gúaire était parti à la chasse, et la route qu'il avait prise passait par le col de Sliabh Fuaid, par Sgirig Cinn Glinne et par Ettan Tairbh. Son campement était près du Glen Bolcain — que l'on appelle aujourd'hui Glenn Chiach — dans la plaine de Cenél Ainmirech. Alors le fou s'assit sur le linteau de la cabane où se trouvait Éorann, et il dit : « Te souviens-tu, dame, du grand amour que nous nous portions lorsque nous étions ensemble ? Pour toi, la chose est maintenant facile et agréable ; mais il n'en est pas ainsi pour moi. » Sur ce, Suibhne parla, et Éorann lui répondit (comme suit) :
[Suibhne] « Tu es en paix, brillante Éorann, au chevet de ton amant ; mais il n'en est pas ainsi pour moi ici, depuis longtemps je suis sans repos.
Jadis tu prononças, ô grande Éorann, une parole douce et légère, disant que tu ne survivrais pas séparée un seul jour de Suibhne.
Aujourd'hui, il apparaît clairement que tu songes peu à ton ancien compagnon ; chaude est ta place pour toi sur le duvet d'un lit agréable, froide est la mienne, dehors, jusqu'au matin. »
[Éorann] « Bienvenue à toi, fou sans malice ! Tu es le plus bienvenu des hommes de la terre ; bien que je sois en paix, mon corps dépérit depuis le jour où j'ai appris ta ruine. »
[Suibhne] « Plus bienvenu pour toi est le fils du roi qui t'emmène festoyer sans chagrin ; c'est lui que tu as choisi pour prétendant ; tu ne recherches plus ton ancien compagnon. »
[Éorann] « Quand bien même le fils du roi me conduirait dans de joyeuses salles de festin, je préférerais dormir dans le creux étroit d'un arbre auprès de toi, mon époux, si je le pouvais.
Si l'on me donnait le choix parmi les hommes d'Irlande et d'Alba, je préférerais demeurer sans péché avec toi, vivant d'eau et de cresson. »
[Suibhne] « Aucun chemin digne d'une dame aimée n'est celui de Suibhne ici, sur la route de la peine ; froides sont mes couches à Ard Abhla, mes froides demeures sont nombreuses.
Il te convient davantage d'accorder amour et affection à l'homme auprès duquel tu demeures seule, plutôt qu'à un fou grossier et affamé, horrible, effrayant, entièrement nu. »
[Éorann] « Ô fou accablé de labeur, c'est mon chagrin que tu sois disgracieux et abattu ; je pleure que ta peau ait perdu sa couleur, que les ronces et les épines te déchirent. »
[Suibhne] « Je ne t'en fais pas le reproche, douce femme rayonnante ; le Christ, Fils de Marie — grande est cette servitude — c'est lui qui a causé ma faiblesse. »
[Éorann] « Je voudrais que nous fussions ensemble, et que des plumes nous poussent sur le corps ; dans la lumière comme dans l'obscurité, je vagabonderais avec toi chaque jour et chaque nuit. »
[Suibhne] « Une nuit je fus dans l'agréable Boirche, j'ai atteint la belle Tuath Inbhir, j'ai erré à travers Magh Fail, je suis arrivé en Céli Uí Shuanaigh. »
À peine eut-il achevé que l'armée afflua de toutes parts dans le camp ; alors il se lança dans sa fuite précipitée, comme il l'avait souvent fait auparavant. Il ne s'arrêta pas dans sa course effrénée avant d'être arrivé, avant la tombée de la nuit, à Ros Bearaigh — la première église où il s'était arrêté après la bataille de Mag Rath — et il entra dans l'if qui se trouvait dans l'église. Muireadach mac Earca était alors l'erenach (chef laïc d'une communauté ecclésiastique) de l'église, et il advint que son épouse passait près de l'if lorsqu'elle aperçut le fou qui s'y trouvait. Elle reconnut que c'était Suibhne qui était là et lui dit : « Sors de l'if, roi de Dál Araidhe ; il n'y a ici devant toi qu'une seule femme. » Elle dit cela afin de saisir le fou, et de le tromper et de le prendre par ruse. « Je ne sortirai certainement pas », dit Suibhne, « de peur que Loingseachán et son épouse ne viennent à moi ; car il fut un temps où il aurait été plus facile pour toi de me reconnaître qu'il ne l'est aujourd'hui. » Sur ce, il prononça ces strophes :
« Ô femme, toi qui me reconnais à la pointe de tes yeux bleus, il fut un temps où mon apparence était meilleure dans l'assemblée de Dál Araidhe.
J'ai changé de forme et de couleur depuis l'heure où je suis sorti de la bataille ; j'étais le gracieux Suibhne, dont les hommes d'Irlande avaient entendu parler.
Demeure avec ton époux et dans ta maison, je ne resterai pas à Ros Bearaigh ; jusqu'au Jugement saint nous ne nous retrouverons pas, toi et moi, ô femme. »
Il sortit alors de l'arbre avec légèreté et agilité, et poursuivit son chemin jusqu'à ce qu'il atteigne le vieil arbre de Ros Earcain. (Car il avait dans son propre pays trois demeures où il avait coutume de résider, à savoir : Teach mic Ninnedha, Cluain Creamha et Ros Earcain.) Ensuite, il demeura pendant un mois et une quinzaine de jours dans l'if, sans être aperçu ; mais finalement son refuge et sa demeure furent découverts, et les nobles de Dál Araidhe tinrent conseil pour savoir qui irait le saisir. Tous dirent que c'était Loingseachán qui devait être envoyé. Loingseachán accepta cette tâche et partit jusqu'à ce qu'il arrive à l'if où se trouvait Suibhne ; là, il aperçut le fou sur la branche au-dessus de lui. « Triste est ton état, Suibhne, dit-il, que ta dernière condition soit ainsi : sans nourriture, sans boisson, sans vêtement, pareil à n'importe quel oiseau de l'air, après avoir porté des habits de soie et de satin, monté de splendides chevaux venus de pays étrangers aux brides incomparables ; auprès de toi se trouvaient des femmes douces et belles, ainsi que de nombreux jeunes gens, des chiens et des hommes nobles de tout art. De nombreuses armées, de nombreux nobles et chefs de toutes sortes, de jeunes seigneurs, des propriétaires de terres et des hospitaliers étaient sous tes ordres. Tu possédais aussi de nombreuses coupes, des gobelets et des cornes de buffle ouvragées, pour des boissons agréables au goût et plaisantes. Il est triste pour toi d'être ainsi, semblable à quelque misérable oiseau allant d'une solitude à une autre. » « Cesse maintenant, Loingseachán, dit Suibhne ; c'est ce qui nous était destiné. Mais as-tu des nouvelles pour moi de mon pays ? » « J'en ai assurément, » dit Loingseachán, « car ton père est mort. » « Cela m'a frappé… », dit-il. « Ta mère aussi est morte », dit le jeune homme. « Maintenant toute pitié pour moi a pris fin », dit-il. « Ton frère est mort », dit Loingseachán. « Mon flanc est béant à cause de cela », dit Suibhne. « Ta fille est morte », dit Loingseachán. « La fille unique est l'aiguille du cœur », dit Suibhne. « Ton fils, celui qui avait coutume de t'appeler "papa", est mort », dit Loingseachán. « C'est vrai, dit-il ; voilà la goutte (?) qui fait tomber un homme à terre. » Alors eux deux, Loingseachán et Suibhne, composèrent ce lai entre eux :
[Loingseachán] « Ô Suibhne du haut Sliabh na nEach, toi qui fus livré à la blessure par la lame rugueuse ; pour l'amour du Christ, qui t'a placé dans cette servitude, accorde un entretien à ton frère de lait.
Écoute-moi, si tu m'entends, ô roi magnifique, ô grand prince, afin que je puisse te raconter doucement les nouvelles de ta bonne terre.
Il n'y a plus de vie pour personne dans ton pays après toi ; c'est pour t'en parler que je suis venu ; ton frère renommé y est mort, ton père et ta mère sont morts. »
[Suibhne] « Si ma douce mère est morte, il m'est plus difficile encore de retourner dans mon pays ; il y a longtemps qu'elle n'a plus aimé mon corps, elle a cessé d'avoir pitié de moi.
Folle est la sagesse de tout jeune homme sauvage dont les anciens ne vivent plus ; semblable à une branche courbée sous les noix ; celui qui n'a plus de frère a le flanc béant. »
[Loingseachán] « Il est là-bas un autre malheur que pleurent les hommes d'Irlande ; bien que ton flanc et ton pied soient difformes, ta belle épouse, consumée de chagrin pour toi, est morte. »
[Suibhne] « Pour une demeure être privée d'une épouse, c'est ramer dans une barque sans gouvernail ; c'est un vêtement de plumes sur la peau, c'est allumer un feu solitaire. »
[Loingseachán] « J'ai entendu une histoire terrible et retentissante, autour de laquelle s'élevait une plainte claire et violente ; c'est comme un poing autour de la fumée, cependant : tu es privé de sœur, ô Suibhne. »
[Suibhne] « C'est un proverbe, amer est le (...) — il ne m'apporte aucune joie — ; le doux soleil repose sur chaque fossé, une sœur aime même si elle n'est pas aimée. »
[Loingseachán] « Les veaux ne sont plus laissés aux vaches parmi nous, dans la froide Araidhe, depuis que ta douce fille, qui t'aimait, est morte, ainsi que le fils de ta sœur. »
[Suibhne] « Mon neveu et mon chien, ils ne m'auraient pas abandonné pour des richesses ; c'est ajouter perte au chagrin ; la fille unique est l'aiguille du cœur. »
[Loingseachán] « Il est encore une autre histoire célèbre — je répugne à la raconter — ; justement les hommes d'Araidhe pleurent ton fils unique. »
[Suibhne] « Voilà la goutte célèbre (?) qui fait tomber un homme à terre : que son petit fils, celui qui disait « papa », soit privé de vie.
Cela m'a appelé vers toi depuis l'arbre ; j'ai à peine causé d'inimitié ; je ne puis supporter ce coup, depuis que j'ai appris la nouvelle de mon fils unique. »
[Loingseachán] « Puisque tu es venu, ô guerrier magnifique, entre les mains de Loingseachán, tout ton peuple est vivant, ô rejeton d'Eochaid Salbuide.
Reste tranquille, laisse ton esprit revenir ; à l'est est ta maison, non à l'ouest. Loin de ta terre tu es venu jusqu'ici ; telle est la vérité, ô Suibhne.
Tu juges plus agréable d'être parmi les cerfs, dans les bois et les forêts, que de dormir dans ta forteresse de l'est sur un lit de duvet.
Tu juges meilleur d'être sur une branche de houx, près de l'étang du moulin rapide, que d'être en compagnie choisie, entouré de jeunes gens.
Si tu devais dormir au creux des collines au son doux des cordes de luth, tu jugerais plus doux encore, sous le bois de chênes, le brame du cerf brun du troupeau.
Tu es plus rapide que le vent dans la vallée ; tu es le fameux fou d'Irlande ; brillant autrefois dans ta beauté, reviens ici, ô Suibhne : tu fus un noble champion. »
Lorsque Suibhne apprit la nouvelle de la mort de son fils unique, il tomba de l'if. Alors Loingseachán le saisit dans ses bras et lui passa des entraves. Il lui révéla ensuite que tous les siens étaient vivants ; puis il le conduisit à l'endroit où se trouvaient les nobles de Dál Araidhe. Ceux-ci avaient apporté des chaînes et des fers pour les mettre à Suibhne, et ils le confièrent à Loingseachán afin qu'il le garde pendant un mois et une quinzaine de jours. Loingseachán emmena Suibhne avec lui, tandis que, durant ce temps, les nobles de la province ne cessaient d'aller et venir. À l'issue de cette période, la raison et la mémoire revinrent à Suibhne, ainsi que son apparence et son maintien d'autrefois. On lui ôta alors ses liens, et sa royauté reparut au grand jour. Le temps de la moisson arriva. Un jour, Loingseachán partit avec les siens pour récolter les céréales. Après qu'on lui eut retiré ses chaînes et que sa raison lui fut revenue, Suibhne fut installé dans la chambre de Loingseachán. On l'y enferma, et personne ne demeura auprès de lui sinon la vieille du moulin ; on lui avait expressément défendu de lui adresser la parole. Pourtant, elle lui parla. Elle lui demanda de raconter quelques-unes de ses aventures durant le temps où il avait été en proie à la folie. « Que la malédiction soit sur ta bouche, vieille femme ! » dit Suibhne. « Tes paroles sont mauvaises. Dieu ne permettra pas que je retombe dans la folie. » « Je sais pourtant, » répondit la vieille, « que c'est l'outrage fait à Rónán qui t'a conduit à la folie. » « Ô femme, » dit-il, « il est odieux que tu cherches ainsi à me trahir et à m'attirer dans un piège. » « Ce n'est nullement une trahison, mais la vérité. » Alors Suibhne dit :
[Suibhne] « Ô vieille du moulin, pourquoi cherches-tu à m'égarer ? N'est-ce pas une perfidie de ta part que, par le moyen d'une femme, je sois trahi et attiré dans un piège ? »
[La vieille] « Ce n'est pas moi qui t'ai trahi, ô Suibhne, si grande que soit ta renommée ; ce sont les miracles de Rónán venus du Ciel qui t'ont plongé dans la folie parmi les fous. »
[Loingseachán] « Si j'étais encore celui que j'étais, roi de Dál Araidhe, voilà qui vaudrait un soufflet en plein menton ; tu n'aurais pas droit au festin, vieille ! »
« Ô vieille, » dit-il, « si tu savais quelles épreuves j'ai traversées ! Que de bonds terribles j'ai faits de colline en colline, de forteresse en forteresse, de pays en pays, de vallée en vallée ! » « Au nom de Dieu, » dit la vieille, « fais donc devant nous l'un des bonds que tu faisais lorsque tu étais fou. » Aussitôt, il bondit par-dessus la traverse du lit et alla retomber à l'extrémité du banc. « Ma foi ! » dit la vieille, « j'en serais bien capable moi aussi. » Et elle fit le même saut. Alors Suibhne fit un second bond et s'élança par l'ouverture du toit de l'auberge. « Celui-là aussi, je pourrais le faire ! » dit la vieille. Et aussitôt elle bondit à son tour. Pour faire bref, Suibhne parcourut ce jour-là les cinq cantreds de Dál Araidhe, jusqu'à ce qu'il parvienne à Glenn na nEachtach, dans Fiodh Gaibhle, tandis que la vieille le suivait tout ce temps. Lorsque Suibhne s'arrêta enfin au sommet d'une haute branche de lierre, la vieille prit place dans un autre arbre, tout près de lui. C'était alors exactement la fin de la moisson. Soudain, Suibhne entendit, à la lisière du bois, les appels d'une nombreuse troupe de chasseurs. « Voilà, » dit-il, « le cri d'une grande armée. Ce sont les Uí Fáeláin qui viennent me tuer pour venger Ailill Cedach, roi des Uí Fáeláin, que j'ai tué à la bataille de Mag Rath. » Il entendit ensuite le brame du cerf et composa un lai où il célébrait à haute voix les arbres d'Irlande ; puis, évoquant quelques-unes de ses épreuves et de ses douleurs, il dit :
« Ô petit cerf, doux petit bramant, ô mélodieux petit crieur, douce nous est la musique que tu fais entendre dans le vallon.
Le désir de mon petit foyer s'est emparé de mon esprit : les troupeaux dans la plaine, les cerfs sur la montagne.
Ô chêne touffu, feuillu, tu surpasses les autres arbres par ta hauteur ; ô coudrier aux mille rameaux, ô parfum des noisettes.
Ô aulne, tu n'es point hostile, charmante est ta couleur ; tu ne déchires ni ne piques dans le défilé où tu te dresses.
Ô petit prunellier, tout épineux ; ô petit arbre aux prunelles noires ; ô cresson à la verte cime, du bord de la source de l'... (ousel ?).
Ô mhinen(?) des sentiers, tu surpasses en douceur toutes les herbes ; ô glasán(?), ô douce verdure, ô herbe où pousse la fraise.
Ô pommier, cher petit pommier, combien tu es secoué par le vent ! Ô sorbier aux petites baies, délicieuse est ta floraison.
Ô ronce aux rameaux arqués, tu n'accordes aucun quartier ; tu ne cesses de me déchirer avant d'avoir ton content de mon sang.
Ô if, cher petit if, tu te distingues dans les cimetières ; ô lierre, cher petit lierre, familier des bois obscurs.
Ô houx, petit arbre protecteur, porte contre le vent ; ô frêne, arbre redoutable, arme que brandit le guerrier.
Ô bouleau, lisse et béni, mélodieux et noble, délicat est chacun des rameaux enlacés au sommet de ta couronne.
Le tremble frémit ; tour à tour j'entends courir ses feuilles : je crois entendre une razzia !
Ce que je hais dans les bois — je ne le cache à personne — c'est le jeune rejet feuillu d'un chêne qui se balance sans cesse (?).
Funeste fut le sort qui me fit outrager l'honneur de Rónán Finn ; ses miracles m'ont tourmenté, ainsi que les petites cloches de son église.
De funeste augure me parut l'armure du noble Congal ; sa brillante tunique protectrice, bordée de galons d'or.
Chacun disait parmi les vaillants guerriers : " Ne laissez pas s'échapper par le taillis étroit l'homme à la belle tunique !
Blessez-le, tuez-le, égorgez-le, que chacun profite de l'occasion ; mettez-le, malgré l'énormité du crime, sur la broche et sur le pieu ! "
Les cavaliers qui me poursuivaient à travers la vaste plaine de Mag Cobha, aucun de leurs traits n'atteignait mon dos.
Passant d'un lierre à l'autre — je ne le cache pas, ô guerrier —, pareil à un javelot bien lancé, je filais avec le vent.
Ô petit faon, aux longues jambes, j'étais capable de te saisir, te chevauchant d'un sommet à l'autre.
Du Carn Cornan des combats jusqu'au sommet de Sliabh Niadh, puis du sommet de Sliabh Uillinne, j'atteignais Crota Cliach.
De Crota Cliach aux assemblées jusqu'au Carn Liffi de Leinster, j'arrivais avant la tombée du soir au farouche Ben Gulbain.
La nuit qui précéda la bataille de Congal, je la croyais heureuse, avant d'errer sans repos sur les cimes des montagnes.
Glenn Bolcáin, ma demeure constante, ce fut pour moi une bénédiction ; bien des nuits j'y ai disputé une rude course contre les sommets.
Si je devais errer seul sur les montagnes du monde brun, je préférerais l'emplacement d'une seule hutte dans le vallon du puissant Bolcán.
Bonne est son eau d'un vert limpide, bon est son vent pur et vigoureux, bon est son cresson aux vertes feuilles, meilleure encore sa véronique élancée.
Beaux sont ses lierres toujours verts, beaux ses saules clairs et joyeux, beaux ses ifs aux sombres aiguilles, meilleur encore son bouleau mélodieux.
Si tu venais, ô Loingseachán, à moi sous quelque apparence que ce soit, chaque nuit pour me parler, peut-être ne t'attendrais-je pas.
Je ne me serais pas arrêté pour te parler n'eût été le récit qui m'a blessé : père, mère, fille, fils, frère et vaillante épouse morts.
Si tu venais encore m'adresser la parole, je n'y trouverais rien de meilleur ; avant l'aube j'irais errer sur les montagnes aux cimes de Boirche.
Au moulin de la petite meunière (?) les tiens ont été broyés (?) ; ô malheureux, ô pauvre hère, ô prompt Loingseachán !
Ô vieille de ce moulin, pourquoi profites-tu de moi ? Je t'entends me couvrir d'injures même lorsque tu es sur la montagne.
Ô vieille, ô tête ronde (?) ! Veux-tu aller sur une monture ? [La vieille] « J'irais, ô tête folle (?), si personne ne me voyait.
Ô Suibhne, si je viens, puisse mon saut réussir. » [Suibhne] « Si tu venais, ô vieille, puisses-tu ne pas redescendre saine d'esprit ! (?) »
[La vieille] « En vérité, ce que tu dis n'est pas juste, fils de Colmán Cuar ; mon équitation n'est-elle pas meilleure puisque je ne retombe pas en arrière ? »
[Suibhne] « En vérité, ce que je dis est juste, ô vieille sans raison ; un démon est en train de te perdre, tu t'es toi-même perdue. »
[La vieille] « Ne juges-tu pas mes prouesses meilleures, ô noble fou au corps élancé, puisque je te poursuis jusqu'aux sommets des montagnes ? »
[Suibhne] « Un fier buisson de lierre, qui croît à travers un arbre tordu — si j'étais tout en haut de sa cime, je craindrais d'en sortir.
Je fuis devant les alouettes — c'est une rude et grande course — je franchis d'un bond les souches sur les sommets des montagnes.
Quand la fière tourterelle s'élève devant moi, vite je la rattrape, depuis que mes plumes ont poussé.
La bécasse sotte et folle, lorsqu'elle s'envole devant moi, je pense que c'est un ennemi acharné ; le merle noir aussi, lui qui pousse le cri d'alarme.
Chaque fois que je bondis, jusqu'à me retrouver au sol, c'est afin d'apercevoir le petit renard, là-dessous, rongeant les os.
Plus vite que tout loup (?) parmi les lierres, il aurait bientôt pris l'avantage sur moi ; moi, je bondissais avec tant d'agilité jusqu'à parvenir au sommet de la montagne.
Les petits renards glapissant vers moi et loin de moi, les loups déchirant leur proie, je fuis au son qu'ils font.
Ils ont cherché à m'atteindre, venant dans leur course rapide, si bien que je fuyais devant eux jusqu'aux sommets des montagnes.
Ma faute est venue contre moi, où que je fuie ; il m'apparaît clairement, par la pitié que l'on m'accorde, que je suis un mouton sans bercail.
Le vieil arbre de Cell Lughaidhe, où je dors d'un profond sommeil ; plus agréable, au temps de Congal, était la belle foire de la riche Line.
Viendra le givre étoilé, qui tombera sur chaque étang ; je suis misérable, errant, exposé à lui sur la cime de la montagne.
Les hérons appelant dans le froid Glenn Aighle, rapides troupes d'oiseaux allant et venant.
Je n'aime point le joyeux bavardage que font les hommes et les femmes ; plus doux pour moi est le chant modulé du merle, dans le lieu où il se tient.
Je n'aime point les trompettes que j'entends au matin ; plus doux pour moi est le cri aigu des blaireaux de Benna Broc.
Je n'aime point les sonneries de cor que j'entends retentir si fièrement ; plus doux pour moi est le brame d'un cerf aux quarante sommets.
Voilà la matière d'un attelage de labour, de vallon en vallon : chaque cerf demeure au repos sur la cime des montagnes.
Bien nombreux sont mes cerfs, de vallon en vallon ; rarement la main d'un laboureur se referme-t-elle sur leurs bois (?).
Le cerf du haut Sliabh Eibhlinne, le cerf du rude Sliabh Fuaid, le cerf d'Ealla, le cerf d'Orra, le cerf farouche de Loch Léin.
Le cerf de Seimhne, le cerf de Larne, le cerf de Line aux manteaux, le cerf de Cuailgne, le cerf de Conachail, le cerf de Bairenn aux deux sommets.
Ô mère de ce troupeau, ton pelage est devenu gris ; il n'est aucun cerf après toi qui n'ait deux fois vingt pointes à ses bois.
Plus grande que la matière d'un petit manteau, ta tête est devenue grise ; si j'étais posé sur chacune de tes petites pointes, il y aurait encore une petite pointe sur chaque pointe.
Ô cerf qui viens en bramant vers moi à travers le vallon, agréable est le lieu où l'on pourrait s'asseoir au sommet de tes pointes de bois.
Je suis Suibhne, pauvre suppliant, je cours rapidement à travers le vallon ; ce n'est pas là mon nom véritable, plutôt suis-je Fer Benn.
Les sources que j'ai trouvées les meilleures : le puits de Leithead Lan, le puits le plus beau et le plus frais, la fontaine de Dún Maíl.
Bien que nombreux soient mes errances, mon vêtement aujourd'hui est pauvre ; moi-même je monte la garde au sommet des montagnes.
Ô grande fougère rousse, ton manteau est devenu rouge ; il n'est point de couche pour un hors-la-loi dans les branches de tes frondes.
À l'angélique Tech Moling, au puissant Toidhen du Sud, c'est là que sera mon repos éternel, je tomberai par une pointe de [lance].
La malédiction de Rónán Finn m'a jeté en ta compagnie, ô petit cerf, petit bramant, ô petit crieur mélodieux.
Après ce lai, Suibhne alla de Fiodh Gaibhle à Benn Boghaine, puis de là à Benn Faibhne, puis à Rath Murbuilg ; mais il ne trouva aucun refuge contre la vieille femme jusqu'à ce qu'il atteignît Dún Sobairce en Ulster. Suibhne sauta du sommet de la forteresse, droit vers le bas, devant la vieille femme. Elle sauta aussitôt après lui, mais tomba sur la falaise de Dún Sobairce ; elle fut brisée en morceaux et tomba dans la mer. Ainsi trouva-t-elle la mort dans le sillage de Suibhne.
Après cela, Suibhne dit : « Désormais je ne resterai plus en Dal Araidhe, car Loingseachán, pour venger sa vieille femme, me tuerait s'il venait à avoir prise sur moi. » Suibhne alla alors à Ros Comain, en Connacht, et il se posa au bord du puits, où il se nourrit de cresson et d'eau. Une femme vint de la maison de l'erenach jusqu'au puits ; Forbhasach mac Fordhalaigh était alors l'erenach. Finnseng ingen Fhindealaigh (?) était le nom de la femme qui arriva. Le fou s'enfuit devant elle, et elle saisit le cresson qui se trouvait dans le ruisseau. Suibhne, perché sur l'arbre devant elle, se lamentait grandement de ce que sa part de cresson lui eût été enlevée. Alors il dit : « Ô femme, triste chose que tu m'enlèves mon cresson, si seulement tu savais dans quelle situation je me trouve ! Car ni membre de ma tribu ni parent ne me prend en pitié, et je ne visite comme hôte la maison de personne sur la crête du monde. Pour bétail, j'ai mon cresson ; mon eau est mon hydromel ; mes arbres, durs et nus ou bien étroitement protecteurs, sont mes amis. Et même si tu ne m'avais pas pris mon cresson, » dit-il, « il est certain que tu ne serais pas ce soir privée de quelque autre chose, comme moi je le suis après qu'on m'a pris mon cresson. » Et il fit ce lai :
« Ô femme qui arraches le cresson et prends l'eau, tu ne serais pas privée de quelque chose cette nuit même si tu n'avais pas pris ma part.
Hélas, ô femme ! tu ne suivras pas le chemin que je suivrai ; moi, dehors dans la cime des arbres, toi, là-bas, dans la maison d'un ami.
Hélas, ô femme ! froid est le vent qui est venu jusqu'à moi ; ni mère ni fils n'ont pitié de moi, aucun manteau ne couvre ma poitrine.
Si seulement tu savais, ô femme, ce qu'est Suibhne ici : il ne reçoit l'amitié de personne, et personne ne reçoit la sienne.
Je ne vais pas aux assemblées parmi les guerriers de mon pays ; aucune protection ne m'est accordée, ma pensée n'est plus à la royauté.
Je ne vais pas comme hôte dans la maison du fils d'aucun homme d'Irlande ; plus souvent je erre dans ma folie sur les sommets aigus des montagnes.
Personne ne vient me faire de la musique quelque temps avant que je m'endorme ; aucune pitié ne m'est accordée par un homme de ma tribu ou de ma parenté.
Quand j'étais véritablement Suibhne et que j'allais sur des chevaux — quand ce souvenir me revient, hélas d'avoir été retenu en vie !
Je suis Suibhne, noble chef (?) ; froide et sans joie est ma demeure. Bien que cette nuit je sois sur les pics sauvages, ô femme qui arraches mon cresson.
Mon hydromel est mon eau froide, mes vaches sont mes cressons, mes amis sont mes arbres, bien que je sois sans manteau ni tunique.
Froide est la nuit cette nuit, bien que je sois pauvre en ce qui concerne le cresson ; j'ai entendu le cri de l'oie sauvage au-dessus d'Imlech Iobhair dénudé.
Je suis sans manteau ni tunique ; le mauvais temps s'est attaché à moi depuis longtemps (?) ; je fuis au cri du héron comme si c'était un coup qui me frappait.
J'atteins le ferme Dairbre aux jours merveilleux du printemps, et avant la nuit je fuis vers l'ouest, jusqu'à Benn Boirche.
Si tu es savante, ô belle femme revêche, mon champ [...] il en est un pour qui le fardeau que tu emportes est une lourde affaire, ô vieille femme.
Ils sont froids, eux, au bord d'une source claire et caillouteuse — une brillante gorgée d'eau pure et le cresson que tu arraches.
Mon repas est le cresson que tu arraches, le repas d'un noble fou amaigri ; le vent froid se lève autour de mes reins depuis les sommets de chaque montagne.
Le vent du matin est glacé ; il vient entre moi et ma tunique. Je suis incapable de te parler, ô femme qui arraches le cresson. »
[La femme] « Laisse ma part au Seigneur, ne sois pas dur envers moi ; tu n'en gagneras que davantage en souveraineté, et tu recevras une bénédiction, ô Suibhne. »
[Suibhne] « Faisons un marché juste et convenable, bien que je sois au sommet de l'if ; prends donc ma chemise et mes haillons, laisse-moi la petite touffe de cresson.
Il y en a à peine un seul qui m'aime ; je n'ai plus de maison sur terre. Puisque tu m'enlèves mon cresson, que mes péchés soient sur ton âme !
Puisses-tu ne pas atteindre celui que tu as aimé, pour le malheur de celui que tu as suivi ; tu as laissé quelqu'un dans la pauvreté à cause de la touffe que tu as arrachée.
Puisse un raid des Norvégiens aux manteaux bleus fondre sur toi ! Ta rencontre avec moi n'aura pas été heureuse ; puisse le Seigneur te faire porter le blâme d'avoir coupé ma part de cresson.
Ô femme, si venait à toi Loingseachán, qui aime les jeux, donne-lui de ma part la moitié du cresson que tu arracheras. »
Cette nuit-là, il demeura à Ros Comain, puis le lendemain il partit pour le plaisant Sliabh Aughty ; de là vers le Sliabh Mis, doux et magnifique ; de là vers le haut Sliabh Bloom aux cimes élevées ; puis vers Inis Murray. Pendant une quinzaine et un mois, il séjourna dans la grotte de Donnan d'Eig ; puis il alla à Carrick Alastair, où il établit sa demeure et resta encore une quinzaine et un mois. Il quitta ensuite ce lieu, lui adressa ses adieux et, proclamant à haute voix ses propres malheurs, il dit :
« Sombre est cette vie, être privé d'un lit doux, demeure du givre froid, rudesse de la neige poussée par le vent.
Vent froid, glacé, pâle ombre d'un soleil faible, abri d'un seul arbre, au sommet d'un plateau.
Supporter l'averse, marcher sur les sentiers des cerfs (?), traverser les prairies vertes par un matin de givre gris.
Le bramement des cerfs dans toute la forêt, l'ascension du passage des bêtes, la voix des mers blanches.
Oui, ô grand Seigneur, grande est cette faiblesse, plus accablante encore cette noire tristesse, Suibhne aux flancs minces.
Courant à travers les passages multicolores du Boirche aux huttes-couches, le murmure de la nuit d'hiver, marchant dans les grêlons.
Couché sur un lit humide sur les pentes du Lough Erne, l'esprit tourné vers le départ prochain, au matin du lever précoce.
Courant sur les crêtes des vagues de Dún Sobairce, l'oreille aux flots de Dún Rodairce.
Fuyant cette grande vague vers la vague du Barrow impétueux, dormant sur une couche dure du bel Dún Cermna.
Du beau Dún Cermna au fleuri Benn Boirne, l'oreille contre un oreiller de pierre du rude Cruachan Oighle.
Inquiète est mon errance dans la plaine de la Boroma, de Benn Iughoine jusqu'à Benn Boghaine.
Là est venue à moi celle qui a posé les mains sur moi ; elle ne m'a apporté aucune paix, la femme qui m'a déshonoré.
Elle a pris ma part à cause de mes péchés ; misérable est l'œuvre — mon cresson a été mangé.
Du cresson je cueille, nourriture en une belle touffe, quatre poignées rondes du beau Glen Bolcain.
Je cherche un repas — agréable est la baie des marais ; une gorgée d'eau ici, au puits de Ronan Finn.
Mes ongles sont courbés, mes reins sont faibles, mes pieds sont percés, mes cuisses sont nues.
Une troupe de guerriers obstinée me rattrapera, loin de l'Ulster, voyageant en Alba.
Après cette marche, triste est mon chant secret — être dans la dure compagnie de Carraig Alastair.
Carraig Alastair, demeure des mouettes, triste, ô Créateur, glaciale pour ses hôtes.
Carraig Alastair, rocher en forme de cloche, il suffirait qu'il fût moitié moins haut, le nez tourné vers la mer.
Triste fut notre rencontre ; un couple de grues aux jambes solides — moi, dur et déchiré, elle, au bec dur.
Mouillés sont ces lits où est ma demeure ; je pensais peu que c'était un rocher de sainteté.
Malheur à Congal Cláen d'être arrivé à la bataille ; comme un joug extérieur il s'est attiré une malédiction.
Quand je fuis la bataille de Magh Rath, avant ma ruine, je ne méritais pas la dureté.
Triste est cette expédition ; si seulement je n'étais pas venu ! Loin de mon foyer est le pays où je suis arrivé.
Loingseachán viendra, triste seront ses voyages ; même s'il me poursuit, ce ne sera pas facile.
Les forêts étendues sont la muraille de cette contrée — la terre où je suis venu — ce n'est pas une œuvre de tristesse.
Le lac noir du Boirche fortifié m'a profondément troublé ; l'immensité de ses profondeurs, la force de ses crêtes de vagues.
Je trouvais meilleurs les bois plaisants, les lieux choisis du Meath boisé, l'immensité d'Ossory.
L'Ulster au temps des moissons, autour du tremblant Lough Cuan, une visite d'été chez la race de l'endurant Eóghan.
Un voyage à la fête de Lugnasad vers Taillten aux sources, la pêche au printemps dans le Shannon sinueux.
Souvent j'atteins la terre que j'avais mise en ordre, les armées aux cheveux bouclés, les crêtes sévères. »
Suibhne quitta alors Carraig Alastair et traversa la vaste mer à la bouche large, battue par les tempêtes, jusqu'à ce qu'il atteigne la terre des Bretons. Il laissa à sa droite la forteresse du roi des Bretons et arriva devant une grande forêt. Tandis qu'il longeait la forêt, il entendit des lamentations et des gémissements, une grande plainte de douleur et de faibles soupirs. C'était un autre fou qui errait à travers le bois. Suibhne alla vers lui. « Qui es-tu, mon homme ? » dit Suibhne. « Je suis un fou », dit-il. « Si tu es un fou, » dit Suibhne, « viens ici afin que nous soyons amis, car moi aussi je suis un fou. » « Je le voudrais, » dit l'autre, « n'était la crainte que la maison du roi ou ses gens ne me saisissent ; et je ne sais pas que tu n'es pas l'un d'eux. » « Je n'en suis pas un, certes, » dit Suibhne ; « et puisque je ne le suis pas, dis-moi le nom de ta famille. » « Fer Caille (l'Homme du Bois) est mon nom », dit le fou. Alors Suibhne prononça cette strophe, et Fer Caille lui répondit ainsi :
[Suibhne] « Ô Fer Caille, qu'est-ce qui t'est arrivé ? Triste est ta voix ; dis-moi ce qui t'a altéré, dans ton esprit ou dans ta forme. »
[Fer Caille] « Je te raconterais mon histoire, ainsi que mes exploits, n'était la crainte de la fière troupe de la maison du roi.
Je suis Ealadhan, celui qui allait autrefois à de nombreux combats ; je suis connu de tous comme le chef des fous des vallons. »
[Suibhne] « Je suis Suibhne mac Colmáin, issu du Buisson agréable ; il nous sera plus facile de converser ici, ô homme. »
Après cela, chacun se confia à l'autre, et ils se demandèrent mutuellement des nouvelles. Suibhne dit au fou : « Fais-moi le récit de toi-même.Je suis le fils d'un propriétaire terrien,et je suis originaire de ce pays où nous sommes ; Ealadhan est mon nom.Dis-moi, » dit Suibhne, « ce qui a causé ta folie.Ce n'est pas difficile à dire. Il fut un temps où deux rois se disputaient la souveraineté de ce pays, à savoir Eochaidh Aincheas mac Gúaire Mathra, et Cúgúa mac Gúaire. Je suis du peuple d'Eochaidh,car il était le meilleur des deux.geasa sur chacun des hommes de mon seigneur : aucun d'eux ne devait venir à la bataille s'il n'était vêtu de soie, afin qu'ils se distinguent tous par leur faste et leur orgueil. Les armées poussèrent contre moi trois cris de malédiction, qui m'envoyèrent errer et fuir comme tu me vois aujourd'hui. »
De la même manière, il demanda à Suibhne ce qui l'avait poussé à la folie. « Les paroles de Ronan, » dit Suibhne, « car il me maudit devant la bataille de Magh Rath ; ainsi je m'élevai dans les airs au-dessus de la bataille, et depuis lors je n'ai cessé d'errer et de fuir. » « Ô Suibhne, » dit Ealadhan, « que chacun de nous veille bien sur l'autre, puisque nous avons placé notre confiance l'un dans l'autre. Voici comment : celui de nous deux qui entendra le premier le cri d'un héron venant d'un lac aux eaux bleues, aux eaux vertes, ou le son clair du cormoran ; ou l'envol d'une bécasse depuis une branche ; ou le sifflement ou le cri d'un pluvier lorsqu'il est tiré de son sommeil ; ou le bruit de branches desséchées qui se brisent ; ou qui verra l'ombre d'un oiseau au-dessus de la forêt — que celui qui entendra le premier avertisse et prévienne l'autre. Qu'il y ait entre nous la distance de deux arbres ; et si l'un de nous entend l'un des sons mentionnés ci-dessus, ou quelque chose qui leur ressemble, que nous nous enfuyions aussitôt après. »
Ils firent ainsi, et ils demeurèrent ensemble pendant une année entière. À la fin de l'année, Ealadhan dit à Suibhne : « Il est temps que nous nous séparions aujourd'hui, car la fin de ma vie est arrivée, et je dois aller au lieu où il m'a été destiné de mourir. » « De quelle mort mourras-tu ? » demanda Suibhne. « Ce n'est pas difficile à dire, » répondit Ealladhan. « Je vais maintenant à Eas Dubhthaigh ; un souffle de vent passera sous moi et me jettera dans la chute d'eau, de sorte que je serai noyé. Ensuite je serai enterré dans le cimetière d'un saint, et j'obtiendrai le Ciel ; et telle sera la fin de ma vie. Et toi, ô Suibhne, ajouta Ealadhan, dis-moi quel sera ton propre destin. » Suibhne lui raconta alors ce qui devait lui arriver, comme le récit le rapporte plus bas. Là-dessus, ils se séparèrent. Le Breton partit vers Eas Dubhthaigh ; et lorsqu'il atteignit la cascade, il y fut noyé.
Suibhne revint alors en Irlande et, à la tombée du jour, il arriva à Magh Line, en Ulster. Lorsqu'il reconnut la plaine, il dit : « Vraiment bon était celui auprès de qui je demeurai dans cette plaine, Congal Cláen mac Scannláin ; et bonne aussi était la plaine où nous étions. Un jour, Congal et moi nous y trouvions, et je lui dis : "Je voudrais aller servir un autre maître", à cause de la maigre récompense que je recevais de lui. Alors, afin que je reste auprès de lui, il me donna trois fois cinquante beaux chevaux étrangers, ainsi que son propre cheval brun ; trois fois cinquante épées étincelantes aux poignées d'ivoire ; cinquante serviteurs liés à son service et cinquante servantes ; une tunique ornée d'or et une magnifique ceinture de soie à carreaux. » Là-dessus, Suibhne récita ce poème :
« Cette nuit je suis à Magh Line, ma poitrine nue le sait ; je connais aussi la plaine où demeurait mon compagnon Congal.
Autrefois Congal Cláen et moi étions ici ensemble dans la plaine ; tandis que nous allions vers le riche Druim Lurgain, nous échangeâmes quelques paroles.
Je dis au roi — […] — « Je désire partir, car je juge trop faible ma récompense. »
Je reçus de lui en présent trois fois cinquante chevaux bridés, trois fois cinquante épées puissantes, cinquante étrangers et cinquante servantes.
Je reçus de lui le cheval brun, le meilleur qui ait couru sur prairie et gazon ; je reçus sa tunique d'or et sa ceinture de soie à carreaux.
Quelle plaine peut rivaliser avec Magh Line, sinon peut-être la plaine qui est en Meath, ou Magh Femin aux nombreuses croix, ou la plaine qui est en Airgeadros ?
Ou Magh Feadha, ou Magh Luirg, ou Magh Aei à la noble beauté, ou Magh Life, ou Magh Li, ou la plaine qui est en Murthemne ?
De toutes celles que j'ai jamais vues, au nord comme au sud et à l'ouest, je n'ai encore contemplé aucune qui soit l'égale de cette plaine. »
Après cela, Suibhne vint jusqu'à Glen Bolcain ; il y errait lorsqu'il rencontra une femme folle. Il s'enfuit devant elle, et pourtant il comprit qu'elle était elle aussi dans un état de folie ; alors il se tourna vers elle. À ce moment-là, elle s'enfuit devant lui. « Hélas, ô Dieu ! » dit Suibhne, « misérable est cette vie ; me voici en train de fuir devant la femme folle, et elle qui fuit devant moi, au milieu même de Glen Bolcain ; vraiment, ce lieu est cher à mon cœur. » Là-dessus, il dit :
« Malheur à celui qui porte inimitié, puisse-t-il ne jamais être né ni venu au monde ! Que ce soit une femme ou un homme qui la porte, puissent-ils ne jamais atteindre le saint Ciel !
Rarement existe une compagnie de trois sans que l'un d'eux ne murmure ; les prunelliers et les ronces m'ont déchiré, si bien que c'est moi qui murmure.
Une femme folle fuyant son homme — pourtant, c'est une étrange histoire — un homme sans vêtements, sans chaussures, fuyant devant la femme.
Notre désir, lorsque viennent les canards sauvages, de Samain jusqu'au jour de mai, est, dans chaque bois brun sans disette, d'être dans les branches de lierre.
Eau du clair Glen Bolcain, à l'écoute de ses nombreux oiseaux ; ses ruisseaux mélodieux et rapides, ses îles et ses rivières.
Son houx protecteur et ses noisetiers, ses feuilles, ses ronces, ses glands, ses baies fraîches et délicieuses, ses noisettes, ses prunelles rafraîchissantes.
Le nombre de ses meutes de chiens dans les bois, le bramement de ses cerfs, son eau pure sans interdiction ; ce n'est pas moi qui l'ai haï. »
Ensuite Suibhne alla au lieu où se trouvait Éorann ; il se tint devant la porte extérieure de la maison où étaient la reine et ses femmes, puis il dit : « Tu es à ton aise, Éorann, alors que l'aisance ne m'est pas accordée. » « C'est vrai, » dit Éorann, « mais entre donc », dit-elle. « Certes, je ne le ferai pas, » dit Suibhne, « de peur que l'armée ne m'enferme dans la maison. » « Il me semble, » dit la femme, « que ta raison n'est pas meilleure de jour en jour ; et puisque tu ne désires pas demeurer avec nous, ajouta-t-elle, va-t'en et ne viens plus jamais nous voir, car nous avons honte que tu sois vu dans cet état par des gens qui t'ont connu sous ta véritable apparence. » « Misérable chose, certes, » dit Suibhne ;« malheur à celui qui fait confiance à une femme après de telles paroles. Grande fut pourtant ma bonté envers cette femme qui me chasse ainsi : un jour je lui ai donné trois fois cinquante vaches et cinquante chevaux. Et si c'était le jour où j'ai tué Ailill Cedach, roi des Uí Faolain, elle aurait été heureuse de me voir. » Là-dessus, il dit :
« Malheur à ceux qui s'éprennent des femmes, si parfaite que soit leur beauté, puisque Suibhne Geilt n'a trouvé nulle compassion auprès de son premier amour.
Malheur aussi à qui se fie aux femmes, de nuit comme de jour, quels que soient leurs desseins, après la trahison d'Éorann.
Grande fut ma générosité envers cette femme, sans ruse et sans tromperie : elle reçut de moi cent cinquante vaches et cinquante chevaux en un seul jour.
Quand j'étais dans la mêlée, je ne reculais devant aucune troupe armée ; là où grondait le combat ou l'affrontement, j'étais de taille à en affronter trente.
À juste titre Congal demanda à nous, guerriers de l'Ulster : « Lequel d'entre vous repoussera dans la bataille Ailill Cedach, le farouche combattant ? »
Sauvage et terrible était cet homme, immense son bouclier, immense sa lance ; un temps, à lui seul, il arrêta l'armée, cet homme gigantesque, sans égal.
Alors je déclarai auprès de Congal — ce n'était pas la réponse d'un lâche : « J'arrêterai le puissant Ailill, si redoutable soit-il à rencontrer. »
Je laissai Ailill sans tête, et j'en éprouvai grande joie ; de ma main tombèrent aussi les cinq fils du roi de Mag Mairge. »
Alors Suibhne se leva avec légèreté, furtivement, comme porté par l'air, bondissant de la cime d'une hauteur au sommet d'une autre, jusqu'à parvenir au Beann Boirche, au sud. Là, il s'arrêta et dit : « Voici un lieu digne d'un homme en démence ; pourtant ce n'est pas un endroit où l'on trouve du grain, du lait ni aucune nourriture. C'est un lieu âpre et sans repos, qui n'offre nul abri contre la tempête ou l'averse, bien qu'il soit élevé et d'une grande beauté. » Et il prononça alors ces paroles :
« Froide est cette nuit sur le Beann Boirche ; c'est la demeure d'un homme frappé de malheur. Ce n'est point un lieu de grain ni de lait, mais de tempêtes et de neige sans fin.
Froide est ma couche durant la nuit, sur le sommet du Beann Boirche ; je suis faible, nul vêtement ne me couvre, sur un houx aux branches aiguës.
Quand le froid me saisit dans la glace, je m'agite avec vivacité contre lui ; j'attise un feu dans le vent étincelant qui souffle sur la plaine du Leinster de Laoghaire.
Le vallon de Bolcán, à la source limpide, voilà le séjour où je demeure. Lorsque vient Samain, lorsque s'en va l'été, c'est là que se tient mon habitation.
Où que j'erre, vers l'ouest ou vers l'est, à travers les vallons de Glanamrach, la tourmente de neige me fouette le visage : tel est le refuge du pauvre fou transi d'Irlande.
C'est là mon vallon bien-aimé, la terre où je me rassemble avec moi-même, la forteresse royale qui m'est échue, mon abri contre la tempête.
Pour ma nourriture, chaque nuit, je n'ai que ce que mes mains recueillent dans les sombres forêts de chênes : des herbes et des fruits en abondance.
J'aime les précieuses baies des tourbières ; elles sont plus douces que… le véronique des ruisseaux et les algues marines sont mon plaisir, ainsi que le lus bian et le cresson.
Pommes, baies, belles noisettes, mûres, glands du chêne, framboises, généreux présent de la nature, cenelles de l'aubépine aux épines acérées.
Oseille sauvage, bel ail des bois, et cresson aux feuilles pures : ensemble ils chassent ma faim, glands des montagnes et racine de mhelle.
Si jamais je devais habiter une verte contrée qui n'est point une vallée, ô Christ, puisse cela ne jamais m'advenir ! Ce n'est pas là le lot qui m'est destiné ; mais si j'ai froid ici, là aussi règne le froid. »
Au matin du lendemain, Suibhne parvint à Mag Femhin ; de là, il gagna le Shannon, aux eaux limpides et aux courants verdoyants ; puis les hautes et belles montagnes de Sliabh Aughty ; de là, la terre unie, verdoyante et lumineuse de Maenmagh ; ensuite la noble et charmante rivière Suck ; enfin les rives du vaste Lough Ree. Cette nuit-là, il établit son gîte dans la fourche du Bile Tiobradáin, en Crích Gaille, à l'est du Connacht. C'était l'un des lieux d'Irlande qu'il chérissait le plus. Alors une profonde tristesse et une grande détresse s'emparèrent de lui, et il dit : « Grandes, assurément, furent jusqu'à présent les peines et les angoisses que j'ai endurées. Froide était ma demeure, la nuit dernière, sur le sommet du Beann Boirche ; non moins froide est ma demeure cette nuit, dans la fourche du Bile Tiobradáin. »
Car cette nuit-là, la neige tombait sans relâche, et à mesure qu'elle tombait, elle se changeait en glace. Alors il dit : « Par ma conscience ! Grandes sont les souffrances que j'ai endurées depuis que mes plumes ont poussé, jusqu'à cette nuit. Je sais, » ajouta-t-il, « que même si je devais y trouver la mort, il vaudrait mieux désormais me fier aux hommes que de supporter éternellement de telles misères. » Alors il récita ce poème, proclamant à haute voix ses malheurs :
« Grande est ma douleur cette nuit ; le vent glacé a transpercé mon corps. Mes pieds sont meurtris, mon visage est livide. Ô Dieu très-haut ! tel est le sort qui m'est échu.
La nuit dernière, j'étais sur le Beann Boirche, sous la pluie froide des monts d'Aughty ; cette nuit, tous mes membres sont brisés dans la fourche d'un arbre, en l'agréable Gaille.
J'ai soutenu bien des combats sans lâcheté depuis que des plumes ont couvert mon corps ; chaque nuit, chaque jour, mes souffrances ne font que croître.
Le gel et la tempête mauvaise ont broyé mon cœur, la neige m'a frappé sur le Sliabh Mic Sin ; cette nuit, le vent m'a blessé, loin de la bruyère du bienheureux vallon de Bolcán.
Sans repos est mon errance à travers toutes les contrées ; il m'est advenu de perdre sens et raison. De Mag Line jusqu'à Mag Lí, de Mag Lí jusqu'à la fougueuse Liffey.
Je franchis la crête boisée du Sliabh Fuaid ; dans mon vol, j'atteins Ráth Mór. À travers Mag Aí, à travers la brillante Mag Luirg, je parviens aux confins de la belle Cruachan.
Depuis le Sliabh Cua — rude expédition — je gagne l'agréable Glais Gaille ; de Glais Gaille, malgré la longueur du trajet, j'arrive au doux Sliabh Breagh, vers l'est.
Misérable est la vie de celui qui n'a pas de demeure ; triste est cette existence, ô Christ de beauté ! Un repas de cresson, frais et verdoyant, un breuvage d'eau froide puisée au clair ruisseau.
Je trébuche du faîte des arbres desséchés, je chemine parmi les ajoncs — et c'est pure vérité — fuyant les hommes, tenant compagnie aux loups, rivalisant de course avec le cerf rouge à travers les plaines.
La nuit, je dors sans couverture dans les bois, au sommet d'un arbre touffu et feuillu, sans entendre voix ni parole. Ô Fils de Dieu, grande est ma misère !
Insensément, je gravis les cimes des montagnes, seul, épuisé par l'excès même de ma vigueur. J'ai perdu la beauté sans défaut qui fut la mienne. Ô Fils de Dieu, grande est ma misère ! »
« Pourtant, » dit-il, « quand bien même Domnall mac Áeda, me donnerait la mort, j'irai au Dál Araide et je me remettrai entre les mains de mon propre peuple. Et si la vieille du moulin n'avait pas invoqué le Christ contre moi, afin que je fusse contraint d'exécuter pour elle mes bonds pendant quelque temps, je ne serais pas retombé dans la folie. »
Alors une lueur de raison lui revint. Il prit le chemin de son pays afin de se remettre entre les mains des siens et de vivre désormais parmi son peuple. Au même moment, il fut révélé à Rónán que Suibhne avait retrouvé sa raison et qu'il retournait dans son pays pour demeurer parmi les siens. Alors Rónán dit : « J'implore le noble Roi tout-puissant de ne pas permettre à ce persécuteur d'approcher de nouveau de l'Église pour l'opprimer comme il le fit jadis. Jusqu'à ce que son âme se sépare de son corps, qu'il ne trouve ni secours ni soulagement dans le châtiment que Dieu a fait tomber sur lui, en juste vengeance de l'outrage infligé à Son peuple ; afin qu'aucun autre tyran, après lui, n'ose jamais porter offense ni déshonneur au Seigneur ou à Son peuple. »
Dieu entendit la prière de Ronan, car lorsque Suibhne parvint au cœur de Sliabh Fuaid, il s'immobilisa ; à minuit, une étrange apparition se manifesta à lui : des troncs rouges et sans tête, des têtes sans corps, ainsi que cinq têtes hérissées d'un gris rude — dépourvues de corps ou de tronc — qui hurlaient et bondissaient de tous côtés sur la route. En s'approchant d'elles, il les entendit converser, et voici ce qu'elles disaient : « C'est un fou », dit la première tête ; « un fou de l'Ulster », dit la deuxième tête ; « Suivez-le de près », dit la troisième tête ; « Que la poursuite soit longue », dit la quatrième tête ; « Jusqu'à ce qu'il atteigne la mer », dit la cinquième tête. Alors elles s'élancèrent toutes ensemble à sa poursuite. Suibhne s'éleva dans les airs devant elles, passant de taillis en taillis ; et, si vaste que fût le vallon qui se trouvait devant lui, il n'y posait pas le pied : il bondissait d'un bord à l'autre, puis du sommet d'une colline au sommet d'une autre.
Grande, en vérité, était l'épouvante : les cris, les gémissements, les hurlements et les clameurs des têtes qui le poursuivaient, s'agrippant à lui et le traquant avec ardeur. Telle était la violence et la rapidité de cette poursuite que les têtes bondissaient sur ses mollets, ses jarrets, ses cuisses, ses épaules et la nuque de son cou ; si bien que le choc des têtes entre elles, leur fracas contre les flancs des arbres et les pointes des rochers, contre la surface du sol et la terre elle-même, lui paraissait semblable au grondement d'un torrent furieux jaillissant du sein d'une haute montagne. Elles ne cessèrent de le poursuivre que lorsqu'il leur échappa pour s'élever jusque dans les nuées légères du ciel.
Alors elles se séparèrent de lui, les têtes de bouc comme les têtes de chien — car il lui semblait que celles-ci aussi étaient mêlées aux autres têtes qui le poursuivaient. Les errances et les envols qu'il avait accomplis jusqu'alors n'étaient rien en comparaison de cette fuite ; car il ne s'accorda pas même assez de repos pour boire, durant trois semaines entières après cela, jusqu'à ce qu'une nuit il parvînt au sommet du Sliabh Eidhneach. Cette nuit-là, il demeura là-haut, au sommet d'un arbre, jusqu'au matin. Alors il commença à se lamenter amèrement ; et il dit : « Misérable est véritablement mon état cette nuit, après la vieille du moulin et les têtes du Sliabh Fuaid ; et pourtant il est juste que je sois ainsi, à cause du grand nombre de ceux auxquels j'ai moi-même causé du tort. » Alors il prononça ces paroles :
« Je suis en deuil cette nuit, triste et misérable ; mon flanc est découvert. Si seulement les hommes me connaissaient, j'aurais bien sujet de me lamenter.
Gel, glace, neige et tempête, qui me fouettent sans fin : moi, sans feu, sans demeure, sur le sommet du Sliabh Eidhneach.
J'avais une demeure et une bonne épouse ; chacun aurait dit que j'étais un prince. C'est Lui qui est Seigneur et Roi qui a causé ma chute.
Pourquoi Dieu m'a-t-il sauvé de la bataille, alors que personne ne s'y trouvait pour me tuer, plutôt que de me laisser aller pas à pas avec la vieille du moulin ?
La vieille du moulin dans sa maison : que le Christ maudisse son âme ! Malheur à celui qui s'est confié à la vieille ! Malheur à celui à qui elle a donné la part d'un chien !
Loingseachán était sur mes traces à travers tous les déserts d'Irlande, jusqu'à ce qu'il me fasse descendre de l'arbre, lorsqu'il m'annonça la mort de mon fils.
Il me conduisit dans la grande demeure où l'assemblée était en fête, et m'attacha au fond de la maison (?) face à face avec mon premier amour.
Les gens de la maison, sans reproche, jouaient et riaient ; moi et les miens, dans la demeure, bondissions et sautions.
N'eût été la vieille de la maison, je ne serais pas retombé dans la folie ; elle me supplia, au nom du Christ du Ciel, de bondir pour elle quelque temps.
Je fis un bond ou deux pour l'amour du Père céleste lui-même ; la vieille, dans sa maison, dit qu'elle aussi pouvait bondir de cette manière.
Une fois encore, je bondis au-dehors, par-dessus le sommet de la forteresse ; plus rapide que la fumée à travers une maison fut le vol de la vieille.
Nous parcourûmes toute l'Irlande, de Tech Duinn jusqu'à Tráig Ruire, de Tráig Ruire jusqu'aux Benna Brain, mais je ne pus échapper à la vieille.
À travers plaines, tourbières et collines, je ne pus fuir cette souillon, jusqu'à ce qu'elle accomplît avec moi le fameux bond jusqu'au sommet du Dún Sobairce.
Après cela, je sautai au bas du fort, sans jamais me retourner ; je partis dans la mer, et c'est là que je laissai la vieille.
Alors vinrent sur le rivage les troupes du diable pour la rencontrer, et elles emportèrent son corps. Malheur à la terre d'Irlande où elle fut ensevelie !
Un jour que je passais sur le Sliabh Fuaid, par une nuit sombre, noire et lugubre, sur la montagne je vis cinq têtes, qui avaient été tranchées en un même lieu.
L'une d'elles me dit soudain — sa voix fut rude à mes oreilles : " Fou de l'Ulster ", suis-le, "afin que vous le poussiez devant vous jusqu'à la mer. "
Je filai devant elles par le chemin, sans poser le pied sur le sol ; alors les têtes de bouc et les têtes de chien commencèrent à me maudire.
Il est juste que je subisse le mal ; bien des nuits ai-je franchi les lacs en bondissant, bien des yeux de femmes aimantes ai-je fait pleurer. »
Un jour, il advint que Suibhne se trouvait en Luachair Deaghaidh, dans le cours sauvage de sa folie. De là, il poursuivit son errance insensée jusqu'à atteindre Fiodh Gaibhle, aux ruisseaux limpides et aux branches magnifiques. Il demeura en ce lieu durant une année entière ; et, pendant cette année, sa nourriture fut composée de baies de houx rouge sang, couleur de safran, et de glands brun sombre, tandis qu'il buvait l'eau du Gabhal, c'est-à-dire la rivière qui donna son nom à la forêt. Au terme de cette période, une profonde tristesse et une lourde affliction s'emparèrent de Suibhne en ce lieu, à cause de la misère de son existence. Alors il prononça ce court poème :
« Je suis Suibhne, hélas ! Mon corps misérable est tout à fait anéanti ; toujours privé de musique, privé de sommeil, hormis le bruissement du vent rude.
Je suis venu de Luachair Deaghaidh jusqu'aux confins de Fiodh Gaibhle. Voilà ma nourriture — je ne la cacherai pas : baies de lierre et glands de chêne.
Une année durant, j'ai été sur la montagne, dans cette apparence qui est la mienne, sans qu'aucune nourriture n'entre dans mon corps, sinon les baies écarlates du houx.
Je suis le fou du vallon de Bolcán ; je ne cacherai pas ma douleur qui me ronge. Cette nuit, ma vigueur a pris fin ; je ne manque certes pas de raison de pleurer. »
Un jour, il advint que Suibhne se rendit à Druim Iarainn, en Connacht, où il mangea du cresson aux fraîches pousses vertes appartenant à l’église, près du bord de la source mouchetée de vert ; puis il but de son eau. Un clerc sortit alors de l’église. Il était irrité et plein de ressentiment envers le fou, parce que celui-ci avait mangé la nourriture qu’il avait lui-même coutume de manger. Il dit : « Heureux et satisfait est donc Suibhne, perché dans l’if, après avoir pris son repas de ma propre main. » « Triste parole, en vérité, que celle-là, ô clerc », répondit Suibhne, « car je suis la créature la plus mécontente et la plus malheureuse du monde. Jamais repos ni sommeil ne viennent sur mes yeux, par crainte d’être tué. Et cela est bien naturel, car je tomberais pareillement dans la folie en voyant les armées réunies de l’univers entier me menacer comme à la vue du vol d’un seul roitelet. Ô Dieu du Ciel ! clerc, » dit Suibhne, « si seulement tu étais à ma place et moi dans l’état de dévotion où tu te trouves, afin que ton esprit et ton intelligence puissent comprendre qu’il n’est pas dans l’ordre des choses qu’un être tel que moi, ou un semblable au mien, puisse être heureux comme tu le dis. » Alors le clerc récita le commencement du poème, et Suibhne répondit en récitant la fin, comme suit :
[Le clerc] « Tu es bien à ton aise, ô fou, au sommet de la branche d'if, près de ma modeste demeure, après avoir mangé mon cresson. »
[Suibhne] « Ma vie n'est pas une vie de repos, ô clerc de Druim Iarainn ; telle est ma frayeur que je ne ferme pas l'œil.
Si je voyais les hommes du monde venir contre moi, ô homme de la cloche, je fuirais loin d'eux aussi vite qu'à la vue du vol d'un roitelet.
Hélas ! si seulement tu étais à ma place, et moi un clerc dévot, afin que ton esprit puisse comprendre qu'il n'est pas dans la nature d'un fou d'être en repos. »
Un jour, tandis que Suibhne errait sans but et sans repos à travers le Connacht, il parvint enfin à All Fharannáin, en Tír Fhiachrach Mhuaide ; c'était une vallée délicieuse, avec une belle rivière aux eaux vertes qui descendait rapidement de la falaise, et là se trouvait un lieu béni où s'étaient rassemblés un synode de saints et des multitudes de gens justes. Nombreux aussi étaient les beaux arbres qui couvraient cette falaise, chargés et riches de fruits en abondance ; nombreux encore étaient les lierres bien abrités et les pommiers aux lourdes branches, inclinées jusqu'au sol sous le poids de leurs fruits. Des cerfs sauvages, des lièvres et de grands porcs puissants s'y trouvaient également ; ainsi que de nombreux phoques gras qui avaient coutume de dormir sur cette falaise après être venus de la mer au-delà. Suibhne désira ardemment ce lieu. Il commença à le louer et à en décrire les merveilles à haute voix ; alors il prononça ce chant :
« Falaise de Fharannáin, demeure des saints, avec ses nombreux beaux noisetiers et ses noisettes, son eau rapide et froide qui se précipite le long de ses flancs.
Nombreux sont ici les verts lierres, et les glands que l'on estime précieux ; et les beaux pommiers aux cimes chargées, dont les branches plient sous leur poids.
Nombreux sont les blaireaux qui vont sous son abri, et les lièvres rapides aussi, et les fronts [...] des phoques qui viennent ici depuis la mer.
Je suis Suibhne, fils du juste Colmán ; bien des nuits glaciales m'ont vu sans force. Rónán de Druim Gess m'a accablé d'outrage ; je dors sous un arbre, près de cette cascade, là-bas. »
Enfin, Suibhne arriva au lieu où se trouvait Moling, c'est-à-dire Teach Moling. À ce moment-là, le psautier de Caoimhín était devant Moling, tandis qu'il le lisait aux étudiants. En présence du clerc, Suibhne s'approcha alors du bord de la fontaine et commença à manger du cresson. « Ô fou, voilà bien un repas pris tôt », dit Moling. Et Suibhne lui répondit :
[Moling] « C'est une heure bien matinale, ô fou, pour la célébration qui convient. » [Suibhne] « Même si cela te semble tôt, clerc, tierce est déjà arrivée à Rome. »
[Moling] « Comment sais-tu, ô fou, quand tierce arrive à Rome ? » [Suibhne] « La connaissance me vient de mon Seigneur, chaque matin et chaque soir. »
[Moling] « Par le mystère de la parole, annonce les nouvelles du Seigneur glorieux. » [Suibhne] « Le don de prophétie est avec toi, si tu es bien Moling. »
[Moling] « Comment me connais-tu, fou rusé et endurant ? » [Suibhne] « Souvent j'ai été sur cette verte prairie depuis que ma raison m'a été ôtée. »
[Moling] « Pourquoi ne t'établis-tu pas en un seul lieu, toi, fils de Colmán Cuar ? » [Suibhne] « Je préférerais demeurer en un seul lieu dans la vie éternelle. »
[Moling] « Misérable, ton âme atteindra-t-elle l'enfer aux vastes étendues de boue ? » [Suibhne] « Dieu ne m'inflige aucune souffrance, sinon celle de n'avoir aucun repos. »
[Moling] « Approche ici, afin que tu manges ce que tu juges doux. » [Suibhne] « Si seulement tu savais, clerc, combien il est plus pénible d'être sans manteau. »
[Moling] « Tu prendras mon capuchon, ou bien tu prendras ma tunique. » [Suibhne] « Bien qu'aujourd'hui je sois hideux, il fut un temps où j'étais en meilleure condition. »
[Moling] « Es-tu le redouté Suibhne qui vint de la bataille de Rath ? » [Suibhne] « Si je le suis, il n'est pas certain de ce que je pourrais manger au petit matin. »
[Moling] « D'où vient que je sois reconnu par toi, fou rusé ? » [Suibhne] « Souvent je suis sur cette prairie, t'observant de loin. »
[Moling] « Délicieuse est la feuille de ce livre, le psautier du saint Caoimhín. » [Suibhne] « Plus délicieuse est une feuille de mon if dans le bienheureux Glen Bolcáin. »
[Moling] « Ne trouves-tu pas ce cimetière agréable, avec son école aux belles couleurs ? » [Suibhne] « Mon rassemblement n'était pas plus agréable le matin de Magh Rath. »
[Moling] « Je vais aller célébrer l'office à Glais Cille Cro. » [Suibhne] « Je bondirai dans un nouvel amas de lierre, d'un saut élevé, et ce sera un plus grand exploit. »
[Moling] « Il m'est pénible dans cette église d'attendre les forts et les faibles. » [Suibhne] « Plus pénible encore est ma couche dans le froid Benn Faibhni. »
[Moling] « Où viendra la fin de ta vie, dans une église ou dans un lac ?. » [Suibhne] « Un troupeau des tiens me tuera au matin. »
« Ta venue ici est véritablement la bienvenue, Suibhne », dit Moling, « car il est destiné que tu sois ici et que tu achèves ici ta vie ; que tu laisses ici le récit de ton histoire et de tes aventures, et que tu sois enseveli dans le cimetière des gens justes. Et je te lie par mon autorité », dit Moling, « afin que, quelle que soit la distance de l’Irlande que tu puisses parcourir chaque jour, tu viennes auprès de moi chaque soir, pour que je puisse écrire ton histoire. »
Par la suite, durant cette année, le fou rendit visite à Moling. Un jour, il allait à Inis Bó Finne, dans l'ouest du Connacht ; un autre jour, au délicieux Eas Ruaidh ; un autre jour encore, au doux et beau Sliabh Mis ; un autre jour, au toujours froid Benn Boirche. Mais où qu'il allât chaque jour, il se présentait chaque soir aux vêpres à Teach Moling. Moling fit préparer pour lui une petite collation à cette heure-là, car il ordonna à sa cuisinière de lui donner un peu de la traite de chaque jour. Elle se nommait Muirghil ; elle était l'épouse de Mongan, le porcher de Moling. Voici quelle était l'étendue du repas que cette femme lui donnait : elle enfonçait son talon jusqu'à la cheville dans la bouse de vache la plus proche d'elle, et y déposait la pleine mesure de ce creux avec du lait frais pour Suibhne. Lui venait boire ce lait avec prudence et précaution, dans la partie vide de l'enclos de traite.
Une nuit, une querelle éclata entre Muirghil et une autre femme dans l'enclos de traite. Alors cette dernière lui dit : « Cela est d'autant plus mauvais pour toi, » dit-elle, « qu'un autre homme t'est plus cher, et que pourtant tu ne préfères pas voir venir ton propre mari auprès de toi plutôt que ce fou qui te rend visite depuis un an. » La sœur du porcher entendit ces paroles ; cependant elle n'en dit rien jusqu'au lendemain matin, lorsqu'elle vit Muirghil aller déposer le lait pour Suibhne dans la bouse de vache, près de la haie où il se trouvait. La sœur du porcher, voyant cela, entra et dit à son frère : « Créature lâche que tu es, ta femme est là-bas, près de la haie, avec un autre homme, » dit-elle. Le porcher, en entendant cela, fut saisi de jalousie. Il se leva brusquement, avec colère, saisit une lance qui se trouvait à l'intérieur, sur un râtelier, et se dirigea vers le fou. Suibhne lui tournait le côté ; il était couché en train de manger son repas dans la bouse de vache. Le porcher lança sa lance contre Suibhne et le blessa au mamelon du sein gauche, de telle sorte que la pointe le traversa et lui brisa la colonne vertébrale en deux. Certains disent toutefois que c'était la pointe d'une corne de cerf que le porcher avait placée sous lui, à l'endroit où il avait coutume de prendre son lait dans la bouse de vache ; qu'il tomba dessus et qu'ainsi il trouva la mort.
Enna mac Bráchain sonnait alors la cloche de prime à la porte du cimetière de l'église, et il vit ce qui s'était accompli en ce lieu ; alors il prononça ce lai :
« Triste chose que cela, ô porcher de Moling, tu as accompli un acte volontaire et déplorable ; malheur à celui qui a tué par la force de son bras le roi, le saint, le saint fou.
Mauvaise sera pour toi la conséquence de cet acte — toi qui finiras sans repentir — ton âme sera entre les mains des démons, ton corps sera [...]
Au Ciel sera le même lieu pour moi et pour lui, ô homme ; des psaumes seront chantés par les hommes du jeûne pour l’âme du véritable hôte.
Il fut un roi, il fut un fou, un homme illustre, noble qu’il était ; voici sa tombe — une brillante fête — la pitié pour lui a déchiré mon cœur. »
Enna revint sur ses pas et annonça à Moling que Suibhne avait été tué par son porcher Mongan. Aussitôt, Moling se mit en route, accompagné de ses clercs, vers le lieu où se trouvait Suibhne. Là, Suibhne reconnut ses fautes et fit sa confession à Moling ; il reçut le corps du Christ et remercia Dieu de l’avoir obtenu. Ensuite, il fut oint par les clercs.
Le porcher s'approcha de lui. « Sombre est l'acte que tu as accompli, ô porcher, » dit Suibhne, « jusqu'à me tuer, moi qui suis sans faute ; car désormais je ne puis plus m'échapper par la haie, à cause de la blessure que tu m'as infligée. » « Si j'avais su que c'était toi qui étais là, » dit le porcher, « je ne t'aurais pas blessé, quelle que soit l'offense que tu aurais pu me faire. » « Par le Christ, homme ! » dit-il, « je ne t'ai fait aucun tort, quoi que tu puisses croire, ni à personne d'autre sur la terre entière depuis que Dieu m'a envoyé dans la folie. Et le dommage que tu pourrais avoir subi du fait que je me trouvais dans cette haie, recevant un peu de lait de cette femme là-bas pour l'amour de Dieu, devrait être tenu pour bien peu de chose. Je ne me serais confié ni à ta femme ni à aucune autre femme, quand bien même on m'offrirait la terre et ses fruits. » « La malédiction du Christ soit sur toi, ô porcher ! » dit Moling. « Mauvais est l'acte que tu as commis ; que ta vie ici-bas soit courte et que l'enfer t'attende au-delà, à cause de l'acte que tu as accompli. » « Il ne m'en revient aucun bien, » dit Suibhne, « car tes ruses m'ont encerclé, et je mourrai de la blessure que tu m'as donnée. » « Tu recevras réparation pour cela », dit Moling, « de telle sorte que tu seras au Ciel aussi longtemps que moi. » Et les trois prononcèrent ensemble ce lai, c'est-à-dire Suibhne, Mongan et Moling :
[Suibhne] « Fâcheux est l'acte que tu as accompli, ô porcher de Moling Luachair ; je ne puis plus passer à travers la haie, à cause de la blessure que ta main noire m'a donnée. »
[Mongan] « Réponds-moi, si tu m'entends, qui es-tu véritablement, homme ? » [Suibhne] « Je suis Suibhne Geilt, sans reproche, ô porcher de Moling Luachair. »
[Mongan] « Si seulement je l'avais su, ô frêle Suibhne, ô homme, si j'avais pu te reconnaître, je n'aurais pas enfoncé une lance dans ta chair, quand bien même je t'aurais vu me faire du mal. »
[Suibhne] « Ni à l'est ni à l'ouest je n'ai fait de tort à quiconque sur le faîte du monde, depuis que le Christ m'a arraché à ma terre vaillante pour me faire errer dans la folie à travers toute l'Irlande. »
[Mongan] « La fille de mon père et de ma mère m'a raconté — ce n'était pas chose légère pour moi — qu'elle t'avait trouvé là-bas, dans la haie, avec ma propre femme, au matin. »
[Suibhne] « Il n'était pas juste de croire cela avant d'en avoir appris la vérité ; hélas que tu sois venu ici pour me tuer avant que tes yeux ne l'aient vu !
Quand bien même je serais allé de haie en haie, le tort que cela t'aurait causé aurait été bien peu de chose, quand bien même une femme m'aurait donné à boire un peu de lait par charité. »
[Mongan] « Si seulement je savais ce qui advient après t'avoir blessé à travers la poitrine et le cœur, jusqu'au Jugement dernier ma main ne te blesserait plus, ô Suibhne de Glen Bolcáin. »
[Suibhne] « Bien que tu m'aies blessé dans la haie, je ne t'ai pas fait de mal ; je ne me serais pas confié à ta propre femme pour la terre entière et ses fruits.
Malheur à celui qui, pour un temps, est venu de chez lui jusqu'à toi, ô Moling Luachair ; la blessure que ton porcher m'a donnée m'empêche désormais d'errer à travers les bois. »
[Moling] « La malédiction du Christ, qui a créé toute chose, soit sur toi, » dit Moling à son porcher ; « triste est l'acte que tu as accompli par jalousie dans ton cœur.
Puisque tu as commis un acte terrible, » dit Moling à son porcher, « tu recevras en retour une courte vie et l'enfer. »
[Suibhne] « Même si tu pouvais le venger, ô Moling, je ne serai plus ; aucun soulagement ne m'est accordé, ta trahison m'a encerclé. »
[Moling] « Tu recevras réparation pour cela, » dit Moling Luachair, « je l'affirme ; tu seras au Ciel aussi longtemps que moi, par la volonté du grand Seigneur, ô Suibhne. »
[Mongan] « Il en ira bien pour toi, ô frêle Suibhne, toi qui seras au Ciel, » dit le porcher ; « mais il n'en sera pas ainsi pour moi ici-bas, sans Ciel, sans durée de vie. »
[Suibhne] « Il fut un temps où je jugeais plus mélodieux que la paisible conversation des hommes, le roucoulement de la tourterelle voletant près d'un étang.
Il fut un temps où je jugeais plus mélodieux que le son d'une petite cloche auprès de moi, le chant du merle vers la montagne et le brame du cerf dans la tempête.
Il fut un temps où je jugeais plus mélodieux que la voix d'une belle femme à mes côtés, d'entendre au lever du jour le cri du tétras des montagnes.
Il fut un temps où je jugeais plus mélodieux le hurlement des loups que la voix d'un clerc à l'intérieur, bêlant et geignant.
Bien que vous jugiez magnifiques dans les tavernes vos festins d'ale et d'honneur, je préférerais boire une gorgée d'eau volée dans la paume de ma main, tirée d'un puits.
Bien que vous trouviez mélodieuse, là-bas dans votre église, la douce conversation de vos étudiants, plus mélodieux pour moi est le chant merveilleux des chiens de Glen Bolcáin.
Bien que vous jugiez excellents le porc salé et la viande que l'on mange dans les salles de festin, je préférerais manger une touffe de cresson frais en quelque lieu dépourvu de chagrin.
La lance aiguë du porcher m'a blessé, elle a traversé entièrement mon corps ; hélas, ô Christ, toi qui as prononcé tout jugement, que je n'aie pas été tué à Magh Rath !
Bien que chaque couche sans tromperie que j'ai trouvée à travers toute l'Irlande fût belle, je préférerais un lit au-dessus du lac, à Benn Boirche, sans rien cacher.
Bien que chaque couche sans tromperie que j'ai trouvée à travers toute l'Irlande fût belle, je préférerais le lit au-dessus de la forêt que je me suis fait dans Glen Bolcáin.
À Toi, ô Christ, je rends grâce d'avoir reçu Ton Corps ; un repentir sincère en ce monde pour tout mal que j'ai jamais commis. »
Alors un râle de mort saisit Suibhne. Moling, accompagné de ses clercs, se leva, et chacun plaça une pierre sur la tombe de Suibhne. « Cher, en vérité, est celui dont cette tombe est celle », dit Moling ; « souvent nous fûmes tous deux — temps heureux ! — à converser l'un avec l'autre le long de ce chemin. Il m'était agréable de voir Suibhne — celui dont cette tombe est celle — près de cette fontaine, là-bas. On l'appelle la Fontaine du Fou, car souvent il mangeait de son cresson et buvait de son eau ; c'est ainsi que la fontaine porte son nom. Chers aussi sont tous les autres lieux que Suibhne avait coutume de fréquenter. » Alors Moling prononça ces paroles :
« Voici la tombe de Suibhne ! Son souvenir a déchiré mon cœur ! Chers me sont aussi, par amour pour lui, tous les lieux où le saint fou avait coutume d’être.
Cher m’est le beau Glen Bolcáin, à cause de l’amour que lui portait le parfait Suibhne ; chers me sont tous les ruisseaux qui en sortent, cher est son cresson aux vertes pousses.
Là-bas se trouve la Fontaine du Fou ; cher était celui à qui elle donnait sa nourriture ; chère m’est son sable limpide, chère son eau pure.
C’est à moi qu’incombait sa préparation, et le temps me semblait long avant de le revoir ; il demandait qu’on le conduise à ma demeure, chère était cette attente cachée.
Chers sont tous les frais ruisseaux où poussait le cresson aux vertes pousses ; chères aussi toutes les sources aux eaux brillantes, parce que Suibhne avait coutume de les visiter.
S’il plaît au Roi des étoiles, lève-toi et viens avec moi ; donne-moi, ô cœur, ta main, depuis la tombe et depuis le sépulcre !
Mélodieuse m’était la conversation de Suibhne, longtemps je garderai son souvenir dans mon cœur. J’implore mon noble Roi du Ciel, au-dessus de sa tombe et sur son tombeau ! »
Ensuite, Suibhne sortit de son évanouissement, et Moling, lui prenant la main, les deux hommes se dirigèrent vers la porte de l'église. Lorsque Suibhne appuya ses épaules contre le montant de la porte, il poussa un profond soupir ; alors son esprit s'envola vers le Ciel, et il fut enseveli honorablement par Moling.
Jusqu'ici vont quelques-uns des récits et des aventures de Suibhne mac Colmáin Chuair, roi de Dál Araide.
C'est fini
Traduit par nos soins d'après la version bilingue de O'Keeffe (1913)
Sources: • J. G. O’Keeffe, (1913) - Buile Shuibhne (The Frenzy of Suibhne). Being the Adventures of Suibhne Geilt. A Middle-Irish Romance, Irish Texts Society, 197p.
• Pierre Crombet pour l'Arbre Celtique