Le puissant / l’impétueux / le rapide (hydronyme thrace)
Istros / Ister
Nom antique du Danube, principalement de son cours inférieur. Les auteurs grecs le dénommaient Ἴστρος (Istros), tandis que les auteurs latins employaient les formes Ister et Hister, parallèlement à Danuuius. Contrairement à l’Eridanos, dont l’identification oscilla entre plusieurs grands fleuves européens, l’Istros fut très tôt et de manière relativement constante identifié au Danube. Les connaissances antiques concernant son cours supérieur demeurèrent cependant longtemps très incertaines : ses sources furent placées successivement dans le pays des Hyperboréens, chez les Celtes, près d’une mystérieuse cité de Pyrene, puis dans les montagnes de Germanie. Plus singulièrement encore, plusieurs auteurs des IVᵉ-IIIᵉ s. av. J.‑C. lui attribuèrent une bifurcation permettant de gagner à la fois le Pont-Euxin et l'Adriatique. Ces contradictions trouvent tout leur sens si on tient compte du fait que ces différents récits appartiennent à une géographie mythique, et n’ont souvent en commun que d’assimiler l'Istros à diverses routes commerciales.
Le nom du fleuve
L’hydronyme Ἴστρος, attesté dès le VIIIᵉ s. av. J.‑C., est généralement considéré comme un nom d'origine géto-thrace, repris par les Grecs. L’explication la plus communément acceptée est due à J. Pokorny (1940 ; 1959). Celui-ci rapprochait Istros d’une racine indo-européenne reconstruite *eis- / *ois- / *is-, exprimant l’idée d’un "mouvement rapide, violent ou vigoureux". Une forme intermédiaire *Isros aurait donné Istros, le groupe -sr- ayant été réalisé avec insertion d’un t. J. Pokorny rapprochait notamment cette famille du sanskrit iṣirá-, qui signifie "vigoureux / actif / rapide" ; du grec ἱαρός / ἱερός, dont le sens ancien exprimait l’idée de "force / puissance", avant de prendre le sens de "sacré" à l’époque classique ; ou encore des nombreux hydronymes celtiques Isara (Isar, Isère, Oise, etc.). Suivant cette interprétation, l’hydronyme Istros aurait donc signifié approximativement "le puissant / l’impétueux / le rapide" ou "le fleuve au courant violent". L’hypothèse de J. Pokorny a été reformulée à l’aide de la théorie des laryngales par A. Mircheva et B. Mihaylova (2020). Dans leurs travaux récents sur la phonétique des langues paléo-balkaniques, rapprochent toujours le thrace Ἴστρος du sanskrit iṣirá-, "fort, actif, impétueux". Elles reconstruisent derrière ces formes une base indo-européenne comportant des laryngales, du type *h₁išh₁ro- dans l’une de leurs formulations. Istros leur sert même d’exemple pour étudier certains développements phonétiques propres au thrace.
Les auteurs grecs archaïques et classiques, Hérodote, par exemple, appellent Ἴστρος / Istros l'ensemble du fleuve, de ses prétendues sources occidentales jusqu'au Pont-Euxin (Histoires, IV, 47-50). Par la suite, à l’époque romaine notamment, l’usage distingue fréquemment Ἴστρος / Ister de Danuuius / Danubius, sans que ces noms désignent pour autant deux fleuves différents. Strabon explique que les Romains appelaient Danuuius le cours supérieur, depuis ses sources jusqu'aux cataractes, tandis que le nom d'Istros était appliqué au cours inférieur traversant les terres des Gètes jusqu'au Pont-Euxin (Géographie, VII, 3, 13). Ce témoignage correspond assez exactement à celui de Sénèque, puisque ce dernier indique que l’empire romain était séparé des Sarmates (ici leur branche occidentale, les Iazyges) par le Danubius, et des Daces par l‘Ister (Questions naturelles, I, 9). Pline l'Ancien donne une limite légèrement différente : le fleuve aurait porté le nom de Danuuius depuis sa source jusqu'à son entrée en Illyrie, puis celui d'Hister (Histoire naturelle, IV, 79). La frontière entre les deux appellations était donc elle-même assez flottante.
Un fleuve associé à plusieurs mythes
● Un dieu-fleuve
La plus ancienne mention de ce fleuve peut être relevée dans la Théogonie d’Hésiode, œuvre datée du VIIIᵉ s. av. J.‑C., qui en fait un dieu-fleuve, fils de la déesse Thétys et d'Océanos (Théogonie, v.337). Cette présence dans une généalogie cosmologique montre que le nom était déjà connu des Grecs à l'époque archaïque, bien avant qu'ils ne disposent d'une représentation exacte de son cours.
● Héraclès, l’Istros et les Hyperboréens
Au Vᵉ s. av. J.‑C., dans sa troisième Olympique, Pindare indique qu’ en poursuivant la biche aux cornes d’or consacrée à Artémis, Héraclès avait été conduit jusque dans une contrée située "au-delà des souffles du froid Borée", soit en Hyperborée, et y avait admiré les arbres qui y poussaient (Olympiques, III, v.55-60). Plus tard, lorsqu’il institua les jeux à Olympie, il souhaita que cette enceinte encore dépourvue d’arbres soit ombragée. Héraclès retourna donc auprès des Hyperboréens et obtint d’eux l’olivier sauvage, qu’il rapporta depuis les sources ombragées de l’Istros pour le planter autour de l’Altis et en faire la plante dont seraient tirées les couronnes des vainqueurs (Olympiques, III, v.19-29). L'Istros appartient donc ici à l'Extrême Nord mythique, tout près des confins de l'écoumène.
● Les Argonautes et la traversée de l'Europe
L'Istros joue surtout un rôle majeur dans certaines traditions relatives au retour des Argonautes. Pour permettre à Jason et à ses compagnons d'échapper aux Colchidiens après la conquête de la Toison d'or, une tradition géographique imagina que le fleuve constituait une voie navigable entre le Pont-Euxin et l'Adriatique. Cette conception est clairement développée par Apollonios de Rhodes, au IIIᵉ s. av. J.‑C. Dans les Argonautiques, le poète fait naître l'Istros très loin au nord, dans les monts Rhipées. Le fleuve coule d'abord d'un seul tenant, puis se divise en deux branches : l'une rejoint le Pont-Euxin, l'autre permet de gagner la mer Ionienne, c'est-à-dire le système maritime adriatique dans lequel se poursuit le voyage. Les Argonautes remontent ainsi l'Istros depuis la mer Noire avant d'en emprunter la branche occidentale.
Une géographie commerciale mythifiée
Au cours du VIIIᵉ s. av. J.‑C., plusieurs cités grecques conduisirent des expéditions au-delà de l’Hellespont et du Bosphore et explorèrent les rivages de la mer Noire. Ce fut dans ce cadre qu’ils abordèrent le delta et la basse-vallée de l'Istros, le Danube. Ce fleuve était depuis longtemps déjà un axe commercial important reliant l’Europe occidentale et septentrionale au le monde égéen et lévantin, si bien que dès la fin du VIIᵉ s. av. J.‑C., ils établirent plusieurs colonies autour de son delta et sur le littoral de la Dobroudja du Nord. La plus connue de toutes est sans nul doute la colonie milésienne d'Istros / Histria, l’actuelle ville d’Istria (județ de Constanța, Roumanie). La représentation que se faisait Hérodote, au Vᵉ s. av. J.‑C., montre que les Grecs possédaient déjà une représentation relativement précise du cours inférieur. Dans ses Histoires, il considère l'Istros comme le plus grand fleuve connu, souligne que son débit lui paraît constant été comme hiver et explique son importance par les nombreux cours d'eau qui s'y jettent. Il sait surtout qu'il traverse l'Europe et débouche dans le Pont-Euxin auprès de la colonie d'Istros. Les récit fait par Hérodote montre que les Grecs connaissaient la région jusqu’à l’entrée de la plaine de Pannonie, peut-être même jusqu’à la Save, après quoi les difficultés des géographes grecs furent bien plus grandes (Habaj, 2018). Ils comblèrent partiellement ces lacunes par agrégation et réinterprétation des informations partielles – direction, présence d’un fleuve, d’un peuple, d’une ressource – transmises par des intermédiaires successifs. Poètes et géographes cherchèrent à intégrer ces informations dans une représentation cohérente du monde, parfois en s’appuyant sur les schémas mythiques disponibles.
● Des sources situées chez les Hyperboréens, aux confins septentrionaux de l’Europe
Suivant plus ancienne tradition conservée relative aux sources de l’Istros, celles-ci se trouvaient dans un espace beaucoup plus mythique que géographique de l’extrême nord de l’Europe. Ainsi, au Vᵉ s. av. J.‑C., Pindare rapporte qu’Héraclès aurait ramené les oliviers depuis les sources ombragées de l’Istros, qu’il situe "au-delà des souffles du froid Borée" (Olympiques, III, v.19-29). Un scholiaste d’Apollonios de Rhodes, à propos des Argonautiques (IV, v.287), rapporte qu’Eschyle faisait sortir l’Istros des monts Riphées, montagnes mythiques du septentrion. Bien qu’il s’agisse ici d’un témoignage indirect, on retiendra cependant qu’il est contemporain de celui de Pindare et semble se rapporter à une même tradition. Celle-ci se retrouve encore dans l’oeuvre d’Apollonios de Rhodes, au IIIᵉ s. av. J.‑C. En effet, dans les Argonautiques, l’auteur prête à Argos un discours faisant des rochers des monts Riphées, les sources de l’Istros (IV, v.282-293).
La localisation des sources de l’Istros dans le pays des Hyperboréenspourrait également avoir intégré des connaissances indirectes sur les voies de communication reliant le monde méditerranéen aux régions septentrionales de l’Europe. Plusieurs travaux modernes ont en effet rapproché les traditions hyperboréennes de réseaux d’échanges bien réels, dont ceux qui assuraient notamment l’acheminement de l’ambre baltique et de l’étain vers le monde égéen, via de nombreux intermédiaires. Le témoignage d’Hérodote est à cet égard suggestif lorsqu’il décrit la voie suivie par les offrandes hyperboréennes, transmises de peuple en peuple jusqu’à Délos (Histoires, IV, 33-35). Sans identifier ces offrandes à de l’ambre, cette tradition suppose déjà, dans l’imaginaire géographique grec, l’existence d’une chaîne de communications reliant un Extrême Nord mal connu au monde égéen.
C’est précisément dans cette direction que plusieurs chercheurs ont interprété les traditions hyperboréennes. T. Bridgman (2005) a proposé, de manière générale, que la route des offrandes hyperboréennes puisse conserver, sous une forme mythifiée, le souvenir de très anciens réseaux d’échanges entre la Méditerranée et l’Europe septentrionale, remontant même jusqu’à l’âge du Bronze ; la circulation de l’ambre constitue pour lui l’un des indices matériels permettant de donner un arrière-plan historique à ces récits. A. N. Athanassakis (2001), dans une perspective plus spéculative, a également insisté sur les relations entre Hyperboréens, traditions apolliniennes et provenance septentrionale de l’ambre, en considérant que certains motifs religieux et mythologiques grecs pourraient garder la trace de contacts anciens avec le Nord. R. Gagné (2021), plus récemment, préfère parler d’une véritable route merveilleuse et d’un réseau d’échanges intégré à la cosmographie archaïque : l’Hyperborée n’est pas seulement un lieu abstrait situé au-delà de Borée, mais aussi un espace avec lequel la Grèce est pensée comme entretenant des circulations de biens, d’offrandes et de récits. Notons toutefois qu’aucun de ces auteurs ne mentionne les textes relatifs aux sources hyperboréennes / septentrionales de l’Istros pour illustrer leurs propos. Tout porte cependant à penser que ce texte appartient au même ensemble de représentations dans lesquelles des connaissances très indirectes sur les circulations venues du Nord sont intégrées à une géographie mythique.
● Des sources situées chez les Celtes, aux confins occidentaux de l’Europe
Une tradition concurrente, et à peine plus tardive, propose de situer les sources de ce fleuve dans l’extrême occident. Cette localisation apparaît explicitement chez Hérodote, au Vᵉ s. av. J.‑C., qui affirme que l’Istros commence chez les Celtes et à la ville (πόλις) de Pyrene, avant de traverser l’Europe en son milieu et de gagner le Pont-Euxin. Dans ce même passage, il précise que ces Celtes vivent au-delà des Colonnes d'Héraclès et voisinent avec les Cynètes, considérés comme le peuple le plus occidental d'Europe (Histoires, II, 33). Plus loin (IV, 49), Hérodote réaffirme la même conception, cette fois-ci sans mentionner Pyrene : l’Istros traverse toute l’Europe depuis le territoire des Celtes, les plus occidentaux des Européens après les Cynètes. Cette localisation appartient donc bien à sa représentation géographique du continent. L’auteur reconnaît toutefois lui-même l’incertitude de ses connaissances concernant ses extrémités occidentales et met notamment en doute les renseignements relatifs à l’Eridanos et aux îles Cassiterides ; il tient seulement pour assuré que l’étain et l’ambre parviennent de régions très éloignées (III, 115). Cette conception de la géographie occidentale trouve un écho, au IVᵉ s. av. J.‑C., chez Aristote : de la montagne (ὄρος) de Pyrene, située dans la Celtique vers le couchant, descendraient à la fois l’Istros et le Tartessos (Météorologiques, I, 13, 350b). La différence la plus remarquable entre les deux témoignages concerne donc Pyrene, présentée comme une ville par Hérodote et comme une montagne par Aristote.
Cette tradition a généralement été interprétée comme le reflet d’une connaissance très imparfaite de l’Europe occidentale : les Grecs auraient prolongé le Danube jusqu’aux confins occidentaux où ils situaient les Celtes. Des chercheurs travaillant sur la Heuneburg ont cependant proposé de reconnaître derrière la πόλιςPyrene une information géographique plus exacte qu’il n’y paraît. Le haut-Danube traverse en effet l’aire hallstattienne occidentale et, à quelque 80 km de ses véritables sources, la Heuneburg constituait au VIᵉ s. av. J.‑C. un centre exceptionnel : autour d’un plateau fortifié d’environ 3 ha s’étendait une vaste agglomération de près de 100 ha, tandis que les découvertes archéologiques témoignent de relations avec l’Italie et le monde grec. Ces concordances ont conduit D. Krausse, M. Fernández-Götz, L. Hansen et leurs collaborateurs à envisager l’identification de la Heuneburg à la Pyrene d’Hérodote, sans qu’elle puisse être démontrée (Krausse & Fernández-Götz, 2012 ; Fernández-Götz & Krausse, 2015 ; Krausse et al., 2015 ; 2016).
Cette identification demeure contestée. M. Jung (2017) souligne que le caractère exceptionnel ou urbain de la Heuneburg ne suffit pas à l’identifier à la πόλιςPyrene : les 80 km qui la séparent des sources du Danube, comme ses contacts méditerranéens, rendent le rapprochement possible mais ne constituent pas des preuves ; de même, le terme πόλις n’équivaut pas nécessairement à une « ville » au sens archéologique. Les progrès de l’archéologie de la Heuneburg n’ont donc pas levé les difficultés posées par les sources écrites. P. Sims-Williams (2016 ; 2020) formule une objection plus directement géographique : l’ensemble du raisonnement d’Hérodote place les Celtes dans l’extrême Occident, tandis qu’Aristote identifie explicitement Pyrene à une montagne occidentale d’où naîtraient l’Istros et le Tartessos. Il estime donc que la "ville" de Pyrene chez Hérodote résulte probablement d’une erreur pour la montagne pyrénéenne et refuse d’y voir la preuve d’une connaissance des véritables sources du Danube.
● L’embouchure adriatique de l’Istros
Une idée fort répandue était que l’Istros communiquait avec l'Adriatique. Cette conception n’était pas propre aux poètes, puisqu’au milieu du IVᵉ s. av. J.‑C., le Pseudo-Scylax mentionne sur la côte istrienne un fleuve Istros auquel il attribue également un débouché dans le Pont (Périple, 20). À la même époque, Théopompe de Chios défendait trois idées parfaitement erronées au sujet de connections entre l’Adriatique et les mers Égée et Noire, à travers les Balkans. La première de ces idées est que les mers Adriatique et Égée auraient communiqué par des passages souterrains ; la seconde est que toutes deux auraient été visibles depuis une même montagne ; et enfin la troisième, que l'une des branches de l'Istros se serait jetée dans l'Adriatique (Philippique, apud.Strabon, Géographie, VII, 5, 9). Ce témoignage de Théopompe de Chios révèle une représentation générale des Balkans comme un espace étroit, parcouru de voies fluviales reliant les mers. La croyance était suffisamment répandue pour apparaître jusque dans l'œuvre d'Aristote. En effet, pour expliquer la migration d'un poisson depuis le Pont-Euxin vers l'Adriatique, celui-ci suppose que l'animal remonte l'Istros puis, arrivé au point où le fleuve se divise, descend par sa branche méridionale jusqu'à l'Adriatique (Histoire des animaux, VIII, 15, 7). Il est étonnant de noter que dans la seconde moitié du IIᵉ s. av. J.‑C., alors que la région était dès lors bien connue des Romains, l’astronome Hipparque croyait encore en l’existence d’une branche de l’Istros débouchant dans l’Adriatique (Critique de la géographie d’Erathostène, apud.Strabon, Géographie, I, 3, 15). Tous ces témoignages montrent que l’idée d’une bifurcation de l'Istros n'appartenait donc pas uniquement au domaine de la poésie épique, mais pouvait être tenue pour un fait géographique permettant d'expliquer des observations naturalistes. Ainsi, au IIIᵉ s. av. J.‑C., lorsqu’Apollonios de Rhodes développe l’idée que l'Istros naît très loin au nord, dans les monts Rhipées (IV, v.282-293), que le fleuve coule d'abord d'un seul tenant, puis se divise en deux branches : une branche orientale qui rejoint le Pont-Euxin et l'autre, occidentale, qui permet de gagner l’Adriatique, il s’inscrit dans une tradition géographique préexistante.
La tradition, dont témoigne notamment le Pseudo-Scylax (Périple, 20), associait étroitement cette seconde branche du fleuve Istros aux Histres / Istriens, population illyrienne de la péninsule d'Istrie. C'est probablement la ressemblance des noms qui contribua à donner une apparence de cohérence au système : puisqu'un fleuve Istros était connu en mer Noire et qu'un peuple des Istriens habitait au fond de l'Adriatique, on pouvait imaginer qu'un même fleuve traversait l'intérieur des Balkans et reliait les deux mers. La seule paronymie ne suffit pas à justifier la persistance de cette représentation. Le territoire des Istriens était parfaitement connecté aux échanges économiques et à ce titre était parcouru par de nombreux voyageurs ayant pu constater l’inexistence de cette branche occidentale.
La recherche moderne explique la croyance en une branche occidentale de l’Istros, comme la projection géographique d'un réseau réel de communications reliant le bassin du Danube à l’Adriatique. Cette interprétation fut déjà avancée par K. G. Brandis (1901), qui voit dans les différentes sources évoquant la bifurcation occidentale du Danube et autres communications souterraines entre l’Adriatique et l’Égée, comme autant d’observations mal-interprétées de relations commerciales réelles, avec rupture de charge entre transport terrestre et fluvial, entre l’extrême nord de l’Adriatique et la basse-vallée du Danube. Avec les travaux de M. Pavan (1989), S. Bianchetti (1990) et M. Habaj (2018), l’idée fut introduite que cet axe de communication n’était en rien unique, mais constituait en réalité un réseau de voies de communication entre différentes vallées descendant vers l’Adriatique et différents affluents occidentaux du Danube, tels que la Save, la Drave, la Kupa et la Drina. De l’avis de M. Pavan (1989), l’archéologie révèle en effet des contacts anciens entre Adriatique et régions danubiennes, qui remontent au moins aux VIIᵉ et VIᵉ s. av. J.‑C. La transmission indirecte de renseignements sur ces parcours mixtes, fluviaux et terrestres, aurait pu conduire les géographes grecs à les simplifier en une voie d'eau continue et, finalement, en un Istros bifurqué.
Une géographie progressivement fixée
À la fin de l'époque hellénistique, ne fut plus guère comprise, et constamment mise en opposition avec l'amélioration des connaissances. Ainsi, Diodore de Sicile s'en prend explicitement aux auteurs qui racontent que les Argonautes avaient remonté l'Istros jusqu'à ses sources avant de redescendre vers l'Adriatique par une branche coulant en sens inverse. Selon lui, la conquête romaine de l'Istrie avait permis de constater que le fleuve adriatique appelé lui aussi Istros prenait sa source à seulement quarante stades de la mer. L'erreur provenait donc, à ses yeux, de l'homonymie de deux cours d'eau (Bibliothèque historique, IV, 56). à plusieurs reprises, Strabon formule une réfutation comparable (Géographie, I, 2, 39 ; 3, 15 ; VII, 5, 9). Il reproche notamment à Hipparque et à certains de ses prédécesseurs d'avoir imaginé que l'Istros se divisait pour gagner les deux mers. Il affirme au contraire que le fleuve prend sa source dans les montagnes situées au-dessus de l'Adriatique, mais ne se jette que dans le Pont-Euxin ; ses seules véritables ramifications sont celles de son delta. Il rappelle ensuite l'ancienne croyance en un autre Istros qui aurait traversé le pays des Istriens et par lequel Jason aurait regagné l'Adriatique. Ces deux auteurs sont précieux, car ils montrent comment une géographie devenue plus précise rationalisa a posteriori la tradition. Après leurs travaux, plus aucun auteur ne s’appuya sur des récits mythiques pour décrire, la source, le cours ou encore le delta de ce fleuve.
Sources littéraires anciennes
Apollonios de Rhodes, Argonautiques, IV, v.282-293 :"Il est un fleuve large et profond, source féconde pour la mer qu'il enrichit du tribut de ses eaux. Les Égyptiens, ayant reconnu une grande partie de son cours, lui ont donné le nom d'Istros. Les rochers d'où il sort, situés au-delà du souffle des aquilons, font partie des monts Riphées. Après avoir traversé des plaines immenses, il arrive aux confins de la Scythie et de la Thrace, où il se divise en deux branches. L'une se jette dans le Pont-Euxin et l'autre dans un golfe profond qui, s'étendant au-dessus de la mer de Sicile baigne les côtes de la Grèce et reçoit dans son sein le fleuve Achéloüs."
Aristote, Histoire des animaux, VIII, 15, 7 :"On voit aisément tous les autres poissons sortir ou entrer; mais le trichias est le seul qu'on prend quand il entre, et qu'on ne voit jamais sortir. Quand, par hasard, on en prend un près de Byzance, les pêcheurs ne manquent pas de purifier leurs filets, parce que d'habitude le poisson ne sort pas du Pont-Euxin. Cela tient à ce que, seuls entre tous, ces poissons remontent le cours de l'Istros, et que, là où ce fleuve se divise, ils descendent dans l'Adriatique. Une preuve de ce phénomène, qui est ici tout le contraire de l'autre, c'est qu'on ne prend jamais de trichias qui entrent dans l'Adriatique, et qu'on en prend qui en sortent."
Aristote, Météorologiques, I, 13, 350b :"De la Pyrène, qui est la plus haute montagne dans la Celtique à l'occident équinoxial, découlent l'Istros et le Tartessos. Ce dernier se jette en dehors des colonnes d'Hercule ; mais l'Istros, après avoir traversé toute l'Europe, vient se jeter dans le Pont-Euxin."
Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, IV, 56 :"La suite des temps a fait voir que ceux‑là se sont trompés qui ont cru que l'Istros qui se décharge par plusieurs bouches dans le Pont et celui qui se décharge dans la mer Adriatique, avaient leurs sources dans le même endroit. Car les Romains ayant vaincu les Istriens, on a trouvé que les sources de ce dernier fleuve n'étaient éloignées de la mer que de quarante stades au plus. Le même nom commun à ces deux fleuves a été la cause de l'erreur où sont tombés ces historiens."
Hérodote, Histoires, II, 33 :"Ce dernier fleuve (l’Istros) commence en effet dans le pays des Celtes, auprès de la ville de Pyrène, et traverse l'Europe par le milieu. Les Celtes sont au delà des colonnes d'Hercule, et touchent aux Cynésiens, qui sont les derniers peuples de l'Europe du côté du couchant. L'Istros se jette dans le Pont-Euxin à l'endroit où sont les Istriens, colonie de Milet."
Hérodote, Histoires, IV, 47 :"Ils ont imaginé ce genre de vie, tant parce que la Scythie y est très propre, que parce que leurs rivières la favorisent et leur servent de rempart. Leur pays est un pays de plaines, abondant en pâturages et bien arrosé : il n'est, en effet, guère moins coupé de rivières que l'Égypte l'est de canaux. Je ne parlerai que des plus célèbres, de celles sur lesquelles on peut naviguer en remontant de la mer. Tels sont l'Istros, fleuve qui a cinq embouchures ; ensuite le Tyras, l'Hypanis, le Borysthène, le Panticapes, l'Hypacyris, le Gerrhos et le Tallaïs. Je vais en décrire le cour."
Hérodote, Histoires, IV, 48 :"L'Istros, le plus grand de tous les fleuves que nous connaissions, est toujours égal à lu-même, soit en été, soit en hiver. On le rencontre le premier en Scythie à l'occident des autres, et il est le plus grand, parce qu'il reçoit les eaux de plusieurs autres rivières. Parmi celles qui contribuent à le grossir, il y en a cinq grandes qui traversent la Scythie : celle que les Scythes appellent Porata, et les Grecs Pyretos, le Tiarante, l'Araros, le Naparis et l'Ordessos. La première de ces rivières est grande elle coule à l'est, et se mêle avec l'Istros ; la seconde, je veux dire le Tiarante, est plus petite, et coule plus à l'occident ; les trois dernières, l'Araros, le Naparis et l'Ordessos, ont leur cours entre les deux autres, et se jettent aussi dans l'Istros. Telles sont les rivières qui, prenant leur source en Scythie, vont grossir l'Istros."
Hérodote, Histoires, IV, 49 :"Le Maris coule du pays des Agathyrses, et se jette dans l'Istros. Des sommets du mont Haemos sortent trois autres grandes rivières, l'Atlas, l'Auras et le Tibisis ; elles prennent leur cours vers le nord, et se perdent dans le même fleuve. Il en vient aussi trois autres par la Thrace et le pays des Thraces-Crobyziens, qui se rendent dans l'Istros. Ces fleuves sont l'Athrys, le Noès et l'Artanès. Le Gios vient de la Paeonie et du mont Rhodope ; il sépare par le milieu le mont Haemos, et se décharge dans le même fleuve. L'Angros coule de l'Illyrie vers le nord, traverse la plaine Triballique, se jette dans le Brongos, et celui-ci dans l'Istros ; de sorte que l'Istros reçoit tout à la fois les eaux de deux grandes rivières. Le Carpis et l'Alpis sortent du pays au-dessus des Ombriques, coulent vers le nord, et se perdent dans le même fleuve. On ne doit pas au reste s'étonner que l'’Istros reçoive tant de rivières, puisqu'il traverse toute l'Europe. Il prend sa source dans le pays des Celtes (ce sont les derniers peuples de l'Europe du côté de l'occident, si l'on excepte les Cynètes), et, après avoir traversé l'Europe entière, il entre dans la Scythie par une de ses extrémités."
Hésiode, Théogonie, v.337-345 :"Téthys donna à l'Océan des Fleuves au cours sinueux, le Neilos, l'Alpheios, l'Éridanos aux gouffres profonds, le Strymon, le Maiandros, l'Istros aux belles eaux, le Phasis, le Rhésos, l'Achéloüs aux flots argentés, le Nessos, le Rhodios, l'Haliacmon, l'Heptaporos, le Grénicos, l'Aisépos, le divin Simoïs, le Péneios, l'Hermos, le Caïcos aux ondes gracieuses, le large Sangarios, le Ladon, le Parthénios, l'Évènos, l'Ardescos et le divin Scamandros."
Pindare, Olympiques, III, v.19-29 :"Suivant l'antique usage établi par Hercule, un citoyen d'Étolie, juge intègre de nos combats, orne le front de l'athlète victorieux d'une couronne d'olivier verdoyant. Le fils d'Amphitryon apporta jadis cet arbre des sources ombragées de l'Istros, la douce persuasion le lui ayant fait obtenir des peuples hyperboréens, fidèles adorateurs d'Apollon, il voulut que ses rameaux fussent la récompense glorieuse de nos triomphes."
Pindare, Olympiques, III, v.55-60 :"En s'attachant à ses traces (la biche aux cornes d’or), il arriva dans ces régions que Borée ne tourmenta jamais de son souffle glacial. Frappé de la beauté des arbres qu'elles produisent, il forme aussitôt le projet d'en orner la carrière où douze contours égaux mesurent le terme de la course."
Pline, Histoire naturelle, IV, 79 :"Ce fleuve, né en Germanie dans les sommités du mont Abnova, en face de Rauricum, ville gauloise, traverse bien des milles au delà des Alpes et d'innombrables stations, sous le nom de Danuvius. Ses eaux grossissent immensément ; il prend le nom d'Hister dès qu'il entre en Illyrie, et reçoit soixante rivières, dont la moitié environ sont navigables : il se jette par six bras considérables dans le Pont-Euxin. Le premier bras est dit bras de Peucé, à cause de l'île de Peucé, dont il est le plus voisin ; il s'absorbe dans un grand marais de 49.000 pas de long ;"
Sénèque, Questions naturelles, I, 9 :"Voilà les mortels avec leurs risibles frontières ! Le Dace ne franchira pas l'Ister ; le Strymon fermera la Thrace, et l'Euphrate arrêtera les Parthes ; le Danubius séparera la Sarmatie de l'empire romain ; le Rhenus sera la limite de la Germanie ; entre les Gaules et les Espagnes, les Pyrénées élèveront leurs cimes ; d'immenses déserts de sables s'étendront de l'Egypte à l'Ethiopie !"
Strabon, Géographie, I, 2, 39 :"Enfin, suivant certains auteurs, Jason aurait remonté la plus grande partie du cours de l'Istros ; mais d'autres se bornent à le faire pénétrer par cette voie jusqu'à l'Adriatique, et, si les premiers ont montré qu'ils ignoraient complètement la géographie de ces contrées, ceux-ci, du moins, en supposant l'existence d'un second fleuve Istros, qui sortirait du grand Istros pour aller se jeter dans l'Adriatique, n'ont pas avancé quelque chose de tout à fait invraisemblable et absurde."
Strabon, Géographie, I, 3, 15 :"Hipparque admet que le fond de la mer en se soulevant a pu du même coup soulever la mer elle-même, assez pour qu'elle couvrît tout le pays intermédiaire jusqu'au temple, c'est-à-dire un espace de plus de 3000 stades ; mais ailleurs il refuse d'admettre que la mer ait jamais pu s'exhausser assez pour que l'île de Pharos tout entière et une bonne partie de l'Égypte aient été cachées sous ses eaux, comme si le degré d'exhaussement [qu'il accordait tout à l'heure] n'eût pas suffi de reste pour que ces lieux-là aussi fussent complètement submergés. - S'il était vrai, dit-il encore, que notre mer, avant l'ouverture du détroit des Colonnes d'Hercule, eût été par l'effet du tribut des fleuves aussi fort grossie que le prétend Ératosthène, il faudrait aussi qu'avant la rupture dudit détroit la Libye tout entière, avec la plus grande partie de l'Europe et de l'Asie, eussent disparu complètement sous les eaux ; le Pont lui-même, ajoute-t-il, se serait par quelques points réuni à l'Adriatique, puisque l'Istros, à son point de départ dans la région du Pont, se divise en deux bras, et que, par suite d'une disposition particulière des lieux, il se déverse à la fois dans l'une et dans l'autre mers. - Mais d'abord, l'Istros n'a pas sa source dans la région pontique, il part d'un point tout opposé situé dans les montagnes au-dessus de l'Adriatique ; en second lieu, il ne se déverse pas à la fois dans l'une et dans l'autre mer, mais seulement dans le Pont, et il ne se bifurque qu'à son embouchure même. Hipparque a donc reproduit là une erreur commune à quelques-uns de ses prédécesseurs, lesquels supposaient l'existence d'un fleuve, portant ce même nom d'Istros, qui se serait jeté dans l'Adriatique après s'être séparé de l'autre Istros, qui aurait même donné à toute cette partie de son bassin la dénomination d'Istrie et que Jason aurait descendu tout entier lors de son retour de Colchide."
Strabon, Géographie, VII, 3, 13 :"La rivière Marisus, qui traverse tout leur pays, vient se jeter dans le Danuvios ; et, par cette dernière voie, les Romains avaient toute facilité pour approvisionner leurs armées en cas de guerre. Les Romains, en effet, appellent Danuvios toute la partie haute du fleuve comprise entre la source et les cataractes, la même justement qui coule chez les Daces, réservant le nom d'Istros uniquement à la partie inférieure, laquelle s'étend jusqu'au Pont, et se trouve border le territoire des Gètes."
Strabon, Géographie, VII, 5, 9 :"Ce n'est pas du reste la seule invraisemblance que contienne ce passage de Théopompe ; ainsi, il suppose une communication entre les deux mers au moyen de conduits souterrains sur ce qu'on aurait trouvé des vases de Chies et de Thasos dans le lit du Narôn ; il affirme aussi que du sommet de telle montagne on aperçoit les deux mers à la fois, que la plus petite des îles Liburnides a 500 stades de circonférence, qu'enfin l'Istros par une de ses branches débouche dans l'Adriatique. Or ce sont là des erreurs comme il y en a plus d'une aussi dans Eratosthène, des erreurs populaires ou laodogmatiques, pour nous servir de l'expression que Polybe a employée dans le livre où il traite de cet auteur et des autres historiens."
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• D. Krausse et al., (2016) - The Heuneburg and the Early Iron Age Princely Seats : First Towns North of the Alps, Archaeolingua, Budapest, 208p.
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